ROCK

Et si on se re­met­tait en­semble ?

L'Obs - - Le Sommaire - SO­PHIE DELASSEIN XA­VIER ROMEDER, YANN ORHAN, WILLIAM BEAUCARDET

Vous les avez tant ai­més, ils re­viennent. C’est la grande ten­dance rock du mo­ment : la re­for­ma­tion des groupes. L’an pas­sé, Les In­no­cents, dont la ré­ap­pa­ri­tion était tant at­ten­due et si sou­vent dif­fé­rée, sor­taient en­fin un disque, « Man­da­rine ». Puis, dans un bou­can de tous les diables, Jean-Louis Au­bert, Louis Ber­ti­gnac et Ri­chard Ko­lin­ka an­non­çaient leur pro­jet de re­faire de la mu­sique en­semble, trente ans après la sé­pa­ra­tion de Té­lé­phone. A pré­sent, c’est au tour de Louise At­taque de re­faire sur­face avec l’al­bum « Ano­ma­lie », au terme d’un som­meil ré­pa­ra­teur de dix ans. Ils sont sui­vis de très près par Mi­ckey 3D, por­té dis­pa­ru de­puis 2009, et qui sort « Se­bo­la­vy ». Des évé­ne­ments ré­jouis­sants? A prio­ri seule­ment. Et pas pour tout le monde. En réa­li­té, tous re­viennent de loin, un peu ca­bos­sés – et am­pu­tés. Car, pas­sé l’ef­fet d’an­nonce, pas­sée l’émo­tion des re­trou­vailles, on dé­couvre les su­per­che­ries.

Contrai­re­ment à ce qu’il est bien pra­tique et com­mer­cia­le­ment at­trayant d’an­non­cer, au­cun de ces groupes ne re­trouve sa confi­gu­ra­tion ori­gi­nelle. Pas un seul. Les Louise At­taque étaient quatre, on n’en compte plus que trois puisque le bat­teur his­to­rique, Alexandre Mar­graff, ne par­ti­cipe plus à l’aven­ture. Les In­no­cents, qui ont tou­jours été un groupe à géo­mé­trie va­riable (entre quatre et cinq membres), sont à pré­sent ré­duits au tan­dem JP Nataf-JeanCh­ris­tophe Ur­bain. Mi­ckey 3D, lui, n’a car­ré­ment plus qu’une di­men­sion sur trois : Mi­ckaël Furnon y sur­vit tout seul. Exit Au­ré­lien Joa­nin, co­fon­da­teur et co­ar­ran­geur, bas­siste, bat­teur, qui contri­bua à faire les beaux jours de cette for­ma­tion rock ci­toyenne du­rant dix ans. Exit aus­si le cla­vier, Na­jah El Mah­moud, qui fait dé­sor­mais de la fi­gu­ra­tion en in­ter­pré­tant une seule chan­son du nou­vel al­bum, la sienne. Quant aux trois ex-Té­lé­phone, ils se sont eux-mêmes gâ­ché la fête en ex­cluant vio­lem­ment la bas­siste Co­rine Ma­rien­neau : la loi leur in­ter­dit

de re­prendre le nom du groupe, ils n’ont plus qu’à s’ap­pe­ler Les In­sus-Por­tables.

La nos­tal­gie rap­porte gros, le concept des re­trou­vailles est ven­deur, mais il y a plus com­pli­qué et ir­ré­con­ci­liable que les fa­milles mo­dernes : les groupes de rock. Tous ra­content à peu près la même his­toire. « Les In­no­cents, c’est mon groupe de ly­cée qui a mal tour­né… non, qui a bien tour­né », ré­sume JP Nataf. Au com­men­ce­ment, ils sont en­core des ga­mins, ca­ma­rades de classe, com­pa­gnons de nuits blanches. Ar­més d’in­sou­ciance, ils sont ha­bi­tés par le dé­sir de faire de la mu­sique en­semble. Comme leurs idoles. Ils se veulent amis à vie, se disent so­li­daires ma­tin et soir. Le col­lec­tif, ça leur parle. Ils se jurent de du­rer, comme les Stones, comme U2. Ils dé­cident de tout par­ta­ger. Fa­cile, puis­qu’ils ne gagnent rien, ou pas grand-chose. Peu im­porte qui écrit, qui com­pose, qui chante : l’eu­pho­rie est col­lé­giale, les re­cettes le se­ront aus­si. Et puis sur­vient le suc­cès. C’est le pire en­ne­mi du groupe. Le ver est dans le fruit. « Nous n’avions rien pré­vu, nous confiait Co­rine Ma­rien­neau en sep­tembre der­nier au su­jet de Té­lé­phone. Di­sons ra­pi­de­ment que lors­qu’il n’y a pas d’ar­gent, on par­tage tout sans y pen­ser, et puis, lorsque l’ar­gent ar­rive, tout à coup, on ne par­tage plus… et on y pense. Nous avons mis des an­nées à trou­ver un ac­cord qui fi­na­le­ment n’a ré­so­lu ni les pro­blèmes de re­con­nais­sance ni ceux de ré­par­ti­tion : 40% pour ce­lui ou celle qui écrit le texte, 20% pour cha­cun des trois autres. » Un pro­blème de riche ? Plu­tôt une ma­lé­dic­tion, pour Co­rine Ma­rien­neau : « J’ai mis du temps à com­prendre que la des­truc­tion du groupe ve­nait de l’in­té­rieur, en même temps qu’elle était fa­vo­ri­sée par l’en­tou­rage, une par­tie des mé­dias, une par­tie du pu­blic, tous ceux qui ont be­soin d’ado­rer une idole. […] Je sen­tais que Jean-Louis Au­bert vou­lait trans­for­mer le groupe Té­lé­phone en Jean-Louis Au­bert et ses mu­si­ciens, et notre ma­na­ger, Fran­çois Ra­vard, l’ac­com­pa­gnait dans cette dé­marche. »

