Emi­lie Kö­nig, l’égé­rie fran­çaise de Daech

Dans un do­cu­men­taire in­édit dif­fu­sé en ex­clu­si­vi­té par “l’Obs” en ligne, la réa­li­sa­trice Agnès De Féo nous dé­voile la fu­neste des­ti­née de la pre­mière femme dji­ha­diste ré­per­to­riée par la CIA. Elle l’avait lon­gue­ment ren­con­trée et fil­mée avant son dé­part en

L'Obs - - Le Sommaire - PAR AGNÈS DE FÉO, AVEC MA­RIE LE­MON­NIER

De­puis le 29 sep­tembre 2015, son nom est ins­crit sur la liste noire des « com­bat­tants ter­ro­ristes étran­gers » dres­sée par les Etats-Unis. Si­nistre ex­ploit, Emi­lie Kö­nig est la toute pre­mière femme à avoir été ain­si fi­chée en tant que dji­ha­diste par les ser­vices amé­ri­cains, et peu­têtre la pre­mière Fran­çaise à avoir fran­chi la fron­tière turque pour re­joindre les rangs de Daech, dès l’été 2012. Elle est au­jourd’hui consi­dé­rée comme l’une des plus ac­tives re­cru­teuses et pro­pa­gan­distes de l’Etat au­to­pro­cla­mé et au­rait dé­jà at­ti­ré plus de 200 Fran­çaises dans ses rangs. Le grand pu­blic connaît Emi­lie Kö­nig au tra­vers de quelques vi­déos pos­tées sur YouTube en 2013 et qui ont été lar­ge­ment dif­fu­sées, où elle se met en scène ha­billée d’un ni­qab noir, char­geant un fu­sil à pompe et s’en­traî­nant à ti­rer, au cri de « al­la­hu ak­bar ».

Les in­for­ma­tions jusque-là connues d’elle se ré­sument à peu de chose : une ori­gine bre­tonne, un père gen­darme, un ex­ma­ri al­gé­rien, deux en­fants, des pro­vo­ca­tions aux­quelles elle se se­rait li­vrée à la mos­quée de Lo­rient et une mère éplo­rée. Beau­coup d’ap­proxi­ma­tions et aus­si quelques er­reurs, telles que sa pré­ten­due ra­di­ca­li­sa­tion au contact du groupe ex­tré­miste For­sane Aliz­za, dont elle n’a en réa­li­té ja­mais réus­si à être membre of­fi­ciel, ou sa conver­sion à l’is­lam au­près de son époux al­gé­rien.

SEPT REN­DEZ-VOUS EN 2012

Il se trouve que j’ai fré­quen­té Emi­lie Kö­nig d’avril à juillet 2012, peu avant son dé­part en Sy­rie, dans le cadre d’une longue en­quête sur le voile in­té­gral en France. Je l’ai ren­con­trée à sept re­prises : une fois à la ter­rasse d’un ca­fé, cinq fois chez elle dans son ap­par­te­ment de Bou­logne et une der­nière à SaintDe­nis pour la confron­ter à Cin­dy, une an­cienne de For­sane Aliz­za. Sans comp­ter nos nom­breux échanges té­lé­pho­niques. Je ne lui ai ja­mais ca­ché l’ob­jet de mes re­cherches. Elle sa­vait qu’elle ne se confiait pas à une amie dés­in­té­res­sée mais à une do­cu­men­ta­riste ef­fec­tuant une re­cherche so­cio­lo­gique. Elle a d’em­blée ac­cep­té d’in­ter­ve­nir dans mes films, où la pa­role est lais­sée aux mu­na­qa­bet, ain­si qu’on ap­pelle les femmes por­tant le ni­qab, et n’a ja­mais ex­pri­mé de ré­serve sur les in­for­ma­tions qu’elle me don­nait.

