La roue tourne pour Casino

L'Obs - - Le Sommaire -

Der­rière les lourdes portes en bois clair de son bu­reau pa­ri­sien, Jean-Charles Naou­ri, le pa­tron de Casino, se montre im­pas­sible lors­qu’il égrène les bonnes et les mau­vaises nou­velles de l’an­née écou­lée. De temps à autre, sa main gauche se pose sur la droite comme pour conte­nir une émo­tion ou ré­pri­mer un mou­ve­ment d’im­pa­tience. Neuf mois que le pré­sident du groupe de dis­tri­bu­tion est sous pres­sion… Ven­dre­di 13 mai doit se te­nir l’as­sem­blée gé­né­rale. Un exer­cice par­ti­cu­liè­re­ment ar­du cette an­née pour le PDG. A charge pour lui de ras­su­rer les ac­tion­naires: les ré­sul­tats dé­voi­lés en mars sont en baisse, du fait de l’ef­fon­dre­ment de l’éco­no­mie bré­si­lienne, et l’ac­tion Casino, qui a per­du plus de 35% en un an, a tan­gué tout l’hi­ver sous l’at­taque in­édite d’un ac­ti­viste amé­ri­cain. Contraint de se désen­det­ter, Naou­ri vient de vendre deux belles fi­liales en Asie pour plus de 4 mil­liards d’eu­ros et a com­men­cé à sim­pli­fier la struc­ture du groupe. Vi­si­ble­ment ébran­lé par cette tem­pête bour­sière – « une pé­riode de grande ten­sion in­tel­lec­tuelle », dé­voile un proche–, le PDG re­prend la pa­role après un très long si­lence : il n’a pas don­né d’in­ter­view de­puis 2012 et évite les jour­na­listes. « J’aime com­mu­ni­quer sur des faits », réplique-t-il. Il sait que le mar­ché at­tend main­te­nant des ré­sul­tats concrets. A-t-il les bonnes cartes en main ?

Ques­tion ba­garres et coups tor­dus, le prin­ci­pal ac­tion­naire de Casino s’y connaît plu­tôt bien. Le brillant nor­ma­lien né à Bône en Al­gé­rie il y a soixante-sept ans n’est pas un hé­ri­tier. A par­tir d’une pe­tite

La crise bré­si­lienne et l’at­taque bour­sière d’un ac­ti­viste amé­ri­cain ont mis le groupe sté­pha­nois à rude épreuve, obli­geant Jean-Charles Naou­ri à al­lé­ger sa dette, à abattre ses cartes stra­té­giques et à sor­tir du si­lence CORINNE BOUCHOUCHI

en­seigne de dis­tri­bu­tion fran­çaise au mo­dèle sur­an­né, il a construit brique par brique en vingt-cinq ans un groupe de dis­tri­bu­tion in­ter­na­tio­nal qui pèse au­jourd’hui plus de 46 mil­liards d’eu­ros. Ce­la ne s’est pas fait sans heurts. Ac­tion­naires évin­cés, rup­tures san­glantes, ce fin stra­tège n’a pas peur d’al­ler au com­bat. « Je ne l’ai ja­mais connu que dans la tem­pête. Son groupe s’est construit dans la dou­leur. Mais à l’évi­dence il sait gé­rer les conflits car il gagne tou­jours », dit de lui une an­cienne col­la­bo­ra­trice. Tant pis s’il se fait à chaque fois des en­ne­mis mor­tels… Le hic, c’est que cette crise-là, il ne l’a pas vue ve­nir. Un comble pour un homme qui, as­sure un proche, dé­teste les sur­prises. Le feu est par­ti du Bré­sil au dé­but de l’été 2015. En quelques mois le ré­al est bru­ta­le­ment dé­va­lué, la Bourse s’ef­fondre, et le 9 sep­tembre, l’agence de no­ta­tion Stan­dard & Poor’s an­nonce re­lé­guer le pays dans la ca­té­go­rie des em­prun­teurs « spé­cu­la­tifs ». Au Bré­sil, les in­té­rêts de Casino sont co­los­saux. Le groupe est lea­der de la dis­tri­bu­tion de­puis qu’il a pris en 1999 une par­ti­ci­pa­tion de 25,5% dans Pao de Açu­car (GPA), un groupe fa­mi­lial très mal en point mais ex­trê­me­ment po­pu­laire contrô­lé par Abi­lio Di­niz, un per­son­nage haut en cou­leur, aus­si ex­tra­ver­ti que Naou­ri est ta­ci­turne. As­sez vite l’as­so­cia­tion tourne court, les que­relles fi­nan­cières entre les deux hommes s’étalent dans la presse, leurs avo­cats se dé­chirent.

