REN­CONTRE

Ni­co­las Du­vau­chelle, l’en­ra­gé

L'Obs - - Le Sommaire - FRAN­ÇOIS FORESTIER Ni­co­las Du­vau­chelle

C’est un homme pres­sé : chaque geste est im­pa­tient, chaque phrase vient en ra­fale. Il se lève, se ras­sied, ouvre la fe­nêtre, se lève en­core, pousse sa chaise, étu­die le pla­fond, s’agite. Ni­co­las Du­vau­chelle sait-il seule­ment se re­po­ser? Dé­jà cinq films en pro­jet pour l’an­née à ve­nir! On le ré­clame pour sa belle pe­tite gueule, pour son éner­gie, pour cette fa­çon in­quiète qu’il a de jouer les re­belles, les dé­ra­ci­nés, les hors cadre. Les per­son­nages « un peu dingues », il connaît. Dans « Je ne suis pas un sa­laud », le film d’Em­ma­nuel Fin­kiel, il in­carne un homme dé­chi­ré entre l’ab­jec­tion et la vé­ri­té : il y est bou­le­ver­sant, ma­gni­fique. Il donne à Ed­die, ce per­son­nage de lâche re­pen­ti, « un type pau­mé », une di­men­sion inou­bliable.

« Je me suis tout de suite sen­ti à l’aise avec Ed­die. Il ne sait pas très bien où il en est… », dit-il, en al­lu­mant une ci­ga­rette. Em­ma­nuel Fin­kiel, le réa­li­sa­teur mé­ti­cu­leux de « Voyages » (1999), a su trou­ver, chez Du­vau­chelle, un fond de rage in­as­sou­vie, une ré­serve de co­lère hé­ri­tée de son en­fance. Car, avant d’être ac­teur, le gar­çon se des­ti­nait à n’être rien. Il boxait, voi­là tout. En bis­bille avec le monde en­tier, il ta­pait sur un sac, dans une salle de gym : un di­rec­teur de cas­ting le re­pé­ra, et fut frap­pé par son in­ten­si­té. Mais pour­quoi ce ga­min de 18 ans vou­lait-il mettre en miettes ce bou­din rem­pli de sable ? Il y avait de la fu­reur là-de­dans. La ré­ponse fut im­mé­diate : « Ac­teur? Ça ne m’in­té­resse pas. » Il fal­lut l’in­ter­ven­tion de l’en­traî­neur pour in­ci­ter le boxeur à ten­ter l’aven­ture d’un pre­mier rôle dans « le Pe­tit Vo­leur » d’Erick Zon­ca, à Mar­seille. « Et en­core… Pen­dant le tour­nage, j’ai cla­qué la porte plu­sieurs fois. Ils m’ont rat­tra­pé à la gare Saint-Charles. J’ai eu de la veine. »

Ni­co­las Du­vau­chelle dit avoir fait « des conne­ries ». Ga­min, il fut en­voyé chez ses grands-pa­rents, à Amiens, où il pas­sa ses an­nées d’ado­les­cence. Le vieux était plom­bier, le pays était dur, le pay­sage picard mo­no­tone : l’ave­nir? « J’étais en rup­ture, dé­sco­la­ri­sé… » La re­la­tion avec le père, in­gé­nieur, était heur­tée, elle s’apai­sa avec le temps. Au fond, Ni­co­las Du­vau­chelle au­rait pu de­ve­nir une ra­caille. Il en eut l’oc­ca­sion, le des­tin l’en dé­tour­na. Car, après le pre­mier film, il y en eut d’autres : ceux de Claire De­nis et de Be­noit Jac­quot. Lé­gion­naire dans « Beau tra­vail », lou­bard dans « A tout de suite » : « J’ai com­men­cé à prendre des cours, j’ai com­pris qu’il y avait une dis­ci­pline… » Le plus cu­rieux, c’est que cet ac­teur brut, tout en hé­ris­se­ments, en brus­que­rie, n’in­té­res­sait alors que les réa­li­sa­teurs les plus in­tel­lec­tuels, les es­tam­pillés art et es­sai : Xa­vier Gian­no­li (« les Corps im­pa­tients »), Jean-Pierre Amé­ris (« Poids léger »), Alain Res­nais (« les Herbes folles »). Il trou­va un temps de dou­ceur avec « le Grand Meaulnes », de Jean-Da­niel Ve­rhae­ghe, en 2006.

« Quand j’ai com­men­cé à jouer le rôle de Théo, tout a chan­gé » : le flic dé­jan­té de « Bra­quo », la sé­rie té­lé­vi­sée d’Oli­vier Mar­chal, a été mar­quant. « Le tour­nage était fié­vreux, on pou­vait ap­por­ter des choses, dans le per­son­nage. Il y a eu des hauts et des bas, j’ai ado­ré… » De­puis, les titres ar­rivent en cas­cade : « le Deuxième Sou e » d’Alain Cor­neau, « la Fille du pui­sa­tier » de Da­niel Au­teuil, « Po­lisse » de Maï­wenn, « le Com­bat or­di­naire » de Laurent Tuel… A 35 ans, Ni­co­las Du­vau­chelle est ré­cla­mé sur tous les fronts. « J’ai aus­si joué au théâtre, c’est une ex­pé­rience pas­sion­nante. Il faut que les mots se dé­tachent… » En e et, Du­vau­chelle a ten­dance à bou­ler les consonnes, à lais­ser tom­ber les voyelles en ava­lanche. Un simple « Com­ment al­lez-vous? » de­vient : « Men­taé­vou? » Dé­sor­mais père de deux pe­tites filles et, avoue-t-il, « plus mûr », Ni­co­las Du­vau­chelle de­mande : « Et “Je ne suis pas un sa­laud”? Vous le trou­vez com­ment ? » On le lui a dé­jà dit – for­mi­dable – mais l’ac­teur est an­xieux. Il a été man­ne­quin pour Hu­go Boss, chan­teur avec Les Ska­lopes (un groupe de ska), fait les belles pages des ma­ga­zines people avec sa com­pagne Anou­ch­ka, mais rien n’est ac­quis : « J’ai eu de la chance, oui, mais la chance, ça peut par­tir. » Et la chance, comme cha­cun sait, est une ques­tion de veine. « Je ne suis pas un sa­laud », par Em­ma­nuel Fin­kiel, en salles. Lire la cri­tique de Jé­rôme Gar­cin p. 95.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.