Les dam­nés du cuivre

Alors que le par­ti d’Aung San Suu Kyi s’est ins­tal­lé au pou­voir en Birmanie, les es­poirs sont im­menses. Dans le centre du pays, la po­pu­la­tion s’op­pose à une mine de cuivre contro­ver­sée. Mais, mal­gré ses ra­vages, le pro­jet est sou­te­nu par la “Dame de Ran­go

L'Obs - - Le Sommaire - DE NOTRE EN­VOYÉ SPÉ­CIAL EN BIRMANIE, GUILLAUME PAJOT LAUREN DECICCA/NRGI

Elle tient un jour­nal de bord qu’elle feuillette de­vant nous. Des pages gri on­nées au sty­lo. Elle dit qu’elle veut se rap­pe­ler de tout. Thawe Thawe Win, 31 ans, vit près de la ville de Mo­ny­wa dans la ré­gion ru­rale de Let­pa­daung, au centre de la Birmanie. Des col­lines ver­doyantes, des pal­miers plan­tés dans la terre sèche et une longue route gou­dron­née, em­prun­tée par des trou­peaux de zé­bus, des ca­mions et des mo­tards en ha­bits de chan­tier. Le bi­tume im­pec­cable ser­pente entre les vil­lages. Au bout de la route, une mine de cuivre. Gi­gan­tesque, elle avale les mon­tagnes les unes après les autres, ré­dui­sant les col­lines en tertres ocre et ro­cheux.

Lan­cée par la junte mi­li­taire, la mine est un par­te­na­riat entre l’Umehl, une hol­ding dé­te­nue par l’ar­mée bir­mane, et Wan­bao, une fi­liale de No­rin­co, géant pu­blic chi­nois spé­cia­li­sé dans l’ar­me­ment. Elle s’est ins­tal­lée sur des ter­rains dont les pro­prié­taires ont été ex­pul­sés, des fer­miers pour la plu­part. La fa­mille de Thawe Thawe Win s’est vu confis­quer une large par­tie de ses terres. « Avant, quand je re­gar­dais les in­for­ma­tions à la té­lé­vi­sion, j’avais l’im­pres­sion que c’était de la fic­tion, ra­conte cette agri­cul­trice co­quette, che­ve­lure or­née d’une bar­rette rouge et vi­sage cou­vert de tha­na­ka, une pâte cos­mé­tique. Mais, en 2010, la mine a vou­lu s’étendre sur mon ter­rain et je me suis re­trou­vée face au problème. Ce n’était plus de la té­lé­vi­sion. C’était la po­li­tique qui fai­sait ir­rup­tion dans ma vie. »

La Birmanie en­tame à cette époque sa tran­si­tion dé­mo­cra­tique. Thawe Thawe Win et d’autres vil­la­geois sai­sissent l’op­por­tu­ni­té pour ma­ni­fes­ter leur mé­con­ten­te­ment. Elle en­tame aus­si à cette pé­riode la ré­dac­tion de son jour­nal. Sans se dou­ter qu’il y au­rait tant à dire. Ni que les choses évo­lue­raient si peu : cinq ans plus tard, les ha­bi­tants des vingt-six vil­lages alen­tour conti­nuent de se plaindre du trai­te­ment ha­sar­deux des dé­chets mi­niers, dé­po­sés à cô­té de leurs mai­sons. Ils s’in­quiètent des in­fil­tra­tions d’acide dans les sols et les nappes phréa­tiques, ren­dant cer­taines par­celles sté­riles. Ils pointent des maux étranges dont la cause pour­rait être l’usine de pro­duits chi­miques liée à la mine. « Sou­vent, mon re­gard se brouille et je ne vois plus rien, ça ar­rive à beau­coup de gens ici », sou­pire Khin Thike, une femme vi­vant dans le voi­si­nage de la fa­brique d’acide. D’autres per­sonnes ren­contrent des pro­blèmes res­pi­ra­toires, des nou­veau-nés pré­sentent des mal­for­ma­tions. Dans l’air flotte une odeur âcre et pi­quante.

