CODE DU TRA­VAIL

Une ré­forme dés­équi­li­brée

L'Obs - - Le Sommaire - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR MATTHIEU CROISSANDEAU

Quelle phi­lo­so­phie, quels prin­cipes ins­pirent le pro­jet de loi El Khom­ri sur la ré­forme du mar­ché du tra­vail ?

Phi­lippe Aghion. Il y a d’abord une dé­marche que l’on re­trouve dans de nom­breux rap­ports qui ont été pu­bliés ces der­niers mois, comme ce­lui de Gil­bert Cette et Jacques Bar­thé­lé­my ou ce­lui de la com­mis­sion Com­brexelle, qui consiste à re­lan­cer le dia­logue social en s’ap­puyant sur la né­go­cia­tion d’en­tre­prise. En clair, lais­ser à l’Etat le soin de fixer ce qui re­lève de l’ordre social pu­blic, c’est-à-dire les prin­cipes et les in­ter­dits. Et per­mettre aux par­te­naires so­ciaux de dé­ro­ger au droit ré­gle­men­taire s’ils par­viennent à né­go­cier et à se mettre d’ac­cord. En Al­le­magne ou en Scan­di­na­vie, ce­la fonc­tionne plu­tôt bien. Mais chez nous, jus­qu’à pré­sent, la mé­ca­nique était grip­pée.

Ces amé­na­ge­ments sont-ils vrai­ment in­dis­pen­sables ?

Oui, parce que nous sommes en­trés au­jourd’hui dans une éco­no­mie de l’in­no­va­tion. Or, l’in­no­va­tion im­plique la des­truc­tion créa­trice, c’est-à-dire le rem­pla­ce­ment en per­ma­nence d’an­ciennes ac­ti­vi­tés par de nou­velles ac­ti­vi­tés. La consé­quence est que les in­di­vi­dus sont ap­pe­lés à chan­ger d’em­ploi ou de sec­teur pro­fes­sion­nel plu­sieurs fois au cours de leur vie. Il faut donc ré­for­mer le mar­ché du tra­vail pour s’adap­ter à cette évo­lu­tion.

C’est ce qu’on ap­pelle la flexi­sé­cu­ri­té ?

La flexi­sé­cu­ri­té, c’est deux choses : la flexi­bi­li­té et la sé­cu­ri­té. La pre­mière re­vient à o rir aux em­ployeurs qui ont be­soin de nou­velles qua­li­fi­ca­tions pour lan­cer de nou­velles ac­ti­vi­tés la pos­si­bi­li­té de re­cru­ter

ou de se sé­pa­rer de sa­la­riés plus fa­ci­le­ment. La se­conde, c’est ga­ran­tir au tra­vailleur une sé­cu­ri­té de re­ve­nus par une com­bi­nai­son d’al­lo­ca­tions chô­mage gé­né­reuses et d’une vraie for­ma­tion qui lui per­mette de re­bon­dir. Or le pro­blème en France, c’est que nous n’avons ni l’une ni l’autre.

La for­ma­tion pro­fes­sion­nelle existe pour­tant…

Oui mais en France ça ne marche pas ! Du coup, les gens re­doutent évi­dem­ment de perdre leur em­ploi parce qu’ils se de­mandent com­ment ils vont faire pour re­trou­ver du tra­vail et de quoi ils vont vivre. Nous dé­pen­sons 34 mil­liards d’eu­ros pour la for­ma­tion chaque an­née, mais cinq chô­meurs sur six n’en voient pas la cou­leur. Le pro­blème, c’est que les fonds de la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle sont gé­rés par les syn­di­cats. En Al­le­magne, les in­di­vi­dus dis­posent de chèques for­ma­tion et peuvent choi­sir eux-mêmes leur pres­ta­taire.

Le pro­jet de loi El Khom­ri vous pa­raît-il équi­li­bré ?

C’est tout le pro­blème. Le texte ré­pond à la de­mande de flexi­bi­li­té, pas à celle de sé­cu­ri­té. En par­ti­cu­lier, il ne pro­pose pas une ré­forme sé­rieuse de la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle.

Le texte s’at­taque-t-il aux vraies ri­gi­di­tés ?

