A l’école du pro­fes­seur Ti­role

Le cher­cheur a mis de cô­té les mo­dèles ma­thé­ma­tiques et les équa­tions pour ex­pli­quer comment la science éco­no­mique peut éclai­rer les dé­ci­sions po­li­tiques et nos ac­tions quo­ti­diennes. Avec un ob­jec­tif : ré­con­ci­lier les Fran­çais avec le li­bé­ra­lisme et les r

L'Obs - - Le Sommaire - SO­PHIE FAY

Quand il a dé­bou­lé sur la place du Ca­pi­tole à Tou­louse et qu’il a vu son vi­sage ac­cro­ché sur la fa­çade de l’Hô­tel de Ville, sur une bâche de 12 mètres sur 15, Jean Ti­role a eu du mal à res­pi­rer. « Jean, il va fal­loir vous y ha­bi­tuer », l’a pré­ve­nu Jean-Luc Mou­denc, le maire (LR), trop heu­reux de fê­ter le troi­sième prix No­bel tou­lou­sain (1) pour res­pec­ter la dis­cré­tion et la mo­des­tie du cher­cheur. C’était à l’au­tomne 2014. De­puis la bâche a été re­ti­rée, mais les pas­sants ar­rêtent tou­jours l’éco­no­miste dans la rue pour lui de­man­der : « Que peut-on lire de vous ? » Cer­tai­ne­ment pas sa « Théo­rie des incitations et ré­gle­men­ta­tion » (Eco­no­mi­ca), ni même ses der­niers ar­ticles dans les re­vues scien­ti­fiques : en an­glais, truf­fés d’équa­tions ma­thé­ma­tiques, ils sont com­plè­te­ment abs­cons. Alors que ré­pondre ? « Jus­qu’au No­bel, je ne par­lais qu’aux éco­no­mistes, aux étu­diants, aux ex­perts des mi­nis­tères, des or­ga­ni­sa­tions in­ter­na­tio­nales [OCDE, FMI, BCE…] ou des au­to­ri­tés in­dé­pen­dantes [Au­to­ri­té de la Concur­rence ; de Ré­gu­la­tion des Té­lé­coms...]. Mais le prix a été un dé­clic. J’ai plus de vi­si­bi­li­té, donc une cer­taine res­pon­sa­bi­li­té vis-à-vis de mon mé­tier d’éco­no­miste. J’ai donc fait un livre grand pu­blic », ex­plique à « l’Obs » le pro­fes­seur Ti­role, d’un ton un peu hé­si­tant. Dans son pe­tit bu­reau sans fan­tai­sie, au cin­quième étage de la Ma­nu­fac­ture des Ta­bacs à Tou­louse, ce po­ly­tech­ni­cien ti­mide s’ex­cuse presque : « C’est une pre­mière. » « Eco­no­mie du Bien com­mun » (PUF) fait 640 pages, denses, mais lim­pides. Et tout sauf consen­suelles, même si l’au­teur as­sure le contraire ! Faus­se­ment naïf, Jean Ti­role ? Il va en tout cas ou­vrir un beau dé­bat, in­dis­pen­sable à un an de l’élec­tion pré­si­den­tielle.

« Nous avons les po­li­tiques éco­no­miques que nous mé­ri­tons », af­firme en ef­fet le pré­sident de l’Ecole d’Eco­no­mie de Tou­louse (Tou­louse School of Eco­no­mics, TSE). Si l’éco­no­mie stagne, si le chô­mage en France ne re­cule pas, si les jeunes ne trouvent d’em­plois qu’en CDD ou en in­té­rim, ce n’est pas une fa­ta­li­té, c’est la consé­quence du « manque de culture éco­no­mique des Fran­çais ». « Je ne jette pas la pierre aux hommes po­li­tiques, pré­cise-t-il. S’il n’y a pas un mi­ni­mum de com­pré­hen­sion des mé­ca­nismes éco­no­miques par leur élec­to­rat, faire les bons choix exige beau­coup de cou­rage. » En éclai­rant les Fran­çais, le cher­cheur es­père contri­buer à la construc­tion