C’est au­jourd’hui le mo­ment de ra­con­ter son his­toire, telle qu’elle me l’a ré­vé­lée. Elle-même sou­hai­tait la rendre pu­blique et ra­con­tait vou­loir écrire un livre sur sa vie : « Je veux de­ve­nir écri­vain, être re­por­ter, ba­lan­cer des pho­tos entre deux bombes. C’est une thé­ra­pie. Je veux pas­ser le DAEU [di­plôme d’ac­cès aux études uni­ver­si­taires, NDLR] par cor­res­pon­dance et conti­nuer en li­cence de psy­cho. » En guise de DAEU, ce se­ra Daech. Quelle est la part de vé­ri­té, de my­tho­ma­nie, de re­cherche de no­to­rié­té per­son­nelle, de fan­tasme dans son dis­cours ? L’idée ici n’est pas de vé­ri­fier l’exac­ti­tude de toutes les in­for­ma­tions qu’elle m’a don­nées, mais de mon­trer comment les étapes de sa vie lui ont ser­vi à jus­ti­fier son pas­sage à l’acte.

C’est Abou Is­lam, un membre de For­sane Aliz­za, qui éta­blit entre nous le contact, le 23 avril 2012, de­vant le Pa­lais de Jus­tice de Pa­ris, alors que doit pas­ser en com­pa­ru­tion Mo­ha­med Acham­lane, le lea­der du groupe is­la­miste, ar­rê­té un mois plus tôt. Emi­lie s’est fait connaître à lui la semaine pré­cé­dente et lui a fait part de son dé­sir de prendre la pa­role en pu­blic. L’un des sym­pa­thi­sants pré­sents veut fa­ci­li­ter notre en­tre­tien et nous offre un verre à la bras­se­rie d’en face. Elle prend un jus d’orange, moi un ca­fé. Emi­lie a alors 27 ans et se pré­sente sous le pré­nom de Sam­ra, qu’elle a adop­té à sa conver­sion à l’is­lam dix ans plus tôt. Ce jour-là, c’est un masque chi­rur­gi­cal qui rem­place son ni­qab, afin de pou­voir en­trer dans le Pa­lais de Jus­tice. La semaine pré­cé­dente, des po­li­ciers l’avaient conduite au poste du­rant plu­sieurs heures. Elle avait re­te­nu la le­çon.

Elle ex­pli­quait que, pour elle, le voile in­té­gral était une obli­ga­tion religieuse, une ma­nière de plaire à Dieu, le moyen de ga­gner « fir­daous », le plus haut ni­veau du paradis. Mais elle ne l’a adop­té qu’après la loi d’oc­tobre 2010, c’est-à-dire après son in­ter­dic­tion dans l’es­pace pu­blic. Sam­ra m’ap­pa­raît en re­cherche de pu­bli­ci­té, al­lant au-de­vant de la ca­mé­ra dont elle fixe sou­vent l’ob­jec­tif, alors que cette pos­ture était rare chez les pre­mières mu­na­qa­bet. Mis à part ses dis­cours vin­di­ca­tifs sur le port du voile, elle ne parle ja­mais d’is­lam. Son pro­pos est re­ven­di­ca­tif, po­li­tique, elle ré­pète son op­po­si­tion à Ni­co­las Sar­ko­zy, le pré­sident de l’époque. Puis elle m’in­vite quelques jours plus tard chez elle pour conti­nuer l’en­tre­tien fil­mé.

JO­LIE FILLE AUX CHE­VEUX AUBURN

A la sor­tie du mé­tro Bou­logne-Pont-deSaint-Cloud, elle est en jil­beb bleu sur­mon­té d’un ni­qab noir qui lui cache en­tiè­re­ment le vi­sage. Elle semble dé­ten­due et plai­sante fa­ci­le­ment. Le ré­cit qu’elle fait en re­mon­tant la route de la Reine jus­qu’au nu­mé­ro 115 est pour­tant digne du film « l’Exor­ciste ». Elle ra­conte la pos­ses­sion

