LES LUN­DIS DE DELFEIL DE TON

Où l’on voit une le­çon de mort et une le­çon de vie

L'Obs - - Le Sommaire -

Il n’au­ra pas ra­té sa sor­tie. 87 ans, de­puis dix ans sous oxy­gène, de­puis trois ans sans cesse de chez lui à l’hô­pi­tal Avi­cenne, re­tour chez lui, di­rec­tion hô­pi­tal Bi­chat. Puis de Bi­chat à Avi­cenne, puis d’Avi­cenne à Bi­chat, puis à son jour­nal, « Si­né Men­suel », chaque nu­mé­ro pou­vant être vu comme le der­nier sous sa di­rec­tion. Di­rec­tion de fer. De son lit d’hô­pi­tal, té­lé­phone, or­di­na­teur, il contrô­lait tout, choi­sis­sait chaque des­sin, fi­gno­lait la mise en page. Trou­vez un jour­nal plus beau. Je n’ai ja­mais vu un gars res­sus­ci­ter au­tant de fois. La ri­go­lade que c’était quand c’était en­core lui, une fois de plus, qui avait trou­vé et des­si­né la cou­ver­ture, quand il avait cal­li­gra­phié sa « Zone », une grande page en­tière, en­tiè­re­ment faite main, texte et illus­tra­tion. Di­manche der­nier en­core, pour le nu­mé­ro sor­ti hier mer­cre­di, quelques heures avant sa mort.

Ce nu­mé­ro, sa cou­ver­ture. Deux per­son­nages. Un homme. Une femme. En ré­volte. Joyeux et bran­dis­sant, au pre­mier plan de la foule, un mot d’ordre : « Grève gé­né­rale ». Le titre ? « Plus ja­mais cou­chés! » Tu se­ras mort, Si­né, en criant « Plus ja­mais cou­chés ! »

A l’image de ta vie. Dieu sait qu’on a vou­lu se dé­bar­ras­ser de toi, an­ti­co­lo­nia­liste jus­qu’à ton der­nier sou e, an­ti­ra­ciste pour­sui­vi par la haine des sa­lauds qui ne pen­saient qu’à tuer Si­né. Ton jour­nal, « Si­né Heb­do », puis « Si­né Men­suel », en ré­ponse à la ca­lom­nie, aux ac­cu­sa­tions im­bé­ciles, tous leurs pro­cès per­dus. Tous les des­si­na­teurs de presse d’au­jourd’hui te doivent quelque chose. Tu as été un des pion­niers qui leur ont mon­tré le che­min de la li­ber­té. Tu étais un maître. Exi­geant en­vers toi-même. Tes a ches, tes illus­tra­tions, ton au­to­bio­gra­phie dont tu étais en train de peau­fi­ner le der­nier tome (« Ma vie, mon oeuvre, mon cul »), tu n’as rien fait qui ne fût du genre parfait.

Ta « Zone », dans ce der­nier nu­mé­ro de ton der­nier jour­nal, tu n’y parles que de ta mort. Sé­nèque peut se rha­biller. Tu t’y des­sines, joyeux cam­peur, bou­teille d’oxy­gène au dos, sondes dans les na­rines, tu te pré­sentes là-haut, de­vant Dieu. Bar­bu, bon­nard, en li­quette le Dieu, as­sis sur son nuage, bite et couilles à l’air, et tu lui lances : « Sa­lut ! » Sa­lut, Si­né. D.D.T. Post-scrip­tum dans le droit-fil.– Ce fut écrit pour « bi­bliobs.com » dans les heures du 5 mai 2016 qui ont sui­vi la mort de Si­né. Re­pris tel quel, dans son émo­tion, il faut au­jourd’hui y ajou­ter le mé­pris. Nous étions à la mi-jan­vier. Si­né sor­tait de plu­sieurs jours en chambre sté­rile. Il sem­blait de­voir s’en ti­rer en­core cette fois. On lui montre l’heb­do­ma­daire « le Point ». Un pseu­do-phi­lo­sophe, qui y tient bou­tique, s’en pre­nait à Si­né. A « Si­né Men­suel », nous avions haus­sé les épaules. Si­né ne le prit pas ain­si. Nous le vîmes s’écrier que ça su sait, que pour le coup il al­lait pour­suivre en jus­tice. Ce qu’il a fait. C’était fo­lie, dans son état, mais il nous ap­pa­rut à quel point ces in­fa­mies le bles­saient. Il ne les mé­ri­tait pas. La Li­cra d’Alain Ja­ku­bo­wicz avait per­du ses quatre pro­cès contre lui. Le jour­nal de Phi­lippe Val avait vu sa condam­na­tion dou­blée en ap­pel et avait dû la pu­blier sur la moi­tié de sa page de cou­ver­ture. Six vic­toires suc­ces­sives, donc, qui in­ter­di­saient à tout ja­mais à M. Jean-Ber­nard Ma­chin d’écrire dans « le Point » : « Un an­cien de “Char­lie”, Si­né, vi­ré pour an­ti­sé­mi­tisme et ra­cisme en 2008 ». Le com­bat de toute la vie de Si­né, nié la fois de trop. Tu vou­lais lui « fer­mer sa gueule ». Pas eu le temps mais va, Si­né, t’au­rais lu ces hom­mages, « le Monde », « Li­bé », même Jo rin. Tu as ga­gné. Ma­chin? Chose? Pfuitt. Dé­jà pous­sière. Toi, éter­nel.

Sé­nèque peut se rha­biller

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.