DROITE

Jup­pé-Sar­ko­zy : c’est la lutte fi­nale !

L'Obs - - Le Sommaire -

Jeu­di 4 fé­vrier, 13h25. C’est avec une de­mi-heure de re­tard qu’Alain Jup­pé re­joint Ni­co­las Sar­ko­zy pour dé­jeu­ner. Il a une ex­cuse : il sort d’un ren­dez-vous avec Valéry Gis­card d’Es­taing, qui, ap­pre­nant avec qui il al­lait par­ta­ger son re­pas, a pris un ma­lin plai­sir à pro­lon­ger leur en­tre­tien… Le maire de Bor­deaux et le pré­sident des Ré­pu­bli­cains ont un échange franc, mais cour­tois. « Si tu gagnes, tu au­ras be­soin de moi », pré­vient Sar­ko­zy, qui vante au pas­sage sa gou­ver­nance « très dé­mo­cra­tique » du par­ti. « Oui, mais il n’y a que toi qui parles… », pro­teste po­li­ment Jup­pé. Les deux hommes évoquent le der­nier su­jet qui fâche : les in­ves­ti­tures des fu­turs can­di­dats aux lé­gis­la­tives. Sar­ko­zy veut les bou­cler avant l’été, his­toire de confor­ter son em­prise sur les par­le­men­taires ac­tuels et fu­turs. Une vo­lon­té de « ver­rouillage » in­ac­cep­table pour Jup­pé, mais aus­si Fillon ou Le Maire qui es­timent que cette pré­ro­ga­tive doit re­ve­nir au vain­queur de la pri­maire. Pas de clash pour au­tant ce jour-là. Les deux convives conviennent d’en re­par­ler…

« Le pre­mier qui dé­gaine est mort », as­sure-t-on dans chaque camp. En ver­tu de cette sage maxime, la ri­va­li­té entre Ni­co­las Sar­ko­zy et Alain Jup­pé est au­jourd’hui une concur­rence très maî­tri­sée. D’au­tant qu’ils dé­fendent dé­sor­mais beau­coup de po­si­tions com­munes sur le fond, comme la res­tric­tion du re­grou­pe­ment fa­mi­lial pour les im­mi­grés, la sup­pres­sion de l’ISF et celle des 35 heures. Tac­ti­que­ment, ils ont aus­si in­té­rêt à li­mi­ter la casse. D’abord, parce que le se­cond a été le mi­nistre des Af­faires étran­gères du pre­mier : so­li­da­ri­té oblige, donc, entre ce­lui qui avait nom­mé et ce­lui qui avait été choi­si. En­suite, parce que les mi­li­tants, trau­ma­ti­sés par les divisions de la droite, ne sup­por­te­raient pas un nou­veau dé­chi­re­ment de la fa­mille. En­fin et sur­tout, parce que, dans l’hy­po­thèse où un seul d’entre eux se­rait sé­lec­tion­né pour le se­cond tour de la pri­maire à droite, cha­cun au­rait alors be­soin du re­port des voix de l’autre.

Mar­quer sa dif­fé­rence sans in­sul­ter son ri­val pré­fé­ré ni l’ave­nir, voi­ci donc la drôle de guerre que se livrent Sar­ko­zy et Jup­pé. En sur­face, tous deux font as­saut d’ama­bi­li­tés. « Avec ma réelle ami­tié », a ain­si écrit l’an­cien pré­sident à Jup­pé en lui dé­di­ca­çant son livre. Le­quel as­sure avoir ré­di­gé « quelque chose d’ap­pro­chant » en lui of­frant le sien. Mais en fi­li­grane pointent dé­jà les pre­mières es­car­mouches. Dans son livre « la France pour la vie », le pa­tron des Ré­pu­bli­cains rend ain­si un hom­mage ap­puyé au maire de Bor­deaux et à son « sé­rieux », avant de sou­li­gner « son moindre goût pour le risque ». « Il sait mettre en oeuvre une po­li­tique », re­marque-t-il aus­si, ma­nière de sug­gé­rer que Jup­pé

ne sait peut-être pas en dé­fi­nir une… Sur France 2, au dé­but du mois, le même Sar­ko­zy dé­coche une pe­tite flèche à l’an­cien Pre­mier mi­nistre de Jacques Chi­rac, qui, en 1995, avait dû « re­ti­rer sa ré­forme » de la Sé­cu­ri­té so­ciale, alors que lui a « me­né au bout » sa ré­forme des re­traites en 2010. De­puis, Jup­pé re­met les pen­dules à l’heure de­vant cha­cun de ses au­di­toires : « L’idée s’est ins­tal­lée que j’au­rais re­cu­lé de­vant la rue et que je n’au­rais rien fait. Soyons pré­cis. Per­sonne n’est re­ve­nu sur la ré­forme de l’as­su­ran­ce­ma­la­die que j’ai faite. Per­sonne. La ré­forme que nous n’avons pas pu pas­ser, c’est celle des ré­gimes spé­ciaux. Et de­puis, per­sonne d’autre ne s’y est at­ta­qué… »

