COCO CU­BA

La mai­son Cha­nel a choi­si de faire voya­ger sa col­lec­tion Croi­sière à Cu­ba. Elle seule pou­vait re­vi­si­ter avec fi­nesse le mythe et le pou­voir fan­tas­ma­go­rique de ce joyau des Ca­raïbes, en dé­pas­sant sub­ti­le­ment la contra­dic­tion entre luxe ca­pi­ta­liste et hé­rit

L'Obs - - Tendances - — par CÉ­LINE CA­BOURG

Les « Coco », pour les ha­bi­tants de La Ha­vane, ce sont ces scooters-taxis jaunes, en forme de co­quille d’oeuf, qui se fau­filent dans le tra­fic et es­quivent les rues en­com­brées. Ici, per­sonne ne pense à Ma­de­moi­selle Cha­nel et pour­tant, dans la cha­leur moite, cer­tains chan­ceux se te­naient de­bout aux bal­cons du Pa­seo del Pra­do, éven­tail à la main, en haut de l’Hô­tel Ca­rib­bean ou du bar Pa­la­dar Doña Blan­qui­ta, pour as­sis­ter au dé­fi­lé de la col­lec­tion Croi­sière. Un front row de pri­vi­lé­giés comme un autre, toutes les rues au­tour ayant été cou­pées aux autres ha­bi­tants de La Ha­vane.

Cette an­née, c’est à Cu­ba qu’a dé­bar­qué la Croi­sière Cha­nel, sur cette grande ar­tère du Pra­do des­si­née par un Fran­çais qui, en 1928, avait op­por­tu­né­ment mar­qué chaque car­re­four d’un ma­jes­tueux lion de bronze, ani­mal fé­tiche de Ga­brielle Cha­nel. Autre coïn­ci­dence sym­bo­lique, le dé­fi­lé avait lieu le len­de­main de l’ac­cos­tage du pre­mier na­vire de croi­sière amé­ri­cain à mouiller l’ancre au port de La Ha­vane de­puis près de soixante ans, ac­cla­mé par les mu­si­ciens et par les ba­dauds qui agi­taient de grands dra­peaux. On sait la mode cy­clique. La Croi­sière Cha­nel re­noue avec les ori­gines. En ef­fet, cette col­lec­tion qui ar­rive chaque sai­son en bou­tique en no­vembre avait été pen­sée il y a un siècle pour pro­po­ser aux riches clientes amé­ri­caines des vê­te­ments de plage lé­gers, pour des es­ca­pades en hi­ver dans les mers chaudes sous le so­leil des Ca­raïbes ou d’ailleurs. Cha­nel est ve­nu ra­ni­mer le feu cu­bain, ré­ac­ti­ver les mythes. « Plus qu’à Sin­ga­pour ou à Séoul, pré­cé­dentes des­ti­na­tions, le ter­reau cultu­rel est très fort, la culture est riche, joyeuse et lu­dique, sou­ligne Serge Car­rei­ra, en­sei­gnant à Sciences-Po Pa­ris. Ce n’est pas pour Cha­nel un acte com­mer­cial à court terme mais un jeu avec cet ima­gi­naire. C’est un si­gnal fort pour la ré­ins­crip­tion du pays dans la carte mon­diale. Et puis Oba­ma, les Stones, Karl La­ger­feld, c’est un peu la tri­ni­té con­tem­po­raine. »

Mal­gré les grin­ce­ments de dents sur le choix de ce dé­cor entre es­thé­tisme pic­tu­ral et grande pau­vre­té, on re­con­naît à Cha­nel le flair du ti­ming parfait. Le dé­fi­lé fait suite aux vi­sites d’Oba­ma, du pape, des Stones ; l’en­goue­ment pour Cu­ba est maxi­mal. Et il se pro­duit avant que l’ou­ver­ture en­ta­mée avec les voi­sins amé­ri­cains n’abîme ce ca­chet au­then­tique. C’est donc tout l’art et la li­ber­té d’un Karl La­ger­feld que de faire re­mon­ter, en ar­chéo­logue, les images et les cou­leurs, sans cé­der à la mu­séi­fi­ca­tion et en échap­pant à l’en­fer-

me­ment du cli­ché. « Il n’y a évi­dem­ment au­cune di­men­sion po­li­tique dans notre in­té­rêt pour Cu­ba. Il y a un an, Karl a com­men­cé à par­ler de l’ins­pi­ra­tion de cette culture, mais on ne sa­vait pas du tout si on pour­rait or­ga­ni­ser un évé­ne­ment. On vou­lait rendre ce cô­té tré­pi­dant des an­nées pré­ré­vo­lu­tion­naires. On a été ai­dés pour ce­la par le conser­va­teur de la vieille ville de La Ha­vane, l’“his­to­ria­dor”, ex­plique Bru­no Pav­lovs­ky, pré­sident des ac­ti­vi­tés mode de Cha­nel. L’at­tente était grande du cô­té des clientes amé­ri­caines, qui mal­gré le blo­cus ont conser­vé des liens très fu­sion­nels avec Cu­ba, et des Sud-Amé­ri­caines. Même si ces clientes voyagent beau­coup, il faut au­jourd’hui adap­ter notre mes­sage aux en­vi­ron­ne­ments lo­caux. »