de son fils par un djinn [gé­nie] la nuit pré­cé­dente. Elle le mime pre­nant des poses anor­males, le vi­sage tor­du et fi­nis­sant par lui cra­cher au vi­sage en di­sant : « Je te dé­teste. » « J’ai se­coué mon fils en criant : “Shaya­tin [plu­riel de shay­tan, “diable”] ! Sors de mon fils !” Puis j’ai mis un DVD de psal­mo­dies du Co­ran, no­tam­ment la sou­rate Al-Ba­qa­ra pour sa va­leur pro­tec­trice. Mon fils se dé­pla­çait comme un ver, à plat ventre par terre en se tré­mous­sant. En­fin, le “shaya­tin” [sic] a fi­ni par sor­tir. Du coup, j’ai lais­sé le DVD toute la nuit. » Il est ef­fec­ti­ve­ment en lec­ture lorsque nous en­trons dans son pe­tit deux-pièces. Elle se dé­fait de toutes ses couches de vê­te­ments, se met à l’aise en jog­ging, sans au­cun couvre-chef. Je dé­couvre une très jo­lie fille, peut-être l’une des plus jo­lies que j’ai ren­con­trées jusque-là. Elle est mince, les che­veux auburn, les yeux sou­li­gnés de khôl. Elle est trou­blante par son lâ­cher prise. Se­lon elle, les évé­ne­ments de la nuit pré­cé­dente se­raient dus à sa mère qu’elle ac­cuse de pra­tiques mé­dium­niques sur ses en­fants. Emi­lie se dit en même temps très at­ta­chée à cette femme, tout en ex­pli­quant de­voir s’en pro­té­ger.

Elle se lance dans la confec­tion d’une pâte à crêpes en in­sis­tant sur cette spé­cia­li­té bre­tonne qu’elle est fière de maî­tri­ser. Je dé­sire la fil­mer dans son quo­ti­dien si désar­mant, elle ac­cepte aus­si­tôt et re­met son jil­beb puis son ni­qab pour s’in­vi­si­bi­li­ser de­vant la ca­mé­ra. Elle verse la pâte dans une poêle an­ti­adhé­sive dont le re­vê­te­ment a été ar­ra­ché. Je m’étonne de son manque de pré­cau­tion. Elle ré­pond qu’elle ne dis­pose que de 712 eu­ros pour vivre chaque mois et ne peut pas se per­mettre de re­nou­ve­ler sa bat­te­rie de cui­sine. Ses cas­se­roles ca­bos­sées contrastent avec l’image de par­faite mé­na­gère, im­pli­quée dans son foyer, qu’elle veut me don­ner. Et les us­ten­siles ne sont pas les seuls à être mal­me­nés. Ses en­fants aus­si sont for­te­ment rap­pe­lés à l’ordre. Elle ne par­vient pas à les dis­ci­pli­ner et leurs cris mu­tuels sont dif­fi­ciles à sup­por­ter.

Très vite, la ca­mé­ra de­vient pour elle pré­texte à re­ven­di­ca­tion. Elle parle de trau­ma­tisme, d’hu­mi­lia­tion, de dis­cri­mi­na­tion qu’elle su­bit au quo­ti­dien et de sa fouille par une po­li­cière lors d’un contrôle pour port du ni­qab. Elle ex­prime son res­sen­ti­ment tout en bran­dis­sant sa na­tio­na­li­té fran­çaise, cen­sée la pla­cer au-dessus de tout soup­çon : « Je suis fran­çaise, d’ori­gine fran­çaise. J’es­time être un être hu­main. J’es­time que j’ai droit au res­pect. Je ne suis pas un monstre. » A me­sure que nos échanges se mul­ti­plient, elle adopte deux ni­veaux de dis­cours : ce­lui bien po­li­cé de­vant la ca­mé­ra et ce­lui des confes­sions off the record où elle se ré­vèle sans fausse pu­deur dans une dé­marche in­tros­pec­tive.

