CHINE

Sé­rie noire à Hong­kong

L'Obs - - Le Sommaire - UR­SU­LA GAU­THIER

Il est 18 heures. Les em­ployés ayant ter­mi­né leur jour­née, l’édi­teur Lee Bo reste seul dans la pé­nombre de son bu­reau exi­gu, ad­ja­cent à l’en­tre­pôt de Migh­ty Cur­rent, la mai­son d’édi­tion qu’il di­rige de­puis 2012 avec ses as­so­ciés. Il at­tend un client qui doit pas­ser prendre sa com­mande – une dou­zaine de livres « po­li­tiques », dont plu­sieurs consa­crés au pré­sident chi­nois, Xi Jin­ping, et plus pré­ci­sé­ment… à sa vie sen­ti­men­tale. Avec leurs titres ron­flants et leurs cou­ver­tures criardes, ces ou­vrages qui ra­content avec dé­lec­ta­tion les mille et un secrets de la dy­nas­tie rouge – ri­va­li­tés po­li­tiques, fric, sexe, croyances… – font un ta­bac au­près des tou­ristes chi­nois de pas­sage à Hong­kong. Le client que Lee Bo at­tend est-il lui aus­si ori­gi­naire du con­tinent? Est-ce un de ces ha­bi­tués, frus­trés par l’om­ni­pré­sente pro­pa­gande chi­noise, qui viennent pé­rio­di­que­ment à Hong­kong ache­ter leur ra­tion de « do­cu­ments » bour­rés de « ré­vé­la­tions » plus ou moins ro­cam­bo­lesques sur les in­trigues po­li­tiques et les moeurs dé­ca­dentes de la caste ré­gnante ?

On ne le sau­ra pas, car, ce 30 dé­cembre à 18 heures, Lee Bo dis­pa­raît. A 19h15, son épouse, qui l’at­tend pour dî­ner, com­mence à s’in­quié­ter. Elle se rend à l’en­tre­pôt où elle ne re­marque rien de sus­pect, au­cune trace de lutte. Quand elle fi­nit par si­gna­ler la dis­pa­ri­tion de son ma­ri plu­sieurs jours plus tard, les en­quê­teurs dé­couvrent, sur les images des ca­mé­ras de sur­veillance, que, peu après 18 heures, Lee Bo était dans l’as­cen­seur avec plu­sieurs in­di­vi­dus. Un té­moin a rme l’avoir aper­çu sor­tant de l’im­meuble, tou­jours en­tou­ré d’in­con­nus qui l’ont alors pous­sé dans un mi­ni­van ga­ré de­vant le por­tail. Après quoi le vé­hi­cule a dé­mar­ré en trombe et s’est éva­noui dans la cir­cu­la­tion.

L’épouse de Lee Bo, So­phie Choi, a des rai­sons de s’alar­mer. Près de trois mois plus tôt, en oc­tobre 2015, quatre col­lègues de Lee se sont vo­la­ti­li­sés l’un après l’autre. Tout d’abord son as­so­cié, le flam­boyant édi­teur et écri­vain Gui Min­hai, qui pas­sait des va­cances en Thaï­lande, dans la sta­tion bal­néaire de Pat­taya. Un Chi­nois par­lant mal le thaï l’avait at­ten­du le 17 oc­tobre au pied du luxueux im­meuble où Gui pos­sède un bel ap­par­te­ment avec vue sur le golfe de Thaï­lande. Ren­tré avec ses courses, Gui les avait confiées au ré­cep­tion­niste et était re­par­ti avec l’in­di­vi­du… pour ne plus ja­mais re­ve­nir. Il avait lais­sé sur son bu­reau deux se­maines de mé­di­ca­ments soi­gneu­se­ment ran­gés dans un pi­lu­lier et sur une table basse ses a aires de plage dans un sac de sport à moi­tié ou­vert.