Aus­si feu­trées soient-elles, les passes d’armes ré­vèlent dé­jà de fu­turs angles de tir. Après les at­ten­tats du 13 no­vembre, Alain Jup­pé n’avait pas hé­si­té à cri­ti­quer Sar­ko­zy pour avoir ré­duit le nombre de po­li­ciers et de gen­darmes pen­dant son quin­quen­nat. Il y a quinze jours, au cours d’un dé­pla­ce­ment en Isère, le maire de Bor­deaux iro­nise sur le « contre-choc fis­cal » que pro­pose son ri­val : « Je ne suis pas sûr que ça fi­gu­re­ra dans son pro­gramme. » Un peu plus tard dans la jour­née, le voi­ci in­ter­ro­gé par un étu­diant de l’Ecole de Ma­na­ge­ment sur sa condam­na­tion en 2004 dans l’a aire des em­plois fic­tifs de la mai­rie de Pa­ris au pro­fit du RPR. « J’ai pur­gé ma peine et j’ai été ré­élu dé­mo­cra­ti­que­ment dans ma ville. Pas un cen­time n’a at­ter­ri dans ma poche. Ce n’est pas exac­te­ment la si­tua­tion de cer­tains au­jourd’hui », se dé­fend Jup­pé. Mais, comme s’il crai­gnait qu’on puisse se mé­prendre sur le sens de ses pro­pos, il pré­cise aus­si­tôt : « Je pense à Jé­rôme Cahuzac, bien en­ten­du… »

Mêmes fleu­rets mou­che­tés à pro­pos de la li­mi­ta­tion du cu­mul des man­dats. Pour plaire aux par­le­men­taires, Sar­ko­zy a pro­mis de l’abro­ger. Fa­vo­rable à ce qu’il es­time être une mo­der­ni­sa­tion de la vie po­li­tique, Jup­pé jure, lui, qu’il n’y re­vien­dra pas. Quant à d’éven­tuels mi­nistres d’ou­ver­ture s’ils ac­cé­daient à l’Ely­sée, Sar­ko­zy re­com­men­ce­rait. Jup­pé, sans doute aus­si, « à condi­tion qu’ils ne disent pas chaque jour le contraire de ce que dit leur gou­ver­ne­ment ». Fa­çon d’in­si­nuer que Sar­ko­zy au­rait man­qué d’au­to­ri­té lors­qu’il était chef de l’Etat ? Et quand Sar­ko­zy, ou l’un de ses proches, iro­nise sur l’âge du ca­pi­taine Jup­pé,qu’il a « connu », rap­pelle-t-il, « en 1976 », et qui, « je vais vous faire une confi­dence, au­ra tou­jours dix ans de plus que moi », l’in­té­res­sé se ré­pand aus­si­tôt en bonnes blagues sur le su­jet : « Un vin qui vieillit est bien meilleur qu’un beau­jo­lais nou­veau. » Va­riante : « Ber­nie San­ders, l’idole des jeunes dé­mo­crates amé­ri­cains, a quatre ans de plus que moi. Alors… »

Les deux hommes se connaissent trop bien pour com­mettre le moindre faux pas. Voi­là près de qua­rante ans qu’ils se cô­toient dans le monde po­li­tique. Leur pre­mière ren­contre re­monte en e et à 1976. Après seule­ment­quatre an­nées pas­sées à l’Ins­pec­tion des fi­nances, Jup­pé est alors le col­la­bo­ra­teur de Jacques Chi­rac, à Ma­ti­gnon d’abord, jus­qu’à la re­ten­tis­sante dé­mis­sion de ce der­nier au mois d’août, au RPR en­suite, où il pren­dra la

di­rec­tion des études. Char­gé, cette an­née-là, de ré­di­ger un dis­cours sur la jeu­nesse, Jup­pé, 31 ans, se fait « brie­fer » par Ni­co­las Sar­ko­zy, 21 ans, un jeune mi­li­tant des Hauts-de-Seine qui s’était fait re­mar­quer l’an­née pré­cé­dente par Chi­rac et Pas­qua pour sa ca­pa­ci­té à sou­le­ver l’en­thou­siasme des mi­li­tants. De­ve­nu dé­lé­gué à la Jeu­nesse du mou­ve­ment et dé­lé­gué de cir­cons­crip­tion de Neuilly-Pu­teaux, le jeune Ni­co­las en­lè­ve­ra du reste, sept ans plus tard, la mai­rie de Neuilly au nez et à la barbe de l’im­po­sant Charles Pas­qua, pa­tron du dé­par­te­ment…