Ac­com­pa­gné par un or­chestre de pia­no et cordes, le dé­fi­lé a pro­je­té dans la ré­tine des spec­ta­teurs les images de tous les Cu­ba : les cou­leurs su­crées des fa­çades du coeur his­to­rique se re­trouvent sur une veste rose bon­bon, une robe re­bro­dée de se­quins jaune ci­tron. Le bé­ret du Che est re­vi­si­té dans un style paille­té, très An­nées folles. Les dé­cen­nies 1930, 1940 et 1950, qui ont don­né ces su­perbes vil­las à co­lon­nades pa­ti­nées par les ans, re­viennent dans les lignes des vestes longues et autres jupes en tweed sa­vam­ment e lo­chées, tan­dis que les Dodge, Buick, Ca­dillac et Che­vro­let ai­lées, aux cou­leurs de bon­bons ber­lin­gots, sont dé­tour­nées en im­pres­sions sur des vestes ki­mo­nos.

Re­com­po­ser la mé­moire par peur qu’elle ne vous échappe. Sur l’ave­nue au sol car­re­lé du Pra­do, bor­dée de bancs ou­vra­gés en mé­tal, les filles avancent en cla­quettes bi­jou­tées et san­dales noires arach­néennes por­tées avec de fines soc­quettes blanches. Il y a dans ce riche ballet, dans les al­lures, quelque chose de cette aris­to­cra­tie des an­nées 1930, l’ani­ma­tion de la grande époque où l’Hô­tel Na­cio­nal ac­cueillait le ToutHol­ly­wood, un sou­ve­nir loin­tain et la­cu­naire de luxe, dans un pays où, de­puis l’em­bar­go, le sa­laire moyen est de 20 dol­lars. Une touche aris­to­cra­tique mais une élé­gance na­tu­relle que l’on re­trouve en ville, dans les uni­formes des ly­céens, vê­tus de pan­ta­lon à pinces cou­leur ta­bac et de la guaya­be­ra, la blouse tra­di­tion­nelle à poches, fé­mi­ni­sée en or­gan­za noir. Au­jourd’hui La Ha­vane est une fête. Et le dé­fi­lé part cres­cen­do en pa­rade. Lors d’un des der­niers pas­sages, un man­ne­quin es­quisse un pe­tit jeu d’épaules, la troupe de per­cus­sion­nistes des Rum­be­ros de Cu­ba en­va­hit le Pra­do, puis l’or­chestre et les in­vi­tés n’y tiennent plus. Les fi­dèles clientes la­ti­no-amé­ri­caines at­ten­daient cet évé­ne­ment avec im­pa­tience, elles vou­laient ab­so­lu­ment en être. Rien ne gâ­che­ra la fête, même pas cet orage qui se pro­file, et cette pluie fine qui rend l’air moins moite et plus res­pi­rable. Le rythme se dé­place en­suite dans un bar paillote construit pour l’oc­ca­sion par les ar­ti­sans lo­caux sur la place de la Ca­thé­drale, dans la vieille ville, où l’on re­trouve les Rum­be­ros et le duo d’Ibeyi qui avait ou­vert le show a cap­pel­la. De ce sa­vou­reux cock­tail entre ima­gi­naire et sou­ve­nirs, de cette mousse évo­ca­trice reste l’éner­gie, prin­ci­pal atout du Cu­ba de de­main. Le Cu­ba de He­ming­way ac­cueillait les plus grandes stars de Hol­ly­wood. Ce­lui de Karl La­ger­feld ova­tionne Vin Die­sel. Le show à peine fi­ni, ca­mions et grues de tra­vel­ling en­va­his­saient le bord de mer, la star amé­ri­caine en­chaî­nait dé­jà les es­sais de cas­cades pour le hui­tième vo­let de la sa­ga « Fast and Fu­rious ».

IL Y A UN SIÈCLE, LA COL­LEC­TION CROI­SIÈRE A ÉTÉ PEN­SÉE POUR LES ES­CA­PADES DANS LES MERS CHAUDES DES CA­RAÏBES.

Sur les bal­cons du Pa­seo del Pra­do, une poi­gnée de Cu­bains chan­ceux sont aux pre­mières loges pour as­sis­ter au dé­fi­lé.

Bé­rets et pa­na­mas, cou­leurs aci­du­lées… l’es­prit de Cu­ba a ser­vi d’ins­pi­ra­tion à la col­lec­tion.

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