CO­MÉ­DIE

Will Fer­rell, Mis­ter No Li­mit

L'Obs - - Le Sommaire - NI­CO­LAS SCHAL­LER

s’il fal­lait ca­rac­té­ri­ser l’humour amé­ri­cain de ce dé­but de siècle, son nom ar­ri­ve­rait en tête de liste alors qu’en France il reste mal connu. Will Fer­rell est une ex­cep­tion cultu­relle. Aux Etats-Unis, ses co­mé­dies dé­passent ré­gu­liè­re­ment les 100 mil­lions de dol­lars au box-o ce ; le site Fun­ny or Die, qu’il a créé avec son aco­lyte le réa­li­sa­teur Adam McKay, s’est im­po­sé comme un in­épui­sable vi­vier co­mique dont les vi­déos s’échangent par pel­le­tées sur les ré­seaux so­ciaux; ses ap­pa­ri­tions à la té­lé créent l’eu­pho­rie. En France, c’est tout juste si ses films sortent, la plu­part di­rec­te­ment en DVD et sous des titres pas pos­sibles les re­lé­guant d’em­blée au rayon dis­count des su­per­mar­chés. « Pré­sen­ta­teur ve­dette. La lé­gende de Ron Bur­gun­dy », « les Rois du pa­tin » ou « Fran­gins mal­gré eux » sont pour­tant bien plus réus­sis que « Zoo­lan­der 2 » de et avec Ben Stiller, qui, lui, sort dans nos salles. Fer­rell n’y tient qu’un se­cond rôle – ce­lui de Ja­co­bim Mu­ga­tu, sorte de Jean Paul Gaul­tier ma­lé­fique à bouc et bou­clettes. On a néan­moins sau­té sur l’oc­ca­sion pour ren­con­trer l’éner­gu­mène, rare en in­ter­view.

Le contraste, pré­vi­sible, entre l’homme et ses per­son­nages a quelque chose de co­casse. Per­sonne n’in­carne mieux que lui les abru­tis, la beau­fe­rie et l’ar­ro­gance in­culte de l’Amé­ri­cain moyen im­bu de sa per­sonne et convain­cu de sa su­pé­rio­ri­té. Tout le contraire du gent­le­man dis­cret et ré­flé­chi qui se pré­sente à nous du haut de son 1,91 mètre. Le gé­nie co­mique de Fer­rell est unique. Il tient à son phy­sique, cette tête de vieil en­fant fri­so­té sur­mon­tant un grand corps ri­gide, ses airs de M. Tout-le-Monde va­gue­ment ahu­ri. Et à la qua­si-ab­sence de li­mites dans son bur­lesque ou­tran­cier. On ne sait ja­mais jus­qu’où il est ca­pable d’al­ler. Qui d’autre que lui ose­rait cette scène du ré­cent « En taule. Mode d’em­ploi » lorsque, dans la peau d’un riche gé­rant de fonds de pen­sion, con­dam­né à dix ans de pri­son, il tente de s’ini­tier à la fel­la­tion dans les toi­lettes d’un bar gay pour se pré­pa­rer à son quo­ti­dien der­rière les bar­reaux?

Fer­rell est le roi du gag hi­la­rant aux e uves in­com­modes. Ses saillies co­miques s’ac­com­pagnent sou­vent d’un long mo­ment de gêne où il in­siste, s’en­ferre dans sa ba­lour­dise. Son humour à com­bus­tion lente vise l’e et de si­dé­ra­tion. Dans « Lé­gendes vi­vantes », lorsque Ron Bur­gun­dy, son per­son­nage de star phal­lo­crate du JT, dé­couvre que sa nou­velle boss est une femme noire, il est in­ca­pable de ré­agir au­tre­ment qu’en ré­pé­tant « noire » une di­zaine de fois face à elle dans une sorte de ré­flexe pav­lo­vien qui ren­voie son ra­cisme macho à un ins­tinct de dé­fense, une pul­sion com­plè­te­ment pué­rile. Le rap­port à l’en­fance, le plai­sir du jeu et de la bê­tise qu’on s’in­ter­dit in­nervent tout le tra­vail de Fer­rell. Ac­teur, pro­duc­teur, scé­na­riste, il aborde ses rôles comme de grandes cours de ré­cré où son goût du dé­gui­se­ment et de l’im­pro­vi­sa­tion ren­contre une vi­sion cor­ro­sive et néan­moins at­ten­drie de ses contem­po­rains. Ses films ne sont pas tou­jours bons mais lui y est à chaque fois ex­cep­tion­nel.