d’un consen­sus pour sor­tir du « dé­ni » et faire de « bonnes ré­formes ». La liste est longue (voir en­ca­dré) et la po­tion plu­tôt li­bé­rale ! Le contrat à du­rée in­dé­ter­mi­née (CDI) ? Une es­pèce en voie de dis­pa­ri­tion à rem­pla­cer au plus vite. La ré­duc­tion du temps de tra­vail ? Une fausse piste. La taxe car­bone ? In­dis­pen­sable. L’Etat ? Un mam­mouth qui doit s’al­lé­ger, et pas qu’un peu. Les col­lec­ti­vi­tés lo­cales ? Beau­coup trop nom­breuses ! L’Eu­rope ? Même si elle manque de vi­sion et d’al­lant pour avan­cer vers une forme de fé­dé­ra­lisme, elle de­vrait se do­ter d’un Con­seil bud­gé­taire en me­sure d’im­po­ser une ac­tion im­mé­diate et cor­rec­tive en cas de dé­ra­page des fi­nances pu­bliques non ex­pli­qué par le ra­len­tis­se­ment éco­no­mique… Diantre !

Ce pro­gramme, il en est conscient, risque d’ef­frayer les Fran­çais. Jean Ti­role as­sume la faible po­pu­la­ri­té des conclu­sions de la science éco­no­mique « sou­vent ap­pe­lée la science lu­gubre (“dis­mal science”) ». Mais il as­sure qu’il en va du « bien com­mun », de l’in­té­rêt gé­né­ral. Il faut donc convaincre et af­fron­ter des « ac­teurs éco­no­miques » qui ont, dit-il, une fâ­cheuse ten­dance à nier l’évi­dence par « dé­sir de se ras­su­rer sur leur ave­nir ». Il l’a mon­tré dans ses re­cherches. Et le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique en est une bonne illus­tra­tion : au­cun chef d’Etat après la COP21 n’a osé re­ve­nir dans son pays « en di­sant : nous al­lons souf­frir un peu pour pro­té­ger notre cli­mat », ex­plique-t-il. Per­sonne ne veut l’en­tendre. « Nous pré­fé­rons nous ras­su­rer en rê­vant de crois­sance verte et d’une po­li­tique en­vi­ron­ne­men­tale “tout bé­né­fice”. » Et au­cune taxe mon­diale n’est en vue pour chan­ger les com­por­te­ments…

Idem dans la lutte contre le chô­mage. Nous re­cu­lons de­vant la ré­forme. Pour pro­té­ger notre sa­cro-saint CDI, que beau­coup confondent avec l’« em­ploi à vie », nous pre­nons le problème par le mau­vais bout. Le dé­bat pu­blic se concentre sur les li­cen­cie­ments – comment les évi­ter, les in­ter­dire, les en­ca­drer, faire in­ter­ve­nir ou pas le juge… – or ils ne re­pré­sentent que 4,4% des fins d’em­ploi, la ma­jo­ri­té des ins­crip­tions au chô­mage (77%) pro­ve­nant de l’ar­ri­vée à échéance des CDD. La France a le plus faible taux de trans­for­ma­tion des contrats pré­caires en em­plois stables. Lui pré­co­nise donc l’ins­tau­ra­tion d’un contrat unique, fa­cile à in­ter­rompre, avec un sys­tème de bo­nus-ma­lus à l’amé­ri­caine sur les co­ti­sa­tions d’as­su­rance-chô­mage. Les en­tre­prises ver­tueuses qui li­cen­cient peu ou pas paie­raient moins que celles qui mul­ti­plient les contrats courts. Les ac­tuels sa­la­riés en CDI bé­né­fi­cie­raient des « droits du grand­père », c’est-à-dire que les an­ciennes dis­po­si­tions conti­nue­raient de s’ap­pli­quer. Et ne lui par­lez pas de re­lance de la crois­sance par la dé­pense pu­blique ou des baisses d’im­pôts pour faire re­cu­ler du­ra­ble­ment le chô­mage en des­sous de 7%, comme dans les pays d’Eu­rope du Nord : « Ce n’est pas seule­ment une ques­tion de car­nets de com­mandes des en­tre­prises, ré­pond-il aux éco­no­mistes qui af­firment le contraire. Comme em­ployeur, puis-je em­bau­cher en CDI (dans sa forme ac­tuelle) quel­qu’un dont, d’ici à cinq ans, le job au­ra peut-être dis­pa­ru ? » Il in­vite donc les gou­ver­ne­ments à pro­té­ger les sa­la­riés (en ré­for­mant la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle no­tam­ment), plu­tôt que les em­plois. « L’autre pays qui a un CDI très pro­tec­teur, le Ja­pon, connaît aus­si une en­vo­lée des contrats pré­caires », in­siste-t-il. Il re­vient juste d’un voyage à To­kyo où le Pre­mier mi­nistre ja­po­nais, Shin­zo Abe, sol­li­ci­tait ses conseils.