Quelques jours plus tard, c’est au tour d’un autre as­so­cié de s’éva­po­rer au do­mi­cile de son épouse à Shenz­hen, de l’autre cô­té de la fron­tière sé­pa­rant Hong­kong de la Chine. A Shenz­hen tou­jours, un troi­sième col­lègue de Lee Bo connaît le même sort. Un autre cadre de Migh­ty Cur­rent, qui se trou­vait chez sa femme dans la ville chi­noise de Dongguan, se­ra, lui, em­me­né par une dou­zaine de po­li­ciers en ci­vil. Pen­dant des mois, au­cune in­for­ma­tion ne fil­tre­ra, ni sur les rai­sons de ces dis­pa­ri­tions ni sur les lieux de dé­ten­tion…

A l’époque, Lee Bo alerte les mé­dias, sur­tout étran­gers. Mal­gré son in­quié­tude, il s’e orce de ré­pondre aux ques­tions. Estce l’oeuvre des ser­vices chi­nois ? Peut-être. Est-ce dû à la na­ture de son bu­si­ness, l’édi­tion d’«en­quêtes» très spé­ciales qui brodent li­bre­ment sur les moeurs et ri­va­li­tés in­ternes de la no­menk­la­tu­ra chi­noise ? «C’est tout à fait pos­sible, ré­pon­dait alors l’édi­teur. Mon as­so­cié Gui Min­hai tra­vaillait sur un ma­nus­crit dans le plus grand se­cret. Même à moi il n’a rien vou­lu dire. Je sais seule­ment que c’était un su­jet ul­tra­sen­sible, et je pense que c’est ce pro­jet qui nous at­tire les foudres de cer­tains di­ri­geants… » Quand on lui de­man­dait s’il ne crai­gnait pas de su­bir le même sort, Lee Bo ne ca­chait pas son désar­roi. « J’ai heu­reu­se­ment la double na­tio­na­li­té bri­tan­nique et hong­kon­gaise. Tant que j’évite de me rendre sur le con­tinent, je suis en sé­cu­ri­té », ré­pé­tait-il comme pour se ras­su­rer lui-même. Comme tous les Hong­kon­gais, il s’ac­cro­chait à la pro­tec­tion pro­mise par la Ba­sic Law (« loi fon­da­men­tale »), sorte de Consti­tu­tion ga­ran­tis­sant l’in­dé­pen­dance ju­ri­dique et ad­mi­nis­tra­tive du ter­ri­toire ain­si que des droits et li­ber­tés que Pé­kin a pro­mis de res­pec­ter pen­dant cin­quante ans. Ce que l’on ap­pelle le ver­tueux prin­cipe « un pays, deux sys­tèmes » a bien fonc­tion­né à ce jour. De­puis la ré­tro­ces­sion de Hong­kong par le

Pen­dant des mois, au­cune in­for­ma­tion ne fil­tre­ra sur les lieux de dé­ten­tion…

Royaume-Uni à la Chine en 1997, la Ba­sic Law n’a pas su­bi d’ac­croc grave. Pour­quoi en irait-il au­tre­ment ?