Dé­sor­mais, tous les es­poirs des ha­bi­tants sont tour­nés vers la Ligue na­tio­nale pour la Dé­mo­cra­tie, le par­ti d’Aung San Suu Kyi, triom­pha­le­ment élu au Par­le­ment en no­vembre der­nier. Le nou­veau gou­ver­ne­ment est en­tré en fonc­tion le 1er avril, et l’an­cienne op­po­sante y cu­mule les res­pon­sa­bi­li­tés :

mi­nistre des Af­faires étran­gères, mi­nistre rat­ta­chée au bu­reau pré­si­den­tiel, et sur­tout conseillère d’Etat, un poste in­fluent créé pour elle. Em­pê­chée d’ac­cé­der à la pré­si­dence par une Cons­ti­tu­tion ré­di­gée sous la junte mi­li­taire, elle a nom­mé Htin Kyaw, un ami d’en­fance, pour la rem­pla­cer. En réa­li­té, c’est elle qui di­rige le pays. Main­te­nant que la « Dame de Ran­goon », sou­vent pré­sen­tée comme une pa­sio­na­ria des droits de l’homme, est aux af­faires, les vil­la­geois de Let­pa­daung es­pèrent que les jours de la mine sont comp­tés. « J’ai confiance en Aung San Suu Kyi, elle peut en­core chan­ger les choses », af­firme Thawe Thawe Win.

Sa voix pour­tant tra­hit sa las­si­tude. Comme si elle n’y croyait pas vrai­ment. Elle sait bien que leur cham­pionne a dé­jà adou­bé cette mine contro­ver­sée il y a quelques an­nées, lorsque, simple dé­pu­tée, elle a été nom­mée à la tête d’une com­mis­sion d’en­quête par­le­men­taire char­gée d’éclair­cir les condi­tions d’une vio­lente ré­pres­sion contre les op­po­sants à la mine qui avait scan­da­li­sé le pays.

Les op­po­sants campent alors de­vant la mine, ac­com­pa­gnés de nom­breux moines boud­dhistes. A la nuit tom­bée, la po­lice « nous a in­sul­tés, ils nous hur­laient de dé­ga­ger, se rap­pelle San­di Ma, l’un des moines pré­sents. Ils nous trai­taient comme des ani­maux ». Les forces de l’ordre ar­rosent la foule au ca­non à eau. Puis lancent des bombes au phos­phore blanc. Les tentes, les vê­te­ments des ma­ni­fes­tants prennent feu. Des di­zaines de per­sonnes sont griè­ve­ment brû­lées par ces pro­jec­tiles consi­dé­rés comme des armes de guerre. Au­jourd’hui, San­di Ma es­time qu’il s’en est bien ti­ré. Le moine en robe gre­nat passe le doigt sur sa joue et s’ar­rête en haut du nez, à quelques mil­li­mètres de son oeil. « C’est mieux main­te­nant », as­sure-t-il. Mais les marques des brû­lures se­ront tou­jours vi­sibles.

Dans son rap­port, Aung San Suu Kyi fait quelques re­com­man­da­tions : meilleure for­ma­tion de la po­lice, pré­cau­tions en­vi­ron­ne­men­tales, taxe plus éle­vée sur les pro­fits… Mais la mine mi­li­ta­ro-chi­noise est au­to­ri­sée à pour­suivre ses ac­ti­vi­tés. « J’étais en co­lère, se sou­vient Thein Than Oo, un cé­lèbre avo­cat en­ga­gé dans la dé­fense des ha­bi­tants de Let­pa­daung. Je n’ai pas ai­mé son rap­port, le texte est bour­ré d’omis­sions. Il ne re­met même pas en cause l’uti­li­sa­tion des bombes contre les ma­ni­fes­tants. Aung San Suu Kyi a vou­lu sa­tis­faire l’ar­mée en igno­rant les dé­si­rs de son peuple. »

