Quand la jus­tice se ré­veille

Un riche ex­por­ta­teur de fruits et lé­gumes a pu mon­ter en toute im­pu­ni­té une struc­ture off­shore entre le sud de la France, Saint-Barth, le Pa­na­ma et la Suisse. Plu­sieurs alertes avaient été lan­cées dès 2009, mais l’en­quête vient seule­ment d’être ou­verte

L'Obs - - Grands Formats - MA­THIEU DELAHOUSSE

Ja­mais le dé­cor d’une fraude fis­cale n’a au­tant res­sem­blé à une image de carte pos­tale. Nous sommes au mi­lieu des an­nées 1990, dans des îles pa­ra­di­siaques des An­tilles fran­çaises où se croisent une poi­gnée d’ha­bi­tués fran­çais. Jean-Paul Ne­me­gyei, 72 ans au­jourd’hui, est de ceux-là. Et il n’en re­vient tou­jours pas. An­cien pro­prié­taire d’un hô­tel de luxe à Saint-Bar­thé­le­my, il ra­conte d’une voix rauque et sur un ton un brin dé­sin­volte avoir « aler­té les au­to­ri­tés fran­çaises sur le fait que l’un de [ses] créan­ciers avait uti­li­sé une so­cié­té off­shore au Pa­namá pour blan­chir des fonds. Mais la jus­tice a fait preuve d’une cé­ci­té trou­blante » pen­dant des an­nées. Une en­quête n’ayant fi­na­le­ment été ou­verte que le mois der­nier, après les ré­vé­la­tions des « Pa­na­ma pa­pers ».

Sur les plages fran­çaises de la fraude fis­cale, tout com­mence à la sai­son des cy­clones. En sep­tembre 1995, l’hô­tel Taï­wa­na, l’éta­blis­se­ment de luxe (au mi­ni­mum 1 000 eu­ros la nuit) de Jean-Paul Ne­me­gyei, est ba­layé par l’ouragan Luis. La sai­son, très concen­trée sur Noël et fé­vrier, s’an­nonce fou­tue… Sauf que non. Un client ré­gu­lier de l’hô­tel, un com­mer­çant du sud de la France qui a fait for­tune dans les fruits et lé­gumes, ap­pelle notre pro­prié­taire abat­tu pour lui pro­po­ser ses ser­vices. Frédéric G. offre d’avan­cer l’équi­valent de 2 mil­lions d’eu­ros pour la re­cons­truc­tion du bâ­ti­ment. Seules bi­zar­re­ries : pour ob­te­nir ce prêt mi­ra­cu­leux, Jean-Paul Ne­me­gyei doit se rendre dans une banque si­tuée dans la par­tie néer­lan­daise et non fran­çaise de l’île de Saint-Mar­tin, mu­ni du nom de code « Lo­rient », pseu­do­nyme du riche va­can­cier. L’ar­gent est dé­blo­qué. Tout va bien.

Mais tout se com­plique un an plus tard, au mo­ment de for­ma­li­ser la re­con­nais­sance de dette. Jean-Paul Ne­me­gyei pense si­gner avec son client com­mer­çant. Mais on le prie de pas­ser un contrat avec une mys­té­rieuse Ap­ple­ton Fi­nance Cor­po­ra­tion. Les mé­ca­nos de la fraude fis­cale sont à l’oeuvre, puisque, comme le montrent les re­gistres du com­merce consul­tés par « l’Obs », la so­cié­té en ques­tion est une co­quille vide créée six mois au­pa­ra­vant à… Pa­na­ma City. Presque un cas d’école. Un ma­na­ging di­rec­tor dont on ignore s’il existe vrai­ment en­voie des té­lé­co­pies à en-tête de la so­cié­té. Un no­taire des Bouches-duR­hône signe un acte de ga­ran­tie hy­po­thé­caire en 2001. Et, outre le Pa­namá, le mon­tage passe par la banque suisse Von­to­bel. Une pe­tite af­faire entre amis. « au black » en mé­tro­pole qui ont pu fi­nan­cer le prêt aux An­tilles, pour être blan­chis en­suite via le Pa­namá. Jean-Paul Ne­me­gyei doit rem­bour­ser son créan­cier avec de lourds in­té­rêts, ce qu’il achève de faire en 2013.

D’après nos in­for­ma­tions, ce n’est qu’au mois d’avril der­nier que le par­quet gé­né­ral d’Aix-en-Pro­vence, sai­si d’une nou­velle plainte de Ne­me­gyei, or­donne une en­quête pré­li­mi­naire pour fraude fis­cale et blan­chi­ment. L’hô­te­lier s’in­surge. Pas au point de se faire pas­ser pour un lan­ceur d’alerte, on ne le croi­rait pas, mais pour « dé­plo­rer le temps per­du ». Contac­té par « l’Obs », l’avo­cat du com­mer­çant du sud de la France évoque une « opé­ra­tion ano­nyme mais li­cite ». Se­lon lui, son client « n’a fait qu’ai­der… ».

Vingt ans après l’ouragan Luis et loin des An­tilles fran­çaises, c’est en Suisse que le sa­vant mon­tage fi­nan­cier est sur le point d’être ré­vé­lé. Le pro­cu­reur de Ge­nève, Yves Ber­tos­sa, sai­si sur le rôle pré­su­mé d’un avo­cat suisse, a dé­cou­vert que l’ar­gent de l’hô­tel au­rait ef­fec­tué un nou­veau voyage. Un té­moi­gnage évoque en ef­fet un vi­re­ment des fonds vers… Du­baï. Un autre paradis fis­cal dont les se­crets, à ce jour, res­tent bien gar­dés. Les frau­deurs peuvent es­pé­rer y gar­der un train d’avance, mais peut-être pas long­temps. Les preuves col­lec­tées par l’hô­te­lier de Saint-Barth pour­raient être pro­chai­ne­ment ver­sées à l’en­quête pré­li­mi­naire ou­verte au par­quet na­tio­nal fi­nan­cier après les « Pa­na­ma pa­pers ».

Tout a com­men­cé dans cet hô­tel de luxe de Saint-Bar­thé­le­my.

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