Rompre sans un mot

A l’ère du zap­ping nu­mé­rique, quit­ter un amour, un ami, sans don­ner d’ex­pli­ca­tion, est de­ve­nu ba­nal. En­quête sur ces pra­tiques qui ont un nom : le “ghos­ting”

L'Obs - - Le Sommaire - CÉ­CILE DEFFONTAINES TOM HAUGOMAT

Quatre mois que Ma­rie (1), 20 ans, fi­lait un amour sans nuages avec En­zo, 19 ans. « Nous nous étions ren­con­trés sur un tour­nage où nous fai­sions de la fi­gu­ra­tion. Tous les week-ends, j’étais chez lui ou nous sor­tions. Je connais­sais ses amis et ses pa­rents. Il me fai­sait dé­cou­vrir des sé­ries, des ex­pos. Cette his­toire me pa­rais­sait par­tie pour être sé­rieuse. » Mais un jour, après un « su­per week-end », plus de nou­velles. En­zo n’écrit pas de SMS, contrai­re­ment à son ha­bi­tude. « Le mer­cre­di, je lui ai donc en­voyé un pe­tit mes­sage. Sans ré­ponse. Le week-end est ar­ri­vé, je lui ai de­man­dé ce que l’on fai­sait. Tou­jours rien. J’ai com­pris qu’il y avait un problème. » Après l’in­quié­tude – un ac­ci­dent ? –, Ma­rie pense à se connec­ter sur Fa­ce­book. « Là, j’ai vu qu’il m’avait blo­quée. Il avait l’air d’al­ler bien, sur sa nou­velle pho­to de pro­fil. J’ai com­pris qu’il me je­tait. » Il n’y a pas eu de pré­avis. Pas de mot plus haut que l’autre, pas de lettre d’adieux dé­chi-

rante, pas de tex­to de rup­ture. Un beau jour, tout s’est ar­rê­té. Comme pour So­nia, qui n’a plus ja­mais re­vu son ex-meilleure amie, Lou. « J’ai es­sayé de l’ap­pe­ler, ça sonne tou­jours une fois et je tombe sur la mes­sa­ge­rie, ra­conte cette étu­diante en com­mu­ni­ca­tion à Pa­ris. Je sais que ça veut dire qu’elle a blo­qué mon por­table sur son iP­hone. Elle m’a aus­si blo­quée sur Ins­ta­gram. J’ai com­pris que notre ami­tié était en­ter­rée, mais sans sa­voir pour­quoi. »

Vi­rées sans ex­pli­ca­tion par un amour, par une amie, Ma­rie et So­nia ont été « ghos­tées ». Le néo­lo­gisme, is­su de l’an­glais ghost (« fan­tôme »), est ap­pa­ru aux Etats-Unis, il y a quelques mois. Rompre en dis­pa­rais­sant, c’est vieux comme le monde. Dans les films des an­nées 1970, les hommes en pattes d’eph’ sor­taient « ache­ter des ci­ga­rettes » et ne re­ve­naient pas. Mais ce qui était rare, ca­ché, vé­cu comme hon­teux ou ro­ma­nesque, est de­ve­nu ba­nal. De plus en plus fré­quem­ment, l’amant ren­con­tré sur l’ap­pli de da­ting Tin­der, l’amou­reux de ces der­niers mois, l’amie de longue date, s’éva­porent sans don­ner d’ex­pli­ca­tion, vous sup­priment comme ami Fa­ce­book, bla­ck­listent votre nu­mé­ro de té­lé­phone, s’e acent de tous les ré­seaux. Se­lon un son­dage pu­blié en mars dans le ma­ga­zine bri­tan­nique « For­tune », 78% des 20-30 ans au­raient été vic­times de « ghos­ting ». Une autre étude, me­née par Le Hu ng­ton Post-You­gov, di­sait, fin 2014, que 11% des gens avaient dé­jà fait le mort en guise de rup­ture amou­reuse. Il n’y a pas si long­temps, quit­ter quel­qu’un par SMS était vu comme le comble de la gou­ja­te­rie; dé­sor­mais, ce se­rait presque élé­gant. Par­tir et se rendre in­vi­sible est pa­ra­doxa­le­ment plus fa­cile à l’ère des ré­seaux so­ciaux, des re­la­tions vir­tuelles et du zap­ping nu­mé­rique. « Bien des gens nouent des échanges in­tenses sur les ré­seaux. Mais il su t que l’un des deux dise quelque chose qui dé­plaît à l’autre pour que ce der­nier dis­pa­raisse, car le mythe du Prince char­mant a été écor­né », ex­plique Mi­chaël Sto­ra, psy­cho­logue à l’Ob­ser­va­toire des Mondes nu­mé­riques en Sciences hu­maines. L’autre de­vient une simple case à dé­co­cher.