Sûre d’elle, la lau­réate du prix No­bel de la paix 1991 est al­lée dé­fendre son rap­port dans les vil­lages concer­nés. L’ex­pli­ca­tion a tour­né au fias­co, un ca­mou­flet comme elle n’en avait ja­mais connu jus­qu’alors. Con­fron­tée à une foule ex­cé­dée, par­fois en larmes, l’icône a été for­cée de tour­ner les ta­lons sous les huées. Per­sonne ne sem­blait vou­loir en­tendre ses ar­gu­ments : la mine doit conti­nuer au nom des bonnes re­la­tions avec l’ar­mée et la Chine, ce voi­sin stra­té­gique, et des fu­turs in­ves­tis­se­ments étran­gers qu’il ne faut pas dis­sua­der.

Un an après ce dé­pla­ce­ment ra­té, une quin­qua­gé­naire es­sayant d’em­pê­cher la sai­sie de son ter­rain a été abat­tue par la po­lice d’une balle dans la tête. Et de mul­tiples in­ci­dents moins graves ont ter­ni l’au­ra d’Aung San Suu Kyi. Mais son sou­tien à la mine lui a per­mis de se for­ger une nou­velle image, celle d’une femme d’Etat prête aux com­pro­mis. « Après cette épreuve, le gou­ver­ne­ment chi­nois l’a re­con­nue comme une po­li­ti­cienne prag­ma­tique, confirme Na­than Maung, pro­duc­teur exé­cu­tif de Ka­mayut, une chaîne de té­lé­vi­sion en ligne. Elle leur a en­voyé un si­gnal : “Re­gar­dez, je peux pro­té­ger vos

Gi­gan­tesque, la mine avale les mon­tagnes les unes après les autres.

in­té­rêts.” Elle a vrai­ment réus­si à ga­gner l’es­time de l’ar­mée et de la Chine dans cette af­faire. » Prin­ci­pal sou­tien de la Birmanie sous la junte mi­li­taire, la Chine garde la main sur les res­sources stra­té­giques du pays : pierres pré­cieuses, mi­ne­rais, gaz, pé­trole, éner­gie hy­dro­élec­trique… Au­tant de contrats lu­cra­tifs et opaques qui sont main­te­nant sous la res­pon­sa­bi­li­té du gou­ver­ne­ment d’Aung San Suu Kyi.

L’en­tre­prise Wan­bao a com­pris que la pé­ren­ni­té de sa mine bir­mane était en jeu. Joint par té­lé­phone, le ser­vice com­mu­ni­ca­tion de cette so­cié­té pré­sente en Ré­pu­blique dé­mo­cra­tique du Con­go et au Zim­babwe nous ren­voie aux sites in­ter­net où la com­pa­gnie met en avant ses bonnes oeuvres, les com­pen­sa­tions aux ex­pro­pria­tions, les em­bauches ef­fec­tuées dans les vil­lages… Aye Khaing fait par­tie des sa­la­riés bir­mans de la mine. Avec des signes de la main, il aide les ca­mions à ma­noeu­vrer pour 110 dol­lars par mois, un tra­vail qu’il juge in­grat : « Je n’ai pas le choix, il faut se battre pour sur­vivre. On nous pro­pose les tâches les plus mé­diocres. C’est ça ou le net­toyage. »

Au pied des mon­tagnes évi­dées, d’autres vil­la­geois s’ac­tivent dans un dé­cor à l’al­lure mar­tienne. Le sol est troué, rouge et bos­se­lé. Ils ne tra­vaillent pas pour la mine mais vivent à ses cro­chets, ma­ni­pu­lant les re­buts de l’ac­ti­vi­té mi­nière, des quan­ti­tés de terre dont ils tentent d’ex­traire le cuivre. Les dé­chets contiennent aus­si de l’acide, re­pé­rable aux traces bleues ou jaunes qui par­sèment l’ar­gile. La mous­son est la meilleure pé­riode, aus­si pros­père que dan­ge­reuse, quand la glaise dé­gou­line des som­mets pour s’amon­ce­ler en contre­bas. Aye Mye Th­win, 26 ans, ra­masse le cuivre de­puis l’ado­les­cence. Elle sur­veille des bacs où trempent des ca­nettes dé­cou­pées, brillant au so­leil de mi­di. Une pâte rouge ap­pa­raît et se colle aux feuilles de fer blanc. Du cuivre brut.

