ÉTATS-UNIS

Martin Sh­kre­li, l’homme que tout le monde dé­teste

L'Obs - - Le Sommaire - PHI­LIPPE BOU­LET-GERCOURT

Oncle Ben­ny a du bou­lot. « Oncle Ben­ny », c’est le sur­nom qu’avait don­né le rap­peur Sean Combs, alias Puff Dad­dy, à son avo­cat Ben­ja­min Braf­man, une cé­lé­bri­té du Bar­reau connue des Fran­çais pour avoir dé­fen­du Do­mi­nique Strauss-Kahn dans l’af­faire du So­fi­tel de New York. Oncle Ben­ny avait eu du fil à re­tordre avec DSK, mais com­pa­ré à la tête à claques as­sise juste de­vant lui, ce 4 fé­vrier à Wa­shing­ton, la dé­fense de l’ex-pa­tron du FMI était de la pe­tite bière. Nous sommes au Con­grès, de­vant une com­mis­sion d’en­quête sur l’en­vo­lée du prix des mé­di­ca­ments, et Martin Sh­kre­li, le client de Braf­man, ré­pond aux ques­tions des congress­men sur les pra­tiques contro­ver­sées de Tu­ring, son

an­cienne com­pa­gnie phar­ma­ceu­tique. Ou plu­tôt, il botte en touche et re­fuse de ré­pondre. Il suit le con­seil de son avo­cat, qui lui souffle un mot de temps à autre, mais avec une note per­son­nelle : il ri­cane. A ré­pé­ti­tion. Et pour être sûr qu’on l’a bien com­pris, il traite d’« im­bé­ciles », via Twit­ter, les par­le­men­taires qui viennent de l’in­ter­ro­ger…

Martin Sh­kre­li est un « troll ». C’est ain­si que l’on sur­nomme ceux qui sèment la contro­verse pour se faire re­mar­quer sur la Toile. Mais la « trol­li­tude » de Sh­kre­li va bien au-de­là de l’in­ter­net. Il est de­ve­nu cé­lèbre en sep­tembre der­nier, quand Tu­ring a fait bru­ta­le­ment pas­ser de 13,50 à 750 dol­lars le coût d’une pi­lule contre la toxo­plas­mose. Soit une hausse de plus de 5000%! D’autres au­raient fait marche ar­rière la queue basse après la le­vée de bou­cliers qui s’en est sui­vie dans les mé­dias. Pas lui. Ac­cu­sé de toutes parts, élu « homme le plus haï de toute l’Amé­rique » par le site Dai­ly Beast, Sh­kre­li en re­met une couche : quand un jour­na­liste lui de­mande s’il au­rait fait les choses dif­fé­rem­ment, au vu de l’émo­tion du pu­blic, il n’hé­site pas : « J’au­rais pro­ba­ble­ment aug­men­té plus en­core le prix. Nous sommes une so­cié­té ca­pi­ta­liste, un sys­tème ca­pi­ta­liste avec des règles ca­pi­ta­lis­tiques. Mes in­ves­tis­seurs at­tendent de moi que je maxi­mise leurs pro­fits, pas de les mi­ni­mi­ser, de les ré­duire de moi­tié ou de 70%. » Sh­kre­li est au-de­là du troll. C’est un ov­ni.

Une “Wall Street sto­ry”

Il est né en avril 1983, de pa­rents al­ba­nais et croate. Le môme au phy­sique d’elfe gran­dit avec ses frères et soeurs dans un pe­tit ap­par­te­ment d’Ocean Ave­nue, à Brook­lyn. Fa­mille mo­deste, son père est con­cierge d’im­meuble. A l’école, Martin est ra­pi­de­ment re­pé­ré pour sa mé­moire phé­no­mé­nale et son in­tel­li­gence ra­pide. Dans son im­meuble, un type l’ini­tie au monde des ac­tions de la bio­tech. A 12 ans, il achète des ac­tions Com­paq et à 16, Ama­zon. Il est tel­le­ment brillant qu’on le prend à la Hunter School, une école d’élite de Man­hat­tan. Il y lais­se­ra le sou­ve­nir d’un ga­min ti­mide traî­nant dans les cou­loirs, grat­tant sa gui­tare, jouant aux échecs ou consul­tant les cours de la Bourse dans le jour­nal. A 16 ans, il quitte l’école et fait un stage dans un hedge fund. Le vi­rus est pris.

