LES LUNDIS DE DELFEIL DE TON

Où l’on voit qu’en cou­leur l’e et est plus sai­sis­sant

L'Obs - - Le Sommaire - D. D. T.

Aux as­sises de Pa­ris, la se­maine der­nière, on ju­geait les trois tor­tion­naires d’un homme de 75 ans, mar­chand d’art. Ils lui avaient ten­du un piège dans le sous-sol de sa ga­le­rie, lui avaient ex­tor­qué de l’ar­gent après lui avoir fait su­bir des sup­plices et l’or­ga­ni­sa­teur de l’a aire, 56 ans lui-même, confon­du par la vi­déo qu’ils avaient prise de leurs ex­ploits, pré­ten­dit ce­pen­dant jus­qu’au bout du pro­cès, en dé­pit de l’évi­dence et des aveux de ses com­plices, qu’on l’ac­cu­sait pour une séance de sa­do-ma­so­chisme or­ga­ni­sée à la de­mande du tor­tu­ré. C’était faux mais pas in­vrai­sem­blable : il avait dû dé­po­ser le bi­lan d’un club sa­do-ma­so­chiste abri­té dans un lo­cal de sa vic­time et dont il n’avait pu ré­gler le loyer. S’en­nuyait-on, dans son club ? N’y mon­trait-il pas as­sez d’ima­gi­na­tion? Le pu­blic des as­sises, le ju­ry et les juges ont été im­pres­sion­nés par la tour­nure des choses à me­sure que la vi­déo leur était pro­je­tée. Ce qui sem­bla frap­per le plus, da­van­tage en­core que les pi­qûres, les brû­lures, le ba­di­geon­nage de vis­cères, ce fut la pré­ten­due re­con­nais­sance de dette que le créan­cier dut si­gner à son dé­bi­teur, nu, li­go­té, cou­vert d’ex­cré­ments, go­de­mi­ché en bouche, un doigt dans une pince et as­sis sur une tête de veau.

Vous at­ten­diez-vous, lec­teur, à la tête de veau ? Le tor­tion­naire, in­ter­ro­gé à ce su­jet par le pré­sident (il ne s’at­ten­dait pas non plus à la tête de veau), fit ob­ser­ver que Louis Bo­na­parte ne dor­mait bien qu’avec des en­trailles de veau. Ce n’était pas, n’estce pas, un pré­sident d’as­sises qui al­lait lui don­ner une le­çon de sa­do-ma­so­chisme. Cha­cun alors de prendre note des goûts de Louis Bo­na­parte et de se dire in pet­to que c’est pour le sa­do-ma­so­chisme comme pour tout, il faut un mi­ni­mum de connais­sances avant de se lan­cer dans le bu­si­ness. Nulle part, nulle place, pour les ama­teurs qui ignorent l’his­toire et les us et cou­tumes de leur spé­cia­li­té.

Nous étions chez des ho­mo­sexuels. Sur quoi vous as­soie-t-on chez les sa­do-ma­so­chistes hé­té­ros ? Sur­veillons le pro­gramme des as­sises, ce se­rait bien rare si un jour nous n’ap­pre­nions pas sur quoi se plaisent à être as­sises par les mes­sieurs les dames ma­so­chistes, les mes­sieurs d’autre part par les dames (sû­re­ment pas la tête d’un veau, c’est pas le même monde). Un loin­tain pré­dé­ces­seur de notre Ma­nuel Valls à la tête du gou­ver­ne­ment de la Ré­pu­blique, dans les an­nées 1990, ma­dame Edith Cres­son, dé­jà sous un pré­sident de gauche, pré­ten­dit un jour (on la convain­quit du contraire, ou elle fit sem­blant) que les hommes an­glais étaient tous ho­mo­sexuels. C’était bien connu, se­lon elle, et il n’y avait qu’à re­gar­der, les An­glais ne se re­tour­naient pas sur les femmes dans la rue (elle fai­sait du Mo­ra­no avant Na­dine Mo­ra­no). Les ha­sards de l’ac­tua­li­té condui­saient à s’in­té­res­ser, cette même se­maine der­nière où le sou­ve­nir de Louis Bo­na­parte était évo­qué à Pa­ris, à un pro­cès à Londres en cour d’ap­pel de­vant la­quelle fi­nis­sait de se dé­chi­rer un couple hé­té­ro­sexuel, preuve vi­vante qu’il n’y a pas que des ho­mos chez les An­glais.

As­soi é de mau­vais trai­te­ments, il avait été son client, elle était une do­mi­na­trice. Ils étaient de­ve­nus par­te­naires, s’étaient lan­cés dans la pro­duc­tion de films sa­do­ma­so­chistes dont elle était la ve­dette. Leur ro­mance du­ra plu­sieurs an­nées, ils s’of­frirent une belle mai­son, le compte en banque était gar­ni. Vint l’heure du désa­mour et de la sé­pa­ra­tion. L’ar­gent fi­la et elle vou­lait conser­ver la mai­son. Il ac­cep­ta un par­tage in­égal, s’en re­pen­tit, ten­ta de le faire an­nu­ler en jus­tice mais la pre­mière cour conclut à sa ré­gu­la­ri­té. D’où l’ap­pel. Elle m’a ren­du la vie im­pos­sible, plai­da notre ma­so­chiste, j’ai fi­ni par cé­der mais sous la contrainte. Pas du tout, dit à son tour la do­mi­na­trice, il avait sug­gé­ré cet ar­ran­ge­ment et ce n’est pas ma faute si en­suite il n’a pas trou­vé une bonne poire pour jouer dans ses films. A lire les comptes-ren­dus, le juge a té­moi­gné d’em­bar­ras. D’un cô­té, dit-il, nous avons un fé­ti­chiste de la do­mi­na­tion fé­mi­nine qui se plaint de l’in­tran­si­geance de sa par­te­naire. De l’autre cô­té, ajou­ta-t-il, nous avons une dé­fen­de­resse qui nie une au­to­ri­té dont elle fait sa pro­fes­sion. Il m’est bien di cile de tran­cher, conclut-il, et il re­mit son ju­ge­ment à quelques se­maines. Nos as­sises ont été plus ra­pides. De trois à dix ans de pri­son pour les trois tor­tion­naires. Il faut sou rir, pour être sa­dique.

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