“MON PÈRE M’A RAYÉE DE SON COEUR ”

La vie d’Emi­lie, telle qu’elle se la ra­conte, est une sé­rie d’échecs. Tout com­mence par l’aban­don de son père deux ans après sa nais­sance à Ploe­meur dans le Mor­bi­han, près de Lo­rient : « J’étais toute pe­tite, je n’en ai au­cun sou­ve­nir. J’ai fait sa connais­sance à l’âge de 11 ans. Il était gen­darme. Il avait beau­coup de cha­risme et de coeur. C’est chez moi que je l’ai vu la der­nière fois il y a quatre ans. » Il était ve­nu lui rendre vi­site alors qu’elle était sur le point d’ac­cou­cher de son deuxième en­fant. « Il a d’abord cru que je m’étais fait re­faire les seins. Je lui ai an­non­cé qu’il al­lait être grand-père pour la deuxième fois sans lui avouer que l’en­fant s’ap­pel­le­rait Mo­ha­med. » Mais quand il a vu les ver­sets du Co­ran au mur, il se se­rait lais­sé tom­ber sur une chaise. « Je l’ai vu s’éloi­gner en voi­ture sa­chant que je ne le re­ver­rais plus ja­mais. Il m’a rayée de son coeur. Mais je ne lui en veux pas car je sais que je n’étais pas dé­si­rée. Je pleure car je l’aime. » D’après ses dires, ce père se­rait d’ori­gine po­lo­naise et juive ash­ké­naze. Ce qu’il dé­men­ti­ra quand je l’ap­pel­le­rai plus tard.

Der­nière d’une fra­trie de quatre en­fants, is­sus de trois pères dif­fé­rents, son ado­les­cence lui laisse un mau­vais sou­ve­nir. Elle lâche : « Je n’étais pas bien. J’ai été abu­sée par le com­pa­gnon de ma mère entre 11 et

13 ans. » Im­pos­sible d’en sa­voir da­van­tage sur cette lourde ac­cu­sa­tion.

A 15 ans, elle ar­rête son cur­sus en sport­sé­tudes pour en­trer en ap­pren­tis­sage et dé­laisse la gym acro­ba­tique. « Mon en­traî­neur di­sait que je pou­vais al­ler très loin. Mais j’ai eu un problème au ge­nou et j’ai dû tout aban­don­ner », ra­conte-t-elle. Elle va dé­sor­mais tra­vailler dans le prêt-à-por­ter mas­cu­lin-fé­mi­nin et dans le ma­quillage.

CONVERTIE À 17 ANS

Elle pré­sente sa conver­sion à l’is­lam, à l’âge de 17 ans, comme l’abou­tis­se­ment de son at­ti­rance pour la spi­ri­tua­li­té : « De­puis l’en­fance, quand j’en­trais dans une église, j’avais en­vie de prier. Mais je suis de­ve­nue mu­sul­mane car j’ai tou­jours cô­toyé des mu­sul­mans. » En dé­pit de son en­trée dans l’is­lam, elle de­vient un an plus tard bar­maid dans une boîte de nuit. Sa vie est alors an­crée dans ce monde in­ter­lope où elle sert de l’al­cool dans la pro­mis­cui­té avec des hommes. Un épi­sode qu’elle dit beau­coup re­gret­ter. Dé­jà mère d’un pre­mier en­fant, Ilyès, qu’elle a eu à 20 ans, elle se met en couple avec Is­maël, qu’elle pré­sente comme un Ka­byle d’Al­gé­rie, et avec le­quel elle se ma­rie « à la va-vite » alors qu’elle est en­ceinte. Lors­qu’elle le ren­contre, l’homme a dé­jà été in­car­cé­ré pour tra­fic de stu­pé­fiants. Et c’est un nou­vel échec amou­reux. Elle lui re­proche son manque de pra­tique religieuse, sa toxi­co­ma­nie et sa vio­lence : « Il m’a beau­coup dé­truite. Il me consi­dé­rait comme sa chose. Il m’a cas­sé le nez plu­sieurs fois. Je me suis re­cons­truite grâce aux soeurs et à l’is­lam. » Elle dit avoir por­té plainte pour vio­lences conju­gales. Mais c’est pour tra­fic de drogue qu’Is­maël re­plonge. A sa sor­tie de pri­son, en mai 2011, elle ha­bite en­core à Lo­rient. Elle le re­trouve un beau ma­tin as­sis à cô­té d’elle sur son lit. Ses deux fils lui avaient ou­vert la porte. « Il les a en­fer­més dans leur chambre. Il m’a in­sul­tée, m’a gi­flée. Il a vou­lu me désha­biller et j’ai hur­lé. » Quand elle en fait le ré­cit, elle semble en­core sous le choc de la scène. Elle fuit alors vers la ré­gion pa­ri­sienne. Dé­sor­mais cour­tière en as­su­rances dans un call cen­ter, elle trouve son ap­par­te­ment à Bou­lo­gneBillan­court. Puis cesse de tra­vailler en dé­cembre 2011. Sans doute li­cen­ciée, elle af­firme néan­moins avoir dû ces­ser ses ac­ti­vi­tés pour soi­gner un de ses fils, at­teint se­lon elle de dia­bète et d’une ma­la­die du coeur. Elle sou­tient aus­si avoir dé­jà eu un can­cer des ovaires, souf­frir de crises ab­do­mi­nales, de po­lypes et même de la ma­la­die de Crohn... Mais elle re­fuse d’al­ler voir le mé­de­cin.