“LA FLEMME D’ÉCRIRE”

Com­ment pré­ser­ver l’équi­libre quand un ma­na­ger, une mai­son de disques, un tour­neur viennent se gref­fer sur la for­ma­tion ini­tiale ? « J’ai vu beau­coup de gens qui tour­naient au­tour de nous, pas for­cé­ment pour nous faire du bien, ra­conte Au­ré­lien Joa­nin. Ils veulent di­vi­ser le groupe pour ré­gner. Parce que la poule aux oeufs d’or, ce n’est ni le bat­teur ni le bas­siste, c’est très sou­vent le chan­teur. C’est lui qui écrit les chan­sons, donc ils veulent lui mettre le grap­pin des­sus. » Le chan­teur, c’est aus­si sou­vent le lea­der. Comme Jean-Louis Au­bert, comme Gaë­tan Rous­sel, comme Mi­ckaël Furnon, comme JP Nataf et Jean-Ch­ris­tophe Ur­bain. Le mo­ment ar­rive donc où l’on par­tage, mais en fai­sant la moue : et l’ar­gent, et les grou­pies, et toute cette belle lu­mière. Le lea­der se pense plus fort que les autres, au­to­nome. Au­ré­lien Joa­nin a vu ve­nir le dan­ger qui guet­tait Mi­ckey 3D du temps de sa splen­deur, quand la France en­tière chan­tait « Res­pire », son tube éco­lo : « Il n’y a pas que l’ar­gent, il y a aus­si la no­to­rié­té. Comme les hommes po­li­tiques, les chan­teurs sont ex­ci­tés par le fait d’être re­con­nus dans la rue, ils ne vivent plus qu’à tra­vers le re­gard des autres. Cer­tains se laissent ber­ner par la gloire. Quand on vous ré­pète toute la jour­née que vous êtes le meilleur, on fi­nit par le croire. C’est là qu’on voit si les gens sont forts ou pas, s’ils tiennent à leurs convic­tions ou s’ils craquent. Moi, je suis un pay­san : les si­rènes pa­ri­siennes, ce n’est pas mon truc. »

Vu du cô­té des lea­ders, le pro­blème est as­sez dif­fé­rent. JP Nataf, fon­da­teur des In­no­cents, l’avoue sans dé­tour : au dé­but, il trou­vait nor­mal de di­vi­ser les re­cettes à parts égales. Puis beau­coup moins. Il donne l’exemple de « l’Autre Fi­nis­tère », l’un des tubes de l’an­née 1992 : « J’ai tou­jours une grosse flemme au mo­ment d’écrire. Et je me sou­viens d’avoir pas­sé tout un été sur le texte de “l’Autre Fi­nis­tère”. Quand je l’ai mon­tré au bas­siste, qui s’était do­ré la pi­lule pen­dant ce temps, il a dit : “Ah ouais ?” Et il a re­po­sé le texte. Alors, oui, je trouve anor­mal qu’il touche un quart des droits de cette chan­son dont il se fiche. Nous avons connu le pro­blème de la plu­part des groupes. Quand on an­nonce que les droits d’au­teur ne se­ront plus ré­par­tis entre nous, le bas­siste ou le bat­teur dit que, dans ce cas, lui aus­si veut se mettre à écrire. On re­fuse, et il quitte le groupe. »

