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L'Obs - - Le Sommaire - par Pierre Has­ki

Par­tir en va­cances en Iran, vous êtes fous ! » Comme bon nombre de Fran­çais et d’autres Eu­ro­péens qui ont choi­si de faire du tou­risme en Iran ce prin­temps, j’ai en­ten­du maintes fois cette phrase. Ce sé­jour ira­nien (à mes frais, pour qu’il n’y ait pas d’am­bi­guï­té) n’avait pour­tant rien d’aven­tu­reux : le tou­risme a connu une forte hausse ces der­niers mois, de­puis que le cli­mat in­ter­na­tio­nal au­tour de l’Iran a chan­gé, au point qu’il est de­ve­nu dif­fi­cile de trou­ver des chambres d’hô­tel dans les prin­ci­pales villes du pays.

Le visiteur oc­ci­den­tal doit au contraire se pré­pa­rer à une belle surprise : il est ac­cueilli avec cha­leur par une po­pu­la­tion qui voit en lui, non sans rai­son, la pre­mière re­tom­bée po­si­tive de l’ac­cord nu­cléaire conclu l’an der­nier entre Té­hé­ran et les prin­ci­pales puis­sances étran­gères. L’étran­ger est sa­lué, ques­tion­né sur son pays d’ori­gine, in­vi­té à boire le thé par les fa­milles en pique-nique dans les parcs fleu­ris, et il suf­fit d’hé­si­ter quelques se­condes dans la rue pour se voir pro­po­ser de l’aide dans un an­glais ap­proxi­ma­tif. La soif de con­tacts dans ce pays long­temps iso­lé et consi­dé­ré comme un pa­ria est spec­ta­cu­laire.

Les ri­chesses de la vieille ci­vi­li­sa­tion perse, les mul­tiples vi­sages de l’Iran d’au­jourd’hui et la gen­tillesse des ha­bi­tants ont vite fait de trans­for­mer un voyage dans ce pays en une ex­pé­rience unique. Et, sans ja­mais ou­blier la na­ture de ce ré­gime théo­cra­tique com­plexe, aux zones d’ombre en­core nom­breuses, il est pos­sible au­jourd’hui d’al­ler à la ren­contre d’une so­cié­té trop long­temps vic­time de cli­chés.

Il faut ren­con­trer les jeunes Ira­niens de tous mi­lieux pour com­prendre qu’ils ne se sa­tis­font pas de ne pas vivre les convul­sions vio­lentes de leurs voi­sins (ils ont don­né, avant eux) ; ils as­pirent à une vie meilleure dont l’om­ni­pré­sence des ré­seaux so­ciaux n’est que la pré­fi­gu­ra­tion. Ils re­gardent vers Pa­ris (la France fait en­core rê­ver vue de Té­hé­ran), Ber­lin ou New York, pas Bag­dad ni même Is­tan­bul, pas Mos­cou ou Pé­kin non plus ; ils exercent leur li­ber­té der­rière les portes fer­mées de leurs mai­sons, et, de plus en plus, à l’ex­té­rieur aus­si. C’est eux qui fe­ront chan­ger pro­gres­si­ve­ment l’Iran, sans né­ces­sai­re­ment en pas­ser par la confron­ta­tion avec un pou­voir re­li­gieux qui a mon­tré, en 2009, qu’il ne re­cule pas de­vant la force.

Et c’est là qu’in­ter­vient la com­plexi­té de la si­tua­tion ac­tuelle. L’ac­cord nu­cléaire a le­vé un obs­tacle mais n’a pas tout ré­glé, loin s’en faut. Les Ira­niens s’at­tendent à un dur­cis­se­ment amé­ri­cain quel que soit le pré­sident élu en no­vembre, craignent les pro­vo­ca­tions des durs de leur propre ré­gime qui n’en­tendent pas perdre leurs po­si­tions hé­ri­tées de la ré­vo­lu­tion is­la­mique, et re­doutent de voir se re­fer­mer la fe­nêtre ou­verte avec l’ac­cord nu­cléaire. Or le huis clos pro­fite aux plus conser­va­teurs en Iran, ceux qui dis­til­lent la mé­fiance en­vers les « autres », bloquent toute évo­lu­tion so­cié­tale et bé­né­fi­cient le plus de l’éco­no­mie pa­ral­lèle gé­né­rée par les sanc­tions.

Il se­rait tra­gique que la pe­tite ou­ver­ture créée par la di­plo­ma­tie soit gâ­chée, dans cette par­tie du monde où les signes d’op­ti­misme sont peu nom­breux. Les Ira­niens ont be­soin de sen­tir les « di­vi­dendes de la dé­tente » qui tardent à se ma­ni­fes­ter dans un pays qui a souf­fert des sanc­tions, et ils as­pirent à une mo­der­ni­té dé­jà ins­tal­lée dans les têtes (pas toutes mais as­su­ré­ment celles de la jeu­nesse ur­baine connec­tée). Pour toutes ces rai­sons, al­ler vi­si­ter l’Iran ne re­lève pas de la « fo­lie », mais au contraire d’une main ten­due à la rai­son.

Les Ira­niens ont be­soin de sen­tir les ef­fets po­si­tifs de l’ac­cord nu­cléaire qui tardent à se ma­ni­fes­ter dans un pays ayant souf­fert des sanc­tions.

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