N’y a-t-il pas d’autres pistes pour faire bais­ser le chô­mage, comme la ré­duc­tion du temps de tra­vail, que 150 per­son­na­li­tés, si­gna­taires d’un ap­pel dans le men­suel « Al­ter­na­tives éco­no­miques », vou­draient re­mettre au coeur du dé­bat. « Un so­phisme », ba­laie le No­bel, d’un re­vers de main dans son livre. Pour lui, le tra­vail ne se par­tage pas et tra­vailler 35, 18 ou 45 heures est un « choix de so­cié­té », pas d’éco­no­miste.

Ces cer­ti­tudes, Jean Ti­role les tire de la conver­gence de points de vue de cher­cheurs du monde en­tier qui passent au scan­ner des mil­liards de don­nées sta­tis­tiques, com­parent dif­fé­rents pays, dif­fé­rents sys­tèmes, les tra­duisent en mo­dèle éco­no­mique pour pou­voir les com­bi­ner entre eux, faire des si­mu­la­tions et ti­rer des règles.

Ses dé­trac­teurs n’y voient qu’une ap­proche ul­tra-li­bé­rale, le point de vue d’ado­ra­teurs du mar­ché et de la concur­rence, convain­cus que tout a un prix et que l’éco­no­mie se ré­sume à un mo­dèle ma­thé­ma­tique. « Le No­bel, c’était pour­tant pour mes tra­vaux sur la ré­gu­la­tion, né­ces­saire parce que les mar­chés sont dé­faillants », se dé­fend Jean Ti­role, qui tra­vaille de­puis tou­jours sur l’im­per­fec­tion des mar­chés, no­tam­ment fi­nan­ciers, et la psy­cho­lo­gie des ac­teurs éco­no­miques, tout sauf ra­tion­nels. Au pas­sage, il rap­pelle que « le li­bé­ra­lisme ce n’est pas le lais­ser-faire, c’est la res­pon­sa­bi­li­sa­tion des ac­teurs ».

Entre le tout-mar­ché et l’in­ter­ven­tion de l’Etat, l’Ecole d’Eco­no­mie de Tou­louse ne choi­sit pas, pri­vi­lé­giant le mo­dèle qui se­ra le plus ef­fi­cace dans l’in­té­rêt du bien com­mun. C’est ce qui fé­dère ses 2 500 étu­diants, ses 150 cher­cheurs et sa cen­taine de doc­to­rants. Leur école et leur men­tor, ce sont eux qui en parlent le mieux. D’une voix douce mais dé­ter­mi­née, Alexia Lee Gon­za­lez Fan­fa­lone, Amé­ri­ca­no-Mexi­caine en doc­to­rat, ex­plique : « Je n’ai pas choi­si d’étudier à l’uni­ver­si­té de Chi­ca­go [la plus li­bé­rale], mais à Tou­louse ! Ce qui m’in­té­resse, c’est la ré­gu­la­tion des mar­chés et la lutte contre les rentes qui, dans mon pays, per­mettent à quatre per­sonnes de contrô­ler 10% de la ri­chesse na­tio­nale. » Elle compte bien re­ve­nir au Mexique avec suf­fi­sam­ment d’ar­gu­ments théo­riques et em­pi­riques pour faire va­ciller la po­si­tion do­mi­nante du ma­gnat des té­lé­coms Car­los Slim, pre­mière for­tune mon­diale. « Notre bou­lot, ce n’est pas de ré­in­ven­ter le sys­tème, mais de l’étudier, pré­cise Em­ma­nuelle Au­riol, cher­cheuse à TSE et an­cienne élève de Jean Ti­role. Le monde est un mar­ché de 7 mil­liards d’hu­mains, nous ne l’avons pas créé, mais nous

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