Emi­lie-Sam­ra a donc 25 ans lors­qu’elle adopte le voile in­té­gral. « J’ai ren­con­tré un amour in­con­di­tion­nel, ce­lui d’Al­lah. Je veux tout faire au mieux pour lui faire plai­sir. » Cette nou­velle ap­pa­rence lui confère plu­sieurs avan­tages. Por­ter le ni­qab, c’est d’abord s’af­fi­lier à un mou­ve­ment, ce­lui des sa­lafs, c’est aus­si bé­né­fi­cier de ré­seaux d’en­traide et, sur­tout, af­fi­cher une nou­velle iden­ti­té.

En se voi­lant in­té­gra­le­ment, Emi­lie troque un pas­sé hon­teux pour une image purifiée, le monde de la nuit contre ce­lui de l’au-de­là, un ma­riage ra­té contre une nou­velle vir­gi­ni­té. Elle agit comme une re­pen­tie. Dans le même temps, le voile in­té­gral la mar­gi­na­lise et fait aug­men­ter son res­sen­ti­ment contre la so­cié­té. C’est à cette pé­riode qu’elle cherche à en­trer dans le groupe contes­ta­taire For­sane Aliz­za. Mais son di­ri­geant Mo­ha­med Acham­lane re­fuse la can­di­date. Sam­ra fait face à un nou­vel échec. Dé­ni ? Elle tient à se ré­cla­mer du mou­ve­ment ra­di­cal en avril 2012 après l’ar­res­ta­tion du lea­der.

À LA RE­CHERCHE “D’UN MU­SUL­MAN VIRIL ET PIEUX”

C’est aus­si l’époque où elle fré­quente as­si­dû­ment les ré­seaux so­ciaux sa­la­fistes à la re­cherche de l’homme parfait, à sa­voir « un mu­sul­man viril et pieux ». Elle s’im­pa­tiente, s’agace même de­vant des par­tis qui ne lui conviennent pas. Un étu­diant saou­dien en mé­de­cine qui vit en Al­le­magne s’in­té­resse à elle mais com­met l’er­reur de lui de­man­der de re­ti­rer son ni­qab. Se pré­sente en­suite un Belge conver­ti qui se dit être un ex-com­pa­gnon de Ben La­den. Sur Emi­lie, l’ar­gu­ment fait mouche car elle « l’ad­mire pro­fon­dé­ment. J’ai été très triste quand j’ai ap­pris sa mort. Je suis fière d’être avec un homme fi­ché par la po­lice et consi­dé­ré comme dan­ge­reux. » Mais le pré­ten­dant se ré­vèle vite être un usur­pa­teur. Il pu­blie sur in­ter­net un sel­fie d’Emi­lie nue qu’elle avait ac­cep­té de lui en­voyer. C’est un coup rude, d’au­tant qu’elle ap­prend que son pro­mis était dé­jà fian­cé : « Nous de­vions nous ma­rier ce mois­ci. Oui, la po­ly­ga­mie est is­la­mique, mais je ne peux pas ac­cep­ter ça. Il m’a trom­pée ! Ce n’est qu’un mi­nable qui n’a ja­mais connu Ben La­den ! » Re­tour à la case dé­part, une bles­sure nar­cis­sique de plus. Emi­lie est une Co­cotte-Mi­nute.