Le cou­pe­ret tombe : dé­con­nexion. La pe­tite dé­con­ve­nue est ar­ri­vée à bien des dra­gueurs du web. « J’ai fait une blague ra­tée, et le chat s’est bru­ta­le­ment ar­rê­té », se sou­vient Corinne, une ins­tit de 41 ans. Quid du temps qu’il faut pour dé­cou­vrir l’autre et l’ac­cep­ter dans sa com­plexi­té ? En soi­rée, on sym­pa­thise et on s’ajoute en ami Fa­ce­book. Si ce « pré-ami » ne nous in­té­resse plus, il est simple de l’igno­rer. Les liens faibles sont ai­sés à cou­per. « Quand, sur ton té­lé­phone, tu as un éven­tail de cinq mil­lions de per­sonnes, c’est fa­cile de trou­ver une fille qui se­ra plus drôle ou jo­lie que toi », sou­pire So­nia, qui a été sou­dain igno­rée par un gar­çon ren­con­tré sur l’ap­pli à la flamme. Ab­del l’avoue : oui, il a dé­jà « ghos­té ». « Je ren­contre beau­coup de monde, dit le jeune in­for­ma­ti­cien. Si je n’ai plus rien à dire à la per­sonne, ça ne me fait pas culpa­bi­li­ser de la zap­per. Pa­reil : un pote Ede six mois me “ghoste”? Je m’en fiche. » n re­des­si­nant les codes de l’amour, les sites et ap­pli­ca­tions de ren­contres et de da­ting, comme Tin­der, ont re­des­si­né ce­lui des rup­tures. « Ces sites ne com­mu­niquent plus sur “la quête de l’amour” mais sur “les ren­contres sym­pas”, ex­plique Sté­phane Rose, au­teur de « Mi­sere-sexuelle.com » (2). C’est ac­cep­ter d’em­blée d’avoir des re­la­tions éphé­mères, ba­sées sur la consom­ma­tion sexuelle. Pa­ral­lè­le­ment, dis­pa­raître d’une re­la­tion sans ex­pli­ca­tion en­gendre moins de culpa­bi­li­té qu’avant. » Sé­lim, 31 ans, « coach en sé­duc­tion » et « ghos­teur » re­pen­ti, parle, lui, de lâ­che­té. Mais com­pre­nez : « C’est dif­fi­cile d’af­fron­ter les larmes d’une femme, ex­plique-t-il. Alors tu t’en­fuis. Et que dire quand tu n’as pas d’ex­pli­ca­tion au fait que tu ne veux plus la voir? Quand c’est juste que tu as ren­con­tré une autre fille la veille et que celle-ci te plaît da­van­tage ? Le problème vient du dé­ca­lage des at­tentes : dans 90% des re­la­tions, l’un des deux va s’at­ta­cher plus. Tu as beau avoir été clair avec la fille avec qui tu couches de­puis cinq-six mois en lui di­sant que c’est juste sexuel, elle pense que tu vas dé­ve­lop­per des sen­ti­ments. Elle va donc t’inon­der de tex­tos pour te de­man­der pour­quoi tu veux tout ar­rê­ter. » Plus simple de « ghos­ter », sur­tout en mi­lieu ur­bain où il y a peu de risques de se re­croi­ser. Em­ma es­time, elle, avoir eu de bonnes rai­sons de jouer les fan­tômes. « Au ly­cée, nous étions cinq amies, tou­jours en­semble. Elles ne me res­sem­blaient pas. J’ai eu mon bac et je me suis ins­tal­lée dans une ville étu­diante où je ne connais­sais per­sonne. Le troi­sième jour : dé­clic. » Em­ma coupe toutes les com­mu­ni­ca­tions avec elles, change son nu­mé­ro et sup­prime son compte Fa­ce­book. « J’ai vé­cu ce mo­ment comme une re­nais­sance. » Les co­pines ont beau ap­pe­ler : un mur in­fran­chis­sable s’est dres­sé. « Je ne les ai ja­mais re­vues. Un jour, mes pa­rents ont re­trou­vé des feuilles en mor­ceaux épar­pillées dans leur jar­din : des des­sins que nous avions faits en­semble en classe. Elles vou­laient me faire pas­ser un mes­sage. Elles ne m’ont ja­mais rien fait de mal, mais elles ne m’ap­por­taient rien non plus. » Cette fille de l’air a fi­ni par par­tir, très loin. Di­rec­tion l’Amé­rique la­tine où, à 25 ans, elle en­seigne le fran­çais. En­fin heu­reuse. « Le mode de vie eu­ro­péen ne me cor­res­pon­dait pas. J’ai pré­fé­ré tout sup­pri­mer pour mieux me re­cons­truire. » Quit­ter, « c’est par­fois la seule so­lu­tion, avance Na­tha­lie Gi­raud-Des­forges, sexo­thé­ra­peute. Le “ghost” si­gni­fie qu’il “ne peut plus” faire au­tre­ment. Il a gar­dé au fond de lui un res­sen­ti­ment, quelque chose qu’il a ca­ché. Il agit donc pour se pro­té­ger, en fai­sant table rase ». Le « ghost » a beau avoir ses rai­sons, et la pra­tique se ba­na­li­ser au­jourd’hui, la claque pour ceux qui la re­çoivent n’en reste pas moins dou­lou­reuse. « J’ai une amie qui avait vé­cu un ren­card de rêve avec un mec ren­con­tré sur une ap­pli, ra­conte So­nia. Ils com­mencent à se voir, se font un ci­né, un res­tau, et couchent en­semble. Et, du jour au len­de­main : plus rien. Elle l’ap­pe­lait, il ne ré­pon­dait pas. Elle le consi­dé­rait dé­jà comme son co­pain. Elle s’est donc sen­tie su­per mal. Elle vient de ren­con­trer quel­qu’un d’autre, mais elle est ter­ro­ri­sée à l’idée qu’il lui fasse le même coup. » Ma­rie, elle, reste noyée dans ses ques­tions : « Je n’ai ja­mais su pour­quoi je m’étais fait quit­ter. J’ai par­fois es­sayé de lui té­lé­pho­ner, même après trois ans. Qu’ai-je fait? J’ai be­soin du pour­quoi. »