De tous les membres du Frat Pack, sur­nom de la gé­né­ra­tion de co­miques dont font éga­le­ment par­tie Ben Stiller, Steve Ca­rell et Owen Wil­son, Fer­rell est le plus fou à l’écran et le plus se­cret à la ville. « Je n’ai pas suc­com­bé à l’ap­pel de Twit­ter et des ré­seaux so­ciaux, nous dit-il. J’ai­me­rais qu’on se sou­vienne de moi comme de quel­qu’un qui sur­pre­nait sans cesse par son

tra­vail parce qu’on igno­rait qui il était. » Fils d’une en­sei­gnante et du cla­vié­riste des Righ­teous Bro­thers, Fer­rell a une en­fance sage. « Très bon élève, je res­pec­tais les profs. Je n’étais pas du genre à at­ti­rer l’at­ten­tion. » Sa dé­cou­verte de l’humour passe par celle de W. C. Fields et du slaps­tick. « Je ne re­tiens pas les his­toires drôles. Je me suis es­sayé au stand-up, j’étais in­ca­pable de ra­con­ter des blagues. Je me lan­çais plu­tôt dans l’in­ven­tion de per­son­nages. » A la fac, il étu­die le jour­na­lisme spor­tif « avant de com­prendre qu’in­ter­vie­wer les stars du sport m’in­té­resse moins que de me mo­quer des jour­na­listes qui in­ter­viewent les stars du sport ». Ré­vé­lé par le « Sa­tur­day Night Live », grand-messe té­lé où ont dé­bu­té la plu­part des stars co­miques amé­ri­caines de­puis qua­rante ans, ce dé­mo­crate, ten­dance pro­gres­siste, y as­soit sa po­pu­la­ri­té grâce à son imi­ta­tion de George W. Bush, au­quel il res­semble étran­ge­ment. D’em­blée, sa car­rière est pla­cée sous le signe de l’idio­tie.

Ceux qui ne voient en lui que l’am­bas­sa­deur d’un rire de mau­vais goût vo­lon­tiers ré­gres­sif passent à cô­té de l’un des meilleurs sa­ti­ristes ac­tuels de l’Amé­rique. « Fran­gins mal­gré eux », son chefd’oeuvre, or­chestre la ren­contre entre deux Tan­guy de 40 ans qui vivent comme s’ils en avaient 12, l’un chez sa mère, l’autre chez son père, et se voient contraints de s’éman­ci­per le jour où leurs pa­rents se ma­rient en­semble : c’est une charge ahu­ris­sante en­vers l’Ame­ri­can way of life et son ob­ses­sion de la réus­site. « “Fran­gins mal­gré eux” m’a va­lu le meilleur ar­ticle de ma car­rière, ri­gole Fer­rell. Ro­ger Ebert [émi­nent cri­tique amé­ri­cain, NDLR] a écrit mot pour mot :“N’al­lez pas voir ce film. Dites à vos amis de ne pas y al­ler. Et quand il sor­ti­ra en DVD, abs­te­nez-vous. N’in­ci­tez pas Hol­ly­wood à pro­duire d’autres films aus­si stu­pides.” » « Zoo­lan­der 2 », par Ben Stiller, en salles le 2 mars.

Will Fer­rell est né en 1967 à Ir­vine (Ca­li­for­nie). Il est le cos­cé­na­riste, le co­dro­duc­teur et un des ac­teurs d’« Une nuit au Rox­bu­ry », de « Ri­cky Bob­by : roi du cir­cuit », de « Pré­sen­ta­teur ve­dette. La lé­gende de Ron Bur­gun­dy » et de « Fran­gins mal­gré eux ».

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