Sur cette ré­par­ti­tion, son com­plice Jean-Ch­ris­tophe Ur­bain (lui aus­si écrit, com­pose et chante), parle d’une « in­jus­tice qui fait par­tie de l’ap­pren­tis­sage de la vie ». Mais il sou­lève aus­si les tra­vers de l’en­tre­prise com­mune dans ce monde si par­ti­cu­lier de la mu­sique : « Ecrire des chan­sons et don­ner des concerts, c’est un mé­tier ba­sé sur l’ego. Par mo­ments, c’est épui­sant de sup­por­ter les autres. Par­fois on se sent lo­co­mo­tive, par­fois on se sent mi­nable. Ce mé­tier, quand il est pra­ti­qué en groupe, im­plique un cer­tain nombre de com­pro­mis. Quand on ar­rive à en vivre et qu’on est en forme, ça passe. Le jour où rien ne va plus, on dit non. Quand j’ai quit­té le groupe en 2000, j’en avais marre de JP, je vou­lais faire une autre mu­sique, je me sen­tais prêt à me lan­cer dans la réa­li­sa­tion. » Au­jourd’hui, JP Nataf et JeanCh­ris­tophe Ur­bain tournent à deux, avec les chan­sons écrites et com­po­sées par eux. Ils par­tagent tout, fif­ty-fif­ty. Mais pen­dant ce temps, quelque part en Bourgogne, leur bat­teur Mi­chael Ru­sh­ton se lan­guit. « Les vrais groupes par­tagent tout, dit-il. Au mo­ment du qua­trième al­bum, nous avons cas­sé les contrats, nous n’avons pas te­nu notre propre pa­role. Il y a quatre ans, JP et Jean-Ch­ri m’ont de­man­dé de me te­nir prêt. Je conti­nue à es­pé­rer. »

La re­cette de la lon­gé­vi­té, c’est qu’« il faut de l’ami­tié et ne pas avoir peur du chan­ge­ment », re­tient Ro­bin Feix, le bas­siste de Louise At­taque. N’em­pêche qu’à pré­sent, le groupe re­naît sans son bat­teur. Que s’est-il pas­sé? Ar­naud Sa­muel, le vio­lo­niste : « Il y a deux ans en­vi­ron, avant de pas­ser à la créa­tion, nous nous sommes réunis tous les quatre. Nous nous sommes aper­çus que nous n’étions plus que trois à re­gar­der dans la même di­rec­tion. Nous avons fait le constat de cette di­ver­gence et nous avons dé­ci­dé de ne plus tra­vailler avec Alexandre [Mar­gra ]. » Gaë­tan Rous­sel, le chan­teur-gui­ta­riste : « Les di­ver­gences n’étaient pas seule­ment ar­tis­tiques, elles por­taient aus­si sur l’or­ga­ni­sa­tion gé­né­rale du groupe : le choix de notre ma­na­ger, de notre tour­neur. » L’en­tou­rage, en­core. Pour au­tant, les trois membres res­tants de Louise At­taque re­fusent d’em­ployer le mot « sé­pa­ra­tion ». Ils pré­fèrent ra­con­ter qu’ils ne font de la mu­sique en­semble que quand l’en­vie est là. De­puis le suc­cès co­los­sal de « J’t’em­mène au vent » en 1997 (l’al­bum s’est ven­du à près de 3 mil­lions d’exem­plaires), ils ont pour­tant an­non­cé par deux fois leur re­for­ma­tion : en 2005 avec « A plus tard cro­co­dile » et cette an­née avec « Ano­ma­lie ». Entre-temps, le groupe s’est scin­dé en deux tan­dems : Ali Dra­gon et Tar­mac – qui n’existent plus. « C’étaient des bulles de li­ber­té, ça a moyen­ne­ment mar­ché », dit Ro­bin Feix. Ar­naud Sa­muel évoque des « pannes d’ins­pi­ra­tion » : « Peu­têtre que nous avions cha­cun cho­pé le me­lon, mais ce ne sont pas seule­ment les ego qui se sont am­pli­fiés. C’est aus­si qu’après le deuxième al­bum, “Comme on a dit”, Ro­bin et moi nous sommes ren­du compte que nous n’étions plus d’ac­cord sur les choix ar­tis­tiques. D’où la créa­tion de ces deux groupes. » Gaë­tan Rous­sel parle d’un be­soin « de po­ser leurs va­lises » : « Da­mon Al­barn nous a sou­vent mon­tré le che­min. Quand il a quit­té Blur, il a nous a dé­com­plexés. On pou­vait nous aus­si vivre des ex­pé­riences ar­tis­tiques plu­rielles. » Force est pour­tant de consta­ter que, hors de Louise At­taque, l’ex­pé­rience la plus vi­sible est la car­rière so­lo de Gaë­tan Rous­sel. Au­teur­com­po­si­teur pour Alain Ba­shung ou Va­nes­sa Pa­ra­dis, il a sor­ti deux al­bums, dont le pre­mier a ren­con­tré plus de suc­cès que le deuxième. Comme ce doit être doux, quand il tra­verse cer­tains mo­ments de so­li­tude, de re­tour­ner se blot­tir dans les bras de Louise…