Com­prendre, pour dé­pas­ser. « C’est une rup­ture vio­lente, ex­plique Na­tha­lie Gi­raud-Des­forges. La “vic­time” n’a rien vu ve­nir, n’ar­rive pas à com­prendre. Elle ne peut pas ra­tion­na­li­ser ce qui s’est pas­sé. Elle s’in­ter­roge, “je n’au­rais pas dû dire ça”. Le deuil est donc dif­fi­cile à me­ner. » Le film des évé­ne­ments aux­quels per­sonne n’a mis le mot « fin » tourne à l’in­fi­ni dans les têtes. Et la sil­houette fan­to­ma­tique du dis­pa­ru peut rô­der long­temps. « Dès que je suis à Pa­ris, sur le quai du RER A qu’il pre­nait, je le guette, avoue Ma­rie. Je re­garde, mal­gré moi, s’il n’est pas là, pour avoir une chance de m’ex­pli­quer. » Même s’il n’y a plus per­sonne, reste ce cou­rant d’air frais qui fait en­core fris­son­ner, des an­nées après. « En me tour­nant le dos sans un mot, Ju­lien, mon ami de dix ans, m’a pri­vée de toute pos­si­bi­li­té d’agir. J’ai juste su­bi, et je me suis épui­sée à es­sayer de com­prendre, ra­conte Mé­la­nie, 32 ans. Je me suis sen­tie mal­trai­tée. J’ai bien mieux vé­cu mon di­vorce, car j’ai com­pris que mon ma­ri était tom­bé amou­reux d’une autre. » Maxime, ci­néaste belge de 30 ans a, lui, réus­si à su­bli­mer cette étrange ab­sence. Il de­vait ac­cueillir son amie de quinze ans à la gare de Bruxelles, où il vit. C’était il y a plus de deux ans. La veille, ils s’étaient fixé ren­dez-vous. Au­cune émo­tion ne trou­blait la voix de la jeune femme. Elle n’est pour­tant ja­mais ve­nue. « Je conti­nue à la contac­ter, ra­conte Maxime. Quand je pense à elle, je lui laisse un mes­sage, j’en­voie un e-mail, juste pour lui dire que j’es­père qu’elle va bien. Je trouve que ce n’est pas trop in­tru­sif. Je ne vais pas for­cer sa porte : j’ai pris acte de sa dé­ci­sion. Mais moi, j’en­tre­tiens cette re­la­tion, même uni­voque. Je la garde vi­vante. C’est quelque chose qui flotte. » (1) Les pré­noms ont été chan­gés. (2) La Mu­sar­dine, 2013.

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