En 2012, contre toute at­tente, JeanC­harles Naou­ri par­vient à prendre le contrôle to­tal de GPA ! Pen­dant des an­nées, le Bré­sil est la poule aux oeufs d’or de Casino. Quand la crise éclate, le pays re­pré­sente plus de 40% de son chiffre

d’af­faires. Il lui faut ré­agir. Et vite. Ce­la tombe bien, ce­lui que l’on sur­nom­mait «l’or­di­na­teur de Bé­ré­go­voy» lors­qu’il était, rue de Ri­vo­li, le di­rec­teur de ca­bi­net du mi­nistre des Fi­nances so­cia­liste est connu pour prendre des dé­ci­sions ra­pides. Il est même ca­pable, s’amuse un fi­nan­cier qui a tra­vaillé avec lui, de dé­ce­ler en quelques mi­nutes une er­reur dans un rap­port de 2000 pages !

Avec sa garde rap­pro­chée, Naou­ri sou­pèse ses forces et or­ga­nise la ri­poste. Il va de­voir se battre sur tous les fronts, désen­det­ter le groupe et ré­duire ses in­ves­tis­se­ments en France pour faire ren­trer du cash. Au Bré­sil, il lui faut te­nir sur l’ali­men­taire, conti­nuer de dé­ve­lop­per à marche for­cée le cash and car­ry, un mo­dèle ul­tra-dis­count qui marche très bien mais sur le­quel Car­re­four, son prin­ci­pal concur­rent, a pris de l’avance. Sur l’élec­tro­nique, l’élec­tro­mé­na­ger, le meuble, il doit faire le dos rond en at­ten­dant des jours meilleurs. Mais pas ques­tion de lâ­cher le mor­ceau. Car sur le non-ali­men­taire, le groupe est lea­der. Et de très loin. Le management aus­si est re­vu en­tiè­re­ment. Le pa­tron paie bien mais n’est pas un tendre… Il change en fé­vrier les équipes di­ri­geantes, fai­sant ap­pel à des an­ciens de Wal­mart, le lea­der amé­ri­cain de la dis­tri­bu­tion, nu­mé­ro trois au Bré­sil der­rière Car­re­four. « Elles ont dé­jà in­suf­flé une nou­velle dy­na­mique dans un contexte de forte in­fla­tion ! » se fé­li­cite-t-il.

CH­TEAU DE CARTES

En France, la si­tua­tion est ten­due pour tous les dis­tri­bu­teurs. Mais Jean-Charles Naou­ri a en­ta­mé de­puis trois ans le dé­pous­sié­rage de ses hy­per­mar­chés en ve­nant ti­tiller Le­clerc sur le ter­rain des prix. Une guerre qui lui a coû­té cher mais dont il de­vrait main­te­nant ré­col­ter les fruits: à par­tir de 2013, l’en­seigne a bais­sé ses prix pour plus de 600 mil­lions d’eu­ros. Un in­ves­tis­se­ment pos­sible parce que le Bré­sil était eu­pho­rique… Sur la proxi­mi­té, avec 7347points de vente, Casino qua­drille le ter­ri­toire, et ses su­pé­rettes Fran­prix, qui se sont re­fait une beau­té l’an der­nier, sé­duisent la clien­tèle des centres-villes. Dans sa cor­beille, il dé­tient aus­si de­puis 2013 la to­ta­li­té de Mo­no­prix, une belle ma­chine à cash. Ce spé­cia­liste des mon­tages fi­nan­ciers, que per­sonne n’ima­gi­nait épi­cier, a du flair. Il a com­pris avant tout le monde que l’hy­per­mar­ché mo­dèle an­nées 1960 avait fait son temps, et pa­rié sur le dis­count, avec Lea­der Price, quand ses concur­rents fai­saient la fine bouche. Mais sa pé­pite lui vient du web. En 2000, il mise sur une start-up bor­de­laise fon­dée un an plus tôt par les frères Charle, Cdis­count. Il rentre au ca­pi­tal pour 4 mil­lions d’eu­ros. Au­jourd’hui, le site de e-com­merce réa­lise un vo­lume d’af­faires de 2,7 mil­liards d’eu­ros et ta­lonne Ama­zon dans l’Hexa­gone.

Cô­té fi­nance, la par­tie est plus com­plexe et dou­lou­reuse. De longue date, la dette est le ta­lon d’Achille de Casino. Naou­ri, pur pro­duit de l’école ré­pu­bli­caine, sans un sou en poche mais do­téd’un QI ex­cep­tion­nel, n’avait d’autre choix que de s’en­det­ter pour faire gros­sir son groupe en gar­dant le contrôle, comme dans une af­faire fa­mi­liale. Ten­due mais ac­cep­table par temps calme, la dette de­vient in­sup­por­table après l’ef­fon­dre­ment du Bré­sil. «Si elles sont trop en­det­tées, les so­cié­tés de dis­tri­bu­tion sont obli­gées de cé­der des ac­tifs car elles ont peu de cash », dé­crypte un ana­lyste du sec­teur. La dé­ci­sion de cé­der des ac­tifs pour plus de 2 mil­liards d’eu­ros est prise à l’au­tomne et an­non­cée le 15 dé­cembre. Un moindre mal pour pas­ser cette pé­riode dif­fi­cile.

