Le libre-échange, d’Adam Smith au Taf­ta

Alors que les né­go­cia­tions sur le Taf­ta entre l’Eu­rope et les Etats-Unis pa­tinent, re­tour sur l’his­toire mou­ve­men­tée du libre-échan­gisme

L'Obs - - Le Sommaire - FRAN­ÇOIS REYNAERT

Tous ceux qui ont eu un jour entre les mains un ma­nuel d’éco­no­mie s’en sou­viennent sans doute. L’idée que les na­tions ont in­té­rêt à sup­pri­mer les bar­rières doua­nières pour com­mer­cer li­bre­ment entre elles est au coeur de la doc­trine des pères du li­bé­ra­lisme éco­no­mique, l’Ecos­sais Adam Smith (1723-1790) et son dis­ciple an­glais Ri­car­do (1772-1823). Mais qui se sou­vient que ce que l’on ap­pelle dé­sor­mais le « li­breé­change » a sus­ci­té, en An­gle­terre d’abord, puis dans le reste du monde, un des dé­bats po­li­tiques les plus en­flam­més du xixe siècle ? En 1815, les grands pro­prié­taires ter­riens bri­tan­niques obtiennent les corn laws, qui pro­tégent leurs in­té­rêts en taxant for­te­ment les im­por­ta­tions de blé en cas de chute des cours. Une par­tie de l’opi­nion pu­blique, plu­tôt mar­quée à gauche, mais aus­si liée aux in­dus­triels, ré­clame l’abo­li­tion de ces lois qui, en pe­sant sur le prix du pain, ac­cen­tuent la mi­sère, et par ex­ten­sion, nuisent à la consom­ma­tion des biens pro­duits dans les usines. Pa­tron de l’An­ti- Corn Law League et de ses mil­liers d’adhé­rents, Ri­chard Cob­den de­vient l’em­blème ins­pi­ré et vé­hé­ment de ce libre-échange, qui, une fois éten­du au monde, réus­si­ra à ses yeux à éra­di­quer la mi­sère et à ame­ner la paix uni­ver­selle. Il ob­tient, en 1846, l’abo­li­tion des lois hon­nies sur le blé. Son com­bat à l’échelle in­ter­na­tio­nale est plus li­mi­té : la France de Na­po­léon III est le seul pays qui ac­cepte de si­gner un trai­té de com­merce d’ins­pi­ra­tion li­bé­rale avec l’An­gle­terre (1860). Mais le dé­bat fait rage. L’éco­no­miste al­le­mand Frie­drich List (1789-1846) est le grand op­po­sant au libre-échan­gisme, théo­rie in­éga­li­taire qui, se­lon lui, ne fait que fa­vo­ri­ser les pays dont l’in­dus­trie est dé­jà puis­sante, comme l’An­gle­terre, qui a fait avant les autres sa ré­vo­lu­tion in­dus­trielle. Un pays dont l’in­dus­trie est nais­sante a tout in­té­rêt à la pro­té­ger. C’est d’ailleurs ce que font les Etats Unis. En voie d’in­dus­tria­li­sa­tion dans les an­nées 1870, ils pro­tègent leurs pro­duc­tions avec des ta­rifs doua­niers exor­bi­tants. D’autres n’ont pas cette chance. Quand la Chine re­fuse à l’An­gle­terre qu’elle lui fourgue de l’opium pro­duit en Inde, Londres lui dé­clare la guerre à deux re­prises pour la for­cer à s’ou­vrir aux bien­faits du com­merce. Si le libre-échange peut sem­bler sé­dui­sant en pé­riode d’expansion, les bar­rières doua­nières se dressent à nou­veau dès que l’éco­no­mie est en berne. C’est le cas lors de la longue dé­pres­sion des an­nées 1870-1890. Et sur­tout lors de la grande crise des an­nées 1930. Si­tôt frap­pées par la ré­ces­sion, toutes les dé­mo­cra­ties se re­plient sur elles-mêmes, ou sur leur em­pire. L’Italie fas­ciste, l’Al­le­magne hit­lé­rienne ou le Ja­pon tentent car­ré­ment l’au­tar­cie et, pour trou­ver les ma­tières pre­mières qui leur manquent, se lancent dans une po­li­tique bel­li­ciste d’expansion. Après 1945, l’idée do­mi­nante, sou­te­nue en par­ti­cu­lier par les Amé­ri­cains, est donc qu’il faut tout faire pour évi­ter le pro­tec­tion­nisme, consi­dé­ré comme par­tiel­le­ment res­pon­sable du dé­sastre. L’or­gane de cette idéo­lo­gie est le Gatt, créé dans le cadre de l’ONU, qui de­vient l’OMC (Or­ga­ni­sa­tion mon­diale du Com­merce) en 1995. Il se donne pour mis­sion d’abais­ser les bar­rières entre tous les pays du monde, mais ce mul­ti­la­té­ra­lisme est pa­ra­ly­sant : les fa­meux « cycles » me­nés sur tel ou tel do­maine de­viennent in­ter­mi­nables. C’est pour­quoi il existe aus­si des zones ré­gio­nales de li­breé­change (comme l’Ale­na, au Mexique) ou des pro­jets entre blocs dé­jà consti­tués, comme le pro­jet de Taf­ta, entre les Etats-Unis et l’Union eu­ro­péenne.

1856-1860 En Chine, des en­tre­pôts an­glais sont in­cen­diés.

1723-1790 Adam Smith, père du li­bé­ra­lisme.

DÉ­BUT XIXE Une ca­ri­ca­ture pro-libre-échan­giste.

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