“QUA­RANTE ANS EN­SEMBLE”

Pas fa­cile de se faire un nom tout seul quand on ap­par­tient à l’his­toire forte d’un groupe. Jean-Louis Au­bert a mis des an­nées à faire ou­blier qu’il était Jean-Louis-Au­bert-du-groupe-Té­lé­phone. Et la car­rière so­lo de Mi­ckaël Furnon est une drôle d’aven­ture : lui est tour à tour ré­ap­pa­ru sous les noms de Mi­ckey Tout Seul, Mi­ckey [3D], Mi­ckey 3.0. Qui s’en sou­vient ? Au­jourd’hui, il as­sume de re­prendre la marque Mi­ckey 3D, sans son co­fon­da­teur. Gê­nant : il avait dé­jà fait le coup en 2009 pour sor­tir « la Grande Eva­sion » avec trois autres mu­si­ciens. « C’est son bu­si­ness, dit Au­ré­lien Joa­nin. S’il re­part sur les routes sous le nom de Tar­tem­pion, les salles risquent d’être vides. Pour moi, Mi­ckey 3D, c’est un groupe. Pas pour Mi­ckaël, vi­si­ble­ment. Il sait ce que j’en pense, je le lui ai dit. Je ne vais pas lui faire un pro­cès, la jus­tice n’a rien à voir là-de­dans : main­te­nant, c’est entre lui et sa conscience. » La plu­part des groupes se sé­parent, c’est ba­nal. Au­ré­lien Joa­nin a sans doute rai­son de dire qu’ils ne sont pas faits « pour pas­ser qua­rante ans en­semble ». Mais du coup leurs re­for­ma­tions, qui tirent sur la corde sen­sible de la nos­tal­gie, n’en sont pas vrai­ment. Dans l’in­ter­valle leurs lé­gendes ont gran­di, sans eux. Alors, oui, les In­sus-Por­tables peuvent bien rem­plir des salles, en fai­sant croire que Té­lé­phone se re­forme. « Se­bo­la­vy », par Mi­ckey 3D, Par­lo­phone (sor­tie le 1er avril). « Ano­ma­lie », par Louise At­taque, Bar­clay. « Man­da­rine », par Les In­no­cents, Jive Epic.

Ecrire des chan­sons, don­ner des concerts, c’est un mé­tier ba­sé sur l’ego. Par mo­ments, c’est épui­sant de sup­por­ter les autres.

Les In­no­cents ont été fon­dés en 1982 par JP Nataf. Ils ont tou­jours été quatre ou cinq. A la fin des an­nées 1980, JeanCh­ris­tophe Ur­bain les re­joint. La sé­pa­ra­tion in­ter­vient après le qua­trième al­bum, en 1999. En 2015, JP Nataf et Jean-Ch­ris­tophe Ur­bain se re­trouvent pour « Man­da­rine ». Ils ne sont plus que deux.

Mi­ckey 3D a été fon­dé à Mont­bri­son, en 1996, par Mi­ckaël Furnon et Au­ré­lien Joa­nin. Ils sont re­joints en 2000 par les cla­viers de Na­jah El Mah­moud et le bas­siste Grégory Ro­me­stein (uni­que­ment sur scène). Le groupe, dans sa for­ma­tion ori­gi­nale, se sé­pare en 2007. For­mé de Gaë­tan Rous­sel, Ar­naud Sa­muel, Ro­bin Feix et Alexandre Mar­graff, en 1994, Louise At­taque a sor­ti un pre­mier al­bum à suc­cès en 1997 et un deuxième dans la fou­lée. Le groupe ré­ap­pa­raît en 2000 avec « Comme on a dit », puis le 12 fé­vrier 2016 avec « Ano­ma­lie ».

Mi­ckey 3D

Louise At­taque

Dès l’ori­gine, en 1976, Té­lé­phone est for­mé de Co­rine Ma­rien­neau, Jean-Louis Au­bert, Louis Ber­ti­gnac et Ri­chard Ko­lin­ka. Cinq al­bums sont sor­tis sous le nom de Té­lé­phone avant la rup­ture, en 1986.

Les In­sus, ex-Té­lé­phone,

en concert.

Té­lé­phone

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