Mais pa­ta­tras, le 17 dé­cembre, le châ­teau de cartes s’ef­fondre. De l’autre cô­té de l’At­lan­tique, Car­son Block, un ac­ti­viste amé­ri­cain très mé­dia­tique, qui gère le fonds Mud­dy Wa­ters (lit­té­ra­le­ment « eaux boueuses »), pu­blie une note as­sas­sine à l’en­contre de Casino et de son hol­ding de contrôle, Ral­lye. A ses yeux, le groupe est la so­cié­té la plus sur­éva­luée et la plus obs­cure qu’il ait ja­mais ren­con­trée. Elle res­semble, af­firme-t-il, à un fonds spé­cu­la­tif. Son rap­port d’une ving­taine de pages ac­cuse, entre autres, Jean-Charles Naou­ri d’avoir sous-es­ti­mé son ra­tio d’en­det­te­ment et d’être in­ca­pable de contrô­ler son management brésilien. Pour lui, l’ac­tion Casino vaut tout au plus 6,91 eu­ros, celle de Ral­lye ap­proche de zé­ro! Le tra­der amé­ri­cain an­nonce la cou­leur: il est « short » (ven­deur à dé­cou­vert) sur les ac­tions Casino et Ral­lye. Pour faire simple, plus celles-ci bais­se­ront, plus il ga­gne­ra d’ar­gent en les ra­che­tant moins chères… Un coup de Tra­fal­gar! Le 16 dé­cembre, l’ac­tion Casino co­tait 48,9 eu­ros à la Bourse de Pa­ris, elle va des­cendre jus­qu’à 35,19 eu­ros en jan­vie­ra­près que l’agence de no­ta­tion Stan­dard & Poors a choi­si de pla­cer sous sur­veillance la dette du groupe (elle se­ra dé­gra­dée en « ca­té­go­rie spé­cu­la­tive » le 21 mars).

“LE JEU DU MAR­CHÉ”

Car­son Block peut se frot­ter les mains. In­ter­ro­gé par «l’Obs» au len­de­main de l’an­nonce de la ces­sion de Big C Viet­nam, et donc de la ré­duc­tion no­table de la dette de Casino, il conti­nue d’af­fir­mer que le groupe est sur­éva­lué et dit pa­rier tou­jours sur la baisse du titre. Cô­té Casino, la pi­lule a du mal à pas­ser. Dès la pre­mière at­taque (il y en au­ra deux autres, en fé­vrier puis en mars), le groupe dé­nonce « cette dif­fu­sion d’in­for­ma­tions trom­peuses » et sai­sit l’Au­to­ri­té des Mar­chés fi­nan­ciers (AMF).

Mais pas ques­tion pour Jean-Charles Naou­ri de por­ter un ju­ge­ment mo­ral sur le raid de Mud­dy Wa­ters. L’homme qui a li­bé­ré les mar­chés dans les an­nées 1980 ne joue pas les vierges ef­fa­rou­chées mais évite de pro­non­cer le nom de l’ac­ti­viste amé­ri­cain. «Cette at­taque, c’est comme lorsque votre or­di­na­teur at­trape un vi­rus ! » ré­sume un cadre de Mo­no­prix. Car­son Block ne s’en émeut guère. « En France, j’ai l’im­pres­sion que vous avez l’ha­bi­tude de cri­ti­quer les po­li­ti­ciens mais pas les en­tre­prises», dit-il. A-t-il ga­gné beau­coup d’ar­gent dans la ma­noeuvre ? «Nous ne dis­cu­tons pas en pu­blic de nos pertes et de nos pro­fits. Par­fois je suis heu­reux, par­fois moins. Ce­la peut prendre du temps. C’est le jeu du mar­ché », ré­pond le spé­cu­la­teur. En fait, très vite, l’ac­tion Casino a re­pris des cou­leurs, dé­pas­sant même son ni­veau d’avant l’at­taque (au­tour de 50 eu­ros). «Au Bré­sil, les cours de nos fi­liales co­tées en Bourse se sont mas­si­ve­ment re­dres­sés de­puis les points bas du dé­but d’an­née. En France, d’après l’ins­ti­tut Kan­tar World­pa­nel, le groupe gagne des parts de mar­ché de­puis août 2015 », pré­cise Jean-Charles Naou­ri, qui tacle en es­quis­sant en­fin un lé­ger sou­rire: «Ce qui me frappe, c’est que la Bourse fi­nit par re­prendre la juste me­sure des choses »… Les faits, rien que les faits.

Jean-Charles Naou­ri, PDG de Casino. Le groupe a réa­li­sé, en 2015, 46,1 mil­liards d’eu­ros de chiffre d’af­faires.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.