La jeune femme vient chaque jour sur cette plaine sans ombre, avec des bottes de ca­ou­tchouc, em­mi­tou­flée dans son man­teau et son cha­peau tres­sé en­fon­cé jus­qu’aux yeux. Toute sa fa­mille vit de cette ré­colte ar­ti­sa­nale et toxique que la mine a re­non­cé à com­battre. Avec le temps, l’ex­ploi­ta­tion of­fi­cielle s’est pro­té­gée et agran­die, ren­dant la tâche des mi­neurs ama­teurs plus dif­fi­cile. Peu im­porte pour Aye Mye Th­win, qui ne voit pas d’al­ter­na­tive. « Des vil­la­geois ont es­sayé de plan­ter des ha­ri­cots ici l’an der­nier », dit-elle en le­vant la tête. Son re­gard s’ar­rête sur une par­celle sèche pi­quée d’herbes folles.

Dans cette ré­gion re­cu­lée, le slo­gan de la Ligue na­tio­nale pour la Dé­mo­cra­tie, « Time for change » (« L’heure est au chan­ge­ment »), n’a pas en­core d’écho. Thawe Thawe Win vient de com­men­cer son deuxième car­net. Le pre­mier est rem­pli. Tout à l’heure, elle re­tour­ne­ra dans la mai­son qu’elle re­fuse de quit­ter. « Je ne bou­ge­rai pas, c’est le vil­lage où j’ai gran­di et c’est près de Mo­ny­wa où l’on peut vendre nos ré­coltes. Au­cune somme d’ar­gent ne pour­ra me convaincre de par­tir », clame-t-elle.

Les ha­bi­tants at­tendent les pre­mières dé­ci­sions d’Aung San Suu Kyi avec im­pa­tience. Elle pour­rait nuan­cer sa po­si­tion, à dé­faut de re­ve­nir dans les pa­rages. « Main­te­nant qu’elle est au pou­voir, elle peut dé­lé­guer, elle n’est plus obli­gée de s’im­pli­quer per­son­nel­le­ment dans ce genre de dos­sier », es­time le po­li­to­logue Soe Myint Aung. Ins­tal­lée à Nay­pyi­taw, la ca­pi­tale bir­mane, Aung San Suu Kyi a an­non­cé d’autres prio­ri­tés pour son gou­ver­ne­ment. Mais dans les col­lines de Let­pa­daung, le nom de la « Dame » reste as­so­cié à une plaie cou­leur de cuivre.

“Aung San Suu Kyi a vou­lu sa­tis­faire l’ar­mée en igno­rant les dé­si­rs de son peuple.” Thein Than Oo, avo­cat

La mine de la ré­gion de Let­pa­daung.

De jeunes Bir­mans trans­portent l’eau né­ces­saire pour ex­traire et ta­mi­ser le mi­ne­rai de la terre.

Les vil­la­geois tentent de trou­ver le mi­ne­rai dans les dé­chets, au pé­ril de leur san­té.

Pho­tos ras­sem­blées par Thawe Thawe Win mon­trant l’uti­li­sa­tion de bombes au phos­phore et les bles­sures qu’elles ont cau­sées. Ci-contre, Aung San Suu Kyi vi­si­tant des vic­times. La soeur ma­lade de Thawe Thawe Win.

Le moine boud­dhiste San­di Ma a été at­teint par une bombe au phos­phore blanc lan­cée sur la foule par les forces de l’ordre, en juin 2012.

Le cuivre juste après l’ex­trac­tion.

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