Il y a des choses qui vont dans la bonne di­rec­tion. On s’oriente dou­ce­ment vers des contrats à droits cu­mu­lables au fil de l’an­cien­ne­té. C’est un peu ce que l’Ita­lie fait. L’idée d’or­ga­ni­ser des ré­fé­ren­dums dans les en­tre­prises n’est pas non plus for­cé­ment mau­vaise.

Ce­la ne re­vient pas à court-cir­cui­ter les syn­di­cats ?

Il faut quand même que le pro­jet soit sou­te­nu par des or­ga­ni­sa­tions syn­di­cales re­pré­sen­tant plus de 30% des sa­la­riés. Ce n’est pas si mal ! Les syn­di­cats ont donc un rôle à jouer. S’ils s’op­posent à cette ré­forme, ils courent le risque dans le fu­tur de voir d’autres ma­jo­ri­tés leur im­po­ser des ré­formes beau­coup plus ra­di­cales.

Qu’au­rait-il fal­lu faire ?

Je crois vrai­ment dans la ré­ponse da­noise, qui consiste à res­pon­sa­bi­li­ser tous les ac­teurs : l’Etat, les en­tre­prises et les sa­la­riés. L’Etat, en s’as­su­rant que toute per­sonne au chô­mage re­çoit une al­lo­ca­tion gé­né­reuse condi­tion­née à une for­ma­tion et en l’ai­dant à re­trou­ver un tra­vail. En­suite les en­tre­prises, en n’abu­sant pas de la flexi­bi­li­té qui leur est oc­troyée, grâce à un sys­tème de bo­nus-ma­lus. En­fin les em­ployés, en jouant le jeu qui consiste à suivre une for­ma­tion pro­fes­sion­nelle lors­qu’ils sont au chô­mage et à ac­cep­ter des em­plois cor­res­pon­dant à leurs qua­li­fi­ca­tions.

Cette flexi­sé­cu­ri­té crée­rait-elle des em­plois ?

Elle en­cou­ra­ge­rait la créa­tion d’em­plois d’abord parce qu’elle ren­drait le mar­ché du tra­vail plus fluide avec des gens mieux for­més. Il y au­rait donc une meilleure adé­qua­tion entre le mar­ché de la de­mande et ce­lui de l’offre de tra­vail. Au­jourd’hui, il y a des en­tre­prises qui cherchent à re­cru­ter mais ne trouvent pas les qua­li­fi­ca­tions re­cher­chées. En­suite, une ré­forme sé­rieuse du mar­ché du tra­vail per­met­tra d’ob­te­nir da­van­tage de sou­plesse ma­croé­co­no­mique pour re­lan­cer la crois­sance de la part de nos par­te­naires eu­ro­péens, à com­men­cer par l’Al­le­magne.

La France n’a pas fait ces ré­formes sé­rieuses ?

Pour l’ins­tant, il faut bien le re­con­naître, il y a eu très peu de chose. J’ai sou­te­nu tout ce qui al­lait dans la bonne di­rec­tion, la loi Ma­cron par exemple, mais quand vous la com­pa­rez avec les ré­formes que Mat­teo Ren­zi a mises en oeuvre en Ita­lie, ce n’est pas grand-chose. Pour faire des grandes ré­formes, il au­rait fal­lu s’y prendre plus tôt, dès 2012, en éta­blis­sant un ca­len­drier, en y met­tant la pé­da­go­gie né­ces­saire. Ils au­raient pu le faire, mais ils n’ont pas vou­lu. Ré­sul­tat : au­jourd’hui les pro­jets semblent ar­ri­ver de ma­nière tar­dive ou désor­don­née. Tout ce­la est un peu er­ra­tique alors que ce­la au­rait pu être un grand quin­quen­nat.

Le gou­ver­ne­ment a-t-il rai­son de faire confiance aux em­ployeurs quand on voit les maigres ré­sul­tats sur l’em­ploi du pacte de com­pé­ti­ti­vi­té ?

Ce n’est pas comme ce­la qu’il faut rai­son­ner. On ne peut pas dire aux em­ployeurs « je vous donne de l’ar­gent si vous em­ployez ». Les em­ployeurs em­bauchent si leur car­net de com­mandes aug­mente et s’ils dis­posent d’une flexi­bi­li­té suf­fi­sante. Main­te­nant, il faut que les en­tre­prises aus­si évo­luent et fassent un ef­fort. Il y a en France un pro­blème ma­jeur de dé­fiance entre em­ployeurs et em­ployés.

