Le monde se­lon Ham­mett

LE CHAS­SEUR ET AUTRES HIS­TOIRES, PAR DASHIELL HAM­METT, TRA­DUIT DE L’AN­GLAIS PAR NA­TA­LIE BEUNAT, GAL­LI­MARD, 375 P., 22 EU­ROS.

L'Obs - - Lire - DI­DIER JA­COB

Dans les an­nées 1920, Dashiell Ham­mett entre chez Pin­ker­ton, où il dé­couvre le mé­tier de dé­tec­tive pri­vé. Mais la tu­ber­cu­lose clôt pré­ma­tu­ré­ment ce pre­mier cha­pitre de sa vie. Il dé­cide de de­ve­nir écri­vain, et écrit ses pre­mières nou­velles, lar­ge­ment ins­pi­rées de son ex­pé­rience chez Pin­ker­ton. Entre 1922 (il a 28 ans) et 1930 (an­née de la pu­bli­ca­tion du « Fau­con mal­tais »), Ham­mett peau­fine son style in­imi­table et com­mence à ga­gner sa vie en ven­dant des fic­tions à des ma­ga­zines à sen­sa­tion, dont le cé­lèbre « Black Mask ». Ham­mett voit plus loin que la seule lit­té­ra­ture po­li­cière, mais ses suc­cès dans le ro­man noir, dont « Mois­son rouge », vont éclip­ser ses autres écrits. S’il lui ar­ri­vait de vendre des his­toires à des ma­ga­zines hup­pés, rares étaient ceux qui les pu­bliaient fi­na­le­ment. En somme, le Ham­mett que cha­cun connaît n’était pas le vrai Ham­mett. C’est la face cachée de son oeuvre, lar­ge­ment in­édite, que ce beau re­cueil de textes per­met de dé­cou­vrir.

Dans un im­meuble en flammes, un en­fant pris au piège ob­serve, der­rière la vitre, des pas­sants, en contre­bas, qui viennent de l’aper­ce­voir. Tan­dis que les pom­piers se font at­tendre, Earl Pa­rish brave la fu­mée et sauve l’en­fant. Sa cé­lé­bri­té ful­gu­rante fi­nit comme elle a com­men­cé. Earl le vit mal, de­vient iras­cible, cherche à ré­ité­rer son fait de gloire. Mais ra­té il fut, ra­té tou­jours il se­ra. A l’âge de la re­traite, Tim Gur­ley, qui en­tre­tient les parcs de la ville, n’ar­rive plus à pous­ser la ton­deuse et à tailler les haies. Il se re­con­ver­tit dans la jus­tice : ju­ré à 2 dol­lars la jour­née, il aime, écrit Ham­mett, « la sen­sa­tion de puis­sance qu’il éprouve dans le box des ju­rés, et sait que les avo­cats, leurs clients, les té­moins, tous, ne pour­suivent qu’un seul but : le convaincre, lui, Tim Gur­ley, du bien-fon­dé de leur af­faire ». Comment des lais­sés-pour-compte par­viennent à se faire ac­cep­ter par la so­cié­té : chez les per­son­nages de Ham­mett, lui-même dé­si­reux d’être consi­dé­ré comme un écri­vain à part en­tière, le dé­sir de re­con­nais­sance tourne fré­quem­ment à l’ob­ses­sion. Du bi­jou­tier Bu­clip à Guy Wayne, un ins­truc­teur amé­ri­cain per­du en Chine oc­ci­den­tale pour les be­soins du sy­nop­sis d’un film qui ne se­ra ja­mais tour­né, Ham­mett ne dé­çoit ja­mais quand il s’agit de faire d’un hé­ros de pa­pier un in­di­vi­du de chair et d’os. Ceux qui le consi­dèrent comme le Na­po­léon des ro­man­ciers po­li­ciers au­ront la joie de dé­cou­vrir, en fin de vo­lume, une nou­velle in­édite de leur hé­ros Sam Spade, le dé­tec­tive que jouait Bo­gart dans « le Fau­con mal­tais ».

Dashiell Ham­mett en 1933.

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