DE LA RÉ­VOLTE À LA SY­RIE

Sou­dain, la gen­tille mé­na­gère qui se­coue son chif­fon à pous­sière à la fe­nêtre en dis­cu­tant avec sa voi­sine se mé­ta­mor­phose en femme ré­vol­tée. « Quand je croise des mi­li­taires dans la rue, ma seule pen­sée est de leur prendre leurs armes pour m’en ser­vir. Je sau­rai très bien le faire », dé­clare-t-elle, presque fan­fa­ronne. Un mois plus tôt, Mo­ha­med Me­rah a per­pé­tré les tue­ries de Tou­louse et de Mon­tau­ban. Mais ce qui choque Emi­lie, ce sont les dé­bats qui ont lieu alors sur la pos­si­bi­li­té que Me­rah ait été un in­dic. « Ils sa­lissent sa mé­moire main­te­nant ! », s’in­surge-t-elle, en se van­tant de très bien connaître le mi­lieu du grand ban­di­tisme. Se­lon elle, tuer est aus­si lé­gi­time, quand on su­bit des agres­sions, que de ré­tor­quer à une in­sulte. J’ai du mal à y croire. Ses pro­cla­ma­tions bel­li­queuses me semblent trop in­tem­pes­tives pour être vraies.

Re­pé­rée par les ser­vices de ren­sei­gne­ment, ses comptes ge­lés, Emi­lie se sent ac­cu­lée. A peine un mois après notre der­nier échange, elle part en Tur­quie dans le but de re­joindre la Sy­rie. Elle passe la fron­tière sans voile mais aus­si sans ses en­fants que sa mère avait eu la pru­dence de faire in­ter­dire de sor­tie du ter­ri­toire. Là-bas, elle se ma­rie et fait un nou­vel en­fant avec un dji­ha­diste fran­çais conver­ti, connu sous le nom d’Abu Mo­ha­med, qui se­ra tué quelques mois plus tard. Elle prend el­le­même le sur­nom d’Um­mu Taw­wab, lit­té­ra­le­ment « mère de ce­lui qui par­donne », qui signe sa quête de ré­demp­tion. Emi­lie Kö­nig ré­ap­pa­raît sur les ré­seaux so­ciaux le 1er juin 2013 avec un mes­sage pour Ilyès et Mo­ha­med, qui vivent dé­sor­mais au­près de leur grand-mère en Bre­tagne : « Je vous aime mes fils. Je ne vous aban­donne pas. N’ou­bliez pas que vous êtes mu­sul­mans. Je fais dua [in­vo­ca­tion] pour vous in cha Al­lah. On se rtrou­vra fi jan­nah [au paradis] in cha Al­lah. » Emi­lie Kö­nig au­rait été vue pour la der­nière fois l’été der­nier au nord d’Alep.

“ÉMI­LIE TROQUE UN PAS­SÉ HON­TEUX POUR UNE IMAGE PURIFIÉE.”

Ilyès et Mo­ha­med, ses en­fants res­tés en France. Ci-des­sous, Emi­lie Kö­nig, alias Um­mu Taw­wab, s’en­traîne à ti­rer au fu­sil à pompe en Sy­rie. Pho­tos ex­traites d’une vi­déo pos­tée sur YouTube par la dji­ha­diste, le 1er juin 2013.

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