Les deux jours qui suivent la dis­pa­ri­tion de son ma­ri, So­phie Choi conti­nue à y croire. Ses kid­nap­peurs tiennent ap­pa­rem­ment à ne pas faire de vagues. Lee ne laisse pas sa femme dans l’in­quié­tude, il l’ap­pelle ra­pi­de­ment, lui dit qu’il va bien, qu’il « par­ti­cipe à une en­quête ju­di­ciaire sur le con­tinent ». Et il lui re­com­mande de ne pas faire « trop de bruit qui pour­rait nuire à la mai­son d’édi­tion ». Elle obéit. Mais plu­sieurs dé­tails la chif­fonnent : son ma­ri, qui a l’ha­bi­tude de s’ex­pri­mer en can­to­nais, lui parle main­te­nant en man­da­rin. Son ton est ar­ti­fi­ciel, comme s’il obéis­sait à des ins­truc­tions. Le té­lé­phone qu’il uti­lise n’est pas son por­table, mais un nu­mé­ro de Shenz­hen… Sur­tout, So­phie Choi va trou­ver chez elle le do­cu­ment de voyage sans le­quel un ré­sident de Hong­kong ne peut pé­né­trer en Chine. Lee Bo a donc tra­ver­sé la fron­tière sans pa­piers? Alarme: il ne peut s’agir que d’un en­lè­ve­ment, comme pour les quatre autres sa­la­riés de Migh­ty Cur­rent. So­phie Choi si­gnale alors la dis­pa­ri­tion de son époux à la po­lice. Celle-ci ne re­trouve pas trace de sa sor­tie du ter­ri­toire. Ain­si, ni la Ba­sic Law ni le pas­se­port bri­tan­nique n’au­ront pro­té­gé Lee Bo contre les sbires de Pé­kin. La so­cié­té hong­kon­gaise, en­core tra­vaillée par le long mou­ve­ment de pro­tes­ta­tion Oc­cu­py Cen­tral de 2014, s’en­flamme. Même le très pro-Pé­kin chef de l’exé­cu­tif, Leung Chun-ying, dé­clare que « si les au­to­ri­tés du con­tinent ont ef­fec­tué une ar­res­ta­tion à Hong­kong, ce­la re­pré­sen­te­rait une vio­la­tion in­ac­cep­table de la Ba­sic Law et du prin­cipe “un pays, deux sys­tèmes” ».

Gui Min­hai n’a pas non plus été pro­té­gé par la na­tio­na­li­té sué­doise qu’il avait ac­quise en fai­sant son doc­to­rat à Gö­te­borg. Après sa dis­pa­ri­tion, ses amis ont me­né une pe­tite en­quête et dé­cou­vert des in­dices lais­sant pen­ser que ses ra­vis­seurs l’ont fait pas­ser au Cam­bodge, et, de là, ra­me­né en Chine par avion. La po­lice lo­cale leur ré­vèle que Gui n’a lais­sé, lui non plus, au­cune trace en fran­chis­sant la fron­tière thaï­lan­daise. Voi­ci donc deux res­sor­tis­sants eu­ro­péens en­le­vés dans des pays tiers par des agents chi­nois et trans­fé­rés de force en Chine… C’est une pre­mière stu­pé­fiante que les spé­cia­listes ont bien du mal à com­prendre. Que se passe-t-il donc dans la Ci­té in­ter­dite? Pour­quoi, après avoir four­ni tant d’ef­forts pour don­ner une image po­si­tive, Pé­kin ap­pa­raît-il dé­sor­mais comme ir­ra­tion­nel et me­na­çant? « De­puis l’ar­ri­vée au pou-

voir de Xi Jin­ping, la Chine se voit en puis­sance im­pé­rieuse, voire im­pé­riale, note un ob­ser­va­teur. Elle exige un contrôle to­tal sur tout ce qui pour­rait avoir un im­pact sur ses pro­jets ou tout sim­ple­ment son image. »

Gui et Lee étaient dans son col­li­ma­teur. Avec cin­quante titres par an, soit la moi­tié de la pro­duc­tion to­tale, Migh­ty Cur­rent est le cham­pion de la lu­cra­tive in­dus­trie des « livres in­ter­dits ». Le groupe édi­to­rial pos­sède en outre une pe­tite li­brai­rie spé­cia­li­sée. Si­tuée à Cau­se­way Bay, haut lieu du shop­ping, elle est de­ve­nue un pas­sage obli­gé pour d’in­nom­brables Chi­nois qui sou­haitent le­ver un coin du voile sur les ma­ni­gances et tur­pi­tudes de leurs lea­ders. Si l’on songe que 65 mil­lions de vi­si­teurs chi­nois se sont ren­dus dans l’ex-co­lo­nie bri­tan­nique l’an der­nier, aux­quels il convient d’ajou­ter les voya­geurs en tran­sit à l’aé­ro­port où les kiosques dé­bordent d’ou­vrages de ce type, le nombre de lec­teurs po­ten­tiels de « livres in­ter­dits » com­mence à être ap­pré­ciable.