Pour­tant, à la fin des an­nées 1980, mal­gré ces faits d’armes qui prouvent un sa­cré po­ten­tiel po­li­tique, Sar­ko­zy n’est tou­jours pas un « su­jet » aux yeux du brillant ad­joint aux fi­nances de Jacques Chi­rac à l’hô­tel de ville de Pa­ris. Fort d’un cur­ri­cu­lum vi­tae im­pres­sion­nant – Nor­male-Sup, agré­ga­tion de lettres clas­siques, ENA –, et de sa proxi­mi­té avec Chi­rac, Jup­pé a hé­ri­té du très stra­té­gique mi­nis­tère du Bud­get en 1986, lors de la pre­mière co­ha­bi­ta­tion entre Mit­ter­rand et Chi­rac. Sar­ko­zy, lui, a échoué à de­ve­nir dé­pu­té cette an­née-là. Il de­vra pa­tien­ter en­core deux ans avant d’en­trer à l’As­sem­blée na­tio­nale. Sur­nom­mé « Am­strad », du nom de l’or­di­na­teur le plus per­for­mant de l’époque, Jup­pé ne « cal­cule » donc pas le pe­tit maire de Neuilly comme un concur­rent po­ten­tiel. Au contraire. De­ve­nu se­cré­taire gé­né­ral du RPR, il juge Sar­ko­zy, dont il a fait son ad­joint, très pra­tique et très ef­fi­cace. Son vrai ri­val à l’époque, c’est Phi­lippe Sé­guin, avec le­quel il trouve Chi­rac « trop in­dul­gent ». Au dé­but de l’an­née 1990, lors des as­sises du RPR, Jup­pé et Sar­ko­zy com­battent donc en­semble pour re­pous­ser les as­sauts de Pas­qua et Sé­guin, dé­ci­dés à ren­ver­ser la di­rec­tion du mou­ve­ment gaul­liste.

Les choses changent au mo­ment de la nomination d’Edouard Bal­la­dur à Ma­ti­gnon en 1993 : Jup­pé est mi­nistre des Af­faires étran­gères, Sar­ko­zy mi­nistre du Bud­get et porte-pa­role du gou­ver­ne­ment. Le rap­port de force s’est in­ver­sé. Sar­ko­zy ap­pa­raît alors comme l’homme fort de l’exé­cu­tif. Jup­pé, lui, jongle entre sa « fi­dé­li­té » à Chi­rac, qui four­bit ses armes à la mai­rie de Pa­ris en vue de la cam­pagne pré­si­den­tielle, et sa « loyau­té » à l’égard du Pre­mier mi­nistre. Pen­dant cette pé­riode de co­ha­bi­ta­tion de deux ans, les deux hommes main­tien­dront une re­la­tion cor­recte, non sans quelques prises de bec. Ain­si, lorsque le mi­nistre du Bud­get pré­tend ge­ler quelques cré­dits du Quai-d’Or­say, Jup­pé se braque contre une me­sure qu’il juge pu­re­ment vexa­toire. « Mais en­fin, Alain, tu as été mi­nistre du Bud­get toi-même. Tu sais mieux que per­sonne qu’on est par­fois obli­gé de tailler dans les dé­penses. » Le mi­nistre des Af­faires étran­gères ne veut rien sa­voir : « J’ai chan­gé de cas­quette. Au­jourd’hui, je suis un mi­nistre dé­pen­sier. Je dé­fends ma mai­son »…

Contrai­re­ment à l’at­ti­tude adop­tée par le car­ré des « durs » chi­ra­quiens pen­dant la guerre contre Bal­la­dur, Alain Jup­pé n’a ja­mais rom­pu avec Ni­co­las Sar­ko­zy. Dès l’an­nonce de la can­di­da­ture de Chi­rac, en no­vembre 1994, il est dé­ci­dé à sou­te­nir la can­di­da­ture du maire de Pa­ris jus­qu’au bout, quoi qu’il ar­rive.

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