La suite res­semble à une Wall Street sto­ry ver­sion mau­vais gar­çon, peu­plée de faillites, de comptes acro­ba­tiques et de pour­suites en jus­tice. Son pre­mier fonds d’in­ves­tis­se­ment est un dé­sastre. Le deuxième, MSMB, dé­marre sur les cha­peaux de roue, Sh­kre­li ven­dant à dé­cou­vert des ac­tions phar­ma­ceu­tiques qu’il dé­bine sur in­ter­net avec une agres­si­vi­té peu com­mune. Il est un At­ti­la qui – dé­jà – plaît à un cer­tain type d’in­ves­tis­seurs. Mais comme sou­vent avec les At­ti­la, il sur­joue sa main. Le fonds perd de l’ar­gent, Sh­kre­li comble les trous en pui­sant dans la tré­so­re­rie d’une autre so­cié­té qu’il a fon­dée en 2011. C’est cette créa­ti­vi­té comp­table qui lui vaut d’être au­jourd’hui pour­sui­vi par la jus­tice.

Mais Martin a d’autres plans que la simple ca­va­le­rie fi­nan­cière. Des plans gran­dioses. Dans l’im­mense fa­mille des mé­di­ca­ments amé­ri­cains, qui ne sont sou­mis à au­cun contrôle des prix, il en a re­pé­ré quelques-uns qui ne sont plus pro­té­gés par un bre­vet et bé­né­fi­cient à un pe­tit nombre de ma­lades. Par­mi eux, Da­ra­prim, un trai­te­ment contre la toxo­plas­mose, ma­la­die gé­né­ra­le­ment bé­nigne sauf en cas de dé­fi­cit im­mu­ni­taire pro­fond, comme chez les ma­lades du si­da. Tu­ring, la deuxième so­cié­té phar­ma­ceu­tique de Sh­kre­li, ne se contente pas de ra­che­ter le mé­di­ca­ment. Avant même de l’ac­qué­rir, elle res- treint sa dis­tri­bu­tion, met­tant fin à la vente dans les drug­stores et chez les gros­sistes phar­ma­ceu­tiques. De cette fa­çon, un la­bo concur­rent sou­hai­tant créer une ver­sion gé­né­rique – le mé­di­ca­ment est tel­le­ment vieux qu’il n’est plus pro­té­gé par un bre­vet – au­ra toutes les peines du monde à se pro­cu­rer un échan­tillon­nage suf­fi­sant pour ef­fec­tuer sa re­cherche. Au­tre­ment dit, le mar­ché est cap­tif. Dia­bo­lique ! Une fois l’opé­ra­tion réa­li­sée, Sh­kre­li se frotte les mains dans un cour­riel à un in­ves­tis­seur : « Au nou­veau prix, 5000 fla­cons re­pré­sentent 3,75 mil­lions de dol­lars. Presque ex­clu­si­ve­ment du pro­fit et je crois qu’on en au­ra pour trois ans, si­non plus. Ce­la de­vrait être un ma­gni­fique in­ves­tis­se­ment pour nous tous. »