Il faut croire que le ca­ta­logue de Migh­ty Cur­rent – avec des titres comme « 2016, le PC chi­nois s’ef­fondre », « 2017, la Chine se sou­lève », « le Rêve de Xi Jin­ping : 20 ans de pou­voir », « le Clan de Xi Jin­ping », « Dos­siers secrets des lea­ders », etc. – in­dis­po­sait sé­rieu­se­ment les au­to­ri­tés. La Chine a d’abord nié avoir joué un rôle dans la dis­pa­ri­tion des cinq édi­teurs, avant de fi­nir par ex­hi­ber Gui Min­hai. Le 13 jan­vier, se­lon un scé­na­rio de­ve­nu clas­sique, toutes les chaînes de té­lé­vi­sion ont mon­tré le cou­pable, tête basse, re­con­nais­sant ses fautes et ex­pri­mant sa re­pen­tance. Mais ce que Gui avoue dans un tor­rent de larmes, ce n’est ni avoir ro­man­cé la bio­gra­phie des lea­ders ni avoir in­ven­té des conflits entre princes rouges. Gui évoque un crime in­at­ten­du qui lui « pe­sait sur la conscience de­puis onze ans » : en 2004, il avait cau­sé la mort d’une jeune femme alors qu’il condui­sait en état d’ivresse, éco­pant de deux ans de pri­son avec sur­sis avant de s’en­fuir à l’étran­ger. Tout en bat­tant sa coulpe, l’édi­teur de­mande à la Suède de ne pas se mê­ler de son af­faire, car « il se sent avant tout chi­nois ».

Le 18 jan­vier, les au­to­ri­tés chi­noises ont an­non­cé que Lee Bo était lui aus­si dé­te­nu en Chine. Et, dé­but fé­vrier, les trois autres dis­pa­rus de Migh­ty Cur­rent ont à leur tour été in­cul­pés d’« ac­ti­vi­tés illé­gales ».

Il y a gros à pa­rier que des in­frac­tions va­riées leur se­ront im­pu­tées et qu’elles se­ront dû­ment avouées, à l’ex­cep­tion de ce que Pé­kin leur re­proche réel­le­ment : le livre de « ré­vé­la­tions » plus ou moins tra­fi­quées sur la vie sexuelle de Xi Jin­ping que Gui s’ap­prê­tait à pu­blier, hé­si­tant en­core entre deux titres : « les Six Maî­tresses de Xi Jin­ping » ou « Xi Jin­ping et ses six maî­tresses » (voir en­ca­dré). Xi a en ef­fet fait de l’adul­tère le signe même de la cor­rup­tion, contre la­quelle il a lan­cé une vaste cam­pagne. Tout com­mu­niste in­fi­dèle risque d’être ex­pul­sé du Par­ti. « Le couple que Xi forme avec la pre­mière dame est de­ve­nu l’exemple su­prême de l’har­mo­nie conju­gale – et donc de la pro­bi­té, note un Pé­ki­nois. La moindre al­lu­sion contraire ris­que­rait de ter­nir ce qui est de­ve­nu une sorte d’icône. » Les cinq édi­teurs se­ront donc pu­nis pour un crime qui ne se­ra pas nom­mé. Et, mal­gré la Ba­sic Law ga­ran­tis­sant les li­ber­tés, tous les Hong­kon­gais com­pren­dront que la li­ber­té de pa­role est ré­vo­lue.

Lee Bo, Gui Min­hai, Cheung Ji­ping, Lui Bo et Lam Wing-kei. Tous tra­vaillaient pour Migh­ty Cur­rent, mai­son d’édi­tion dans le col­li­ma­teur des au­to­ri­tés chi­noises.

Le 3 jan­vier der­nier, une marche a été or­ga­ni­sée à Hong­kong, pour ré­cla­mer que la lu­mière soit faite sur les dis­pa­ri­tions.

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