Beau­coup de sa­la­riés sont mal­heu­reux au tra­vail. Il y a trop peu de place pour la pro­mo­tion, l’in­for­ma­tion. Il faut que les em­ployeurs changent de vi­sion, qu’ils consi­dèrent leurs sa­la­riés comme des in­ter­lo­cu­teurs qui mé­ritent d’être in­for­més et écou­tés. Leur ex­pli­quer « voi­là où on en est, voi­là quel est le pro­blème ». Re­gar­dez les Al­le­mands et les Scan­di­naves, ils y ar­rivent très bien. Si nous n’avons ja­mais été ca­pables d’avan­cer vers la co­ges­tion, c’est au­tant la faute des em­ployeurs que celle des sa­la­riés !

Vous êtes un éco­no­miste de gauche ?

Je le suis parce que je crois à des va­leurs fon­da­men­tales : tout in­di­vi­du, quel qu’il soit et d’où qu’il vienne, de­vrait pou­voir faire sa vie du­rant ce qu’il veut et réa­li­ser ses am­bi­tions. Le mi­lieu social dont il est is­su ne de­vrait ja­mais être une en­trave. C’est pour­quoi l’édu­ca­tion comme la san­té doivent être gra­tuites pour tout le monde. Chaque in­di­vi­du doit, toute sa vie, avoir la pos­si­bi­li­té de se for­mer. Les ci­toyens en si­tua­tion de fai­blesse et d’in­ca­pa­ci­té doivent être sys­té­ma­ti­que­ment ai­dés et pro­té­gés.

Et la flexi­sé­cu­ri­té, c’est de droite ou de gauche ?

Si elle per­met d’éman­ci­per les in­di­vi­dus quelles que soient leur ori­gine ou leur si­tua­tion ac­tuelle, de don­ner à cer­tains une deuxième, une troi­sième chance, de dé­cloi­son­ner la so­cié­té ou en­core d’en­cou­ra­ger une mo­bi­li­té qua­li­fiante et non pré­ca­ri­sante, alors c’est une ré­forme de gauche.

Une par­tie de la gauche n’a pas l’air très convain­cue de ses bien­faits…

La gauche est en train d’écla­ter. Entre la gauche idéo­lo­gique et la gauche du réel, le dé­bat doit avoir lieu à l’oc­ca­sion de la pré­si­den­tielle. Tout l’en­jeu est d’adap­ter nos va­leurs de gauche à l’évo­lu­tion du monde. On veut un sys­tème où il y a l’éga­li­té des chances, où tout le monde peut se réa­li­ser et où les plus faibles sont pro­té­gés dans une éco­no­mie qui n’a pas d’autre choix que d’être dans la mon­dia­li­sa­tion et l’in­no­va­tion. L’at­ti­tude de cer­tains consiste à dire « je me re­cro­que­ville sur le vieil Etat-pro­vi­dence, je re­fuse la mon­dia­li­sa­tion, je sors de l’eu­ro… ». Les ul­tra­li­bé­raux es­timent, eux, que l’Etat doit dé­sor­mais re­non­cer à tout sauf au ré­ga­lien pur, « law and or­der » [la loi et l’ordre, NDLR], comme disent les An­glo-Saxons. Une dé­marche ré­for­miste consiste à dire que l’Etat a tou­jours un rôle à jouer pour in­ves­tir dans la for­ma­tion, l’édu­ca­tion, la san­té, la crois­sance, l’en­vi­ron­ne­ment. Ni plus d’Etat ni moins d’Etat. C’est au­tre­ment d’Etat qu’il nous faut trou­ver !

Un trio en pre­mière ligne : la mi­nistre du Tra­vail My­riam El Khom­ri, le mi­nistre de l’Eco­no­mie Em­ma­nuel Ma­cron et le Pre­mier mi­nistre Ma­nuel Valls, en vi­site dans une en­tre­prise à Cha­lam­pé le 22 fé­vrier.

PHI­LIPPE AGHION,

59 ans, est pro­fes­seur d’éco­no­mie. Ti­tu­laire de la

chaire d’éco­no­mie des ins­ti­tu­tions, de l’in­no­va­tion et de la crois­sance au Col­lège de France, il a en­sei­gné à Har­vard pen­dant quinze ans. En 2012, il a ap­pe­lé à vo­ter

Fran­çois Hol­lande.

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