Un ex­hi­bi­tion­niste du Net

Sh­kre­li n’est pas le seul vau­tour à tour­noyer au-des­sus des ma­lades dé­pen­dant d’un mé­di­ca­ment pré­cis. Va­leant, une autre so­cié­té épin­glée par la même com­mis­sion d’en­quête du Con­grès, a ra­che­té deux « vieux » mé­di­ca­ments contre les ma­la­dies car­diaques avant d’aug­men­ter leur prix de 525% et 212%. Mais Sh­kre­li est, com­ment dire… voyant. Même très voyant. En 2014, un an­cien sa­la­rié le pour­suit en jus­tice, l’ac­cu­sant de l’avoir har­ce­lé sur les ré­seaux so­ciaux et d’avoir pi­ra­té son e-mail per­son­nel, ses comptes Fa­ce­book et Lin­kedIn pour l’ac­cu­ser de men­songe au­près de ses proches. Sur­tout, Sh­kre­li est un ex­hi­bi­tion­niste du Net. Per­pé­tuel­le­ment en quête de re­con­nais­sance, ce cé­li­ba­taire pa­thé­tique ne cesse d’y mettre sa vie en scène. Il achète aux en­chères, 2 mil­lions de dol­lars, l’exem­plaire unique du der­nier al­bum du my­thique groupe de hip-hop Wu-Tang Clan, il ac­quiert une carte de cré­dit du re­gret­té Kurt Co­bain (Nir­va­na) et pos­sède plu­sieurs ma­chines de co­dage Enig­ma, uti­li­sées par les Al­le­mands pen­dant la Se­conde Guerre mon­diale.

Quand le scan­dale Da­ra­prim éclate, il ne se cache pas. Au contraire. Il n’a rien fait d’illé­gal! In­cul­pé pour des mal­ver­sa­tions fi­nan­cières qui n’ont rien à voir avec l’af­faire Da­ra­prim, et lais­sé en li­ber­té moyen­nant le paie­ment d’une cau­tion de 5 mil­lions de dol­lars, il se met à dif­fu­ser sa vie en di­rect sur in­ter­net, jus­qu’à douze heures d’af­fi­lée, me­na­çant de dé­truire l’al­bum unique de Wu-Tang Clan (dont un membre, Ghost­face Killah, l’a trai­té de « vrai connard »), jouant aux échecs sur son or­di­na­teur, grat­tant sa gui­tare, bla­bla­tant avec les filles sur le site de ren­contre OKCu­pid et se pro­met­tant d’ache­ter le der­nier al­bum de Kanye West avant de se plaindre de l’avoir payé 15 mil­lions de dol­lars, en bit­coins, à un es­croc se fai­sant pas­ser pour Kanye ! Bien mal­gré lui, Sh­kre­li s’est trans­for­mé en joke et la pla­nète Net suit, en hur­lant de rire, ses faits et gestes.

Les seuls qui ne rient pas sont les ma­lades trai­tés au Da­ra­prim et l’in­dus­trie phar­ma­ceu­tique. Les pre­miers ont vu leur ti­cket mo­dé­ra­teur ex­plo­ser, plus de 16 000 dol­lars à payer de sa poche pour l’un de ces pa­tients. Mais c’est la co­lère de la se­conde qui est la plus ins­truc­tive. Em­ployant une ar­mée de lob­byistes aux poches pleines, l’in­dus­trie phar­ma­ceu­tique amé­ri­caine aime res­ter dans l’ombre pour dé­fendre ses pri­vi­lèges, en par­ti­cu­lier la li­ber­té to­tale du prix des mé­di­ca­ments. Sh­kre­li, avec toute sa fran­chise, ex­pose la cor­rup­tion du sys­tème de san­té le plus coû­teux de la pla­nète.

Et Martin, dans tout ce­la ? Il fait presque pi­tié. « Je vou­drais que les gens me com­prennent mieux », se la­mente-t-il dans l’une de ses in­ter­mi­nables vi­déos. Avant d’ajou­ter sou­dain, lu­cide : « Ce­la ne se pro­dui­ra pas du jour au len­de­main. » Bien vu.

L’ex-pré­sident de Tu­ring,

lors de la com­mis­sion d’en­quête sur les prix des mé­di­ca­ments, le 4 fé­vrier, au

Con­grès, à Wa­shing­ton.

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