MONTEBOURG

Le se­cret d’un re­tour

L'Obs - - La Une - JU­LIEN MAR­TIN

i l n’au­ra pas la­bou­ré bien long­temps. Cin­cin­na­tus est de re­tour ! Certes, l’heure n’est pas en­core à une dé­cla­ra­tion de can­di­da­ture à la pré­si­den­tielle, ni même à une pri­maire de la gauche. Mais Ar­naud Montebourg re­vient aux af­faires… po­li­tiques. En quit­tant le gou­ver­ne­ment à la fin du mois d’août 2014, le cham­pion du made in France s’était com­pa­ré à l’an­cien consul ro­main, « qui pré­fé­ra quit­ter le pou­voir pour re­tour­ner à ses champs et ses char­rues ». Ré­cem­ment en­core, il mar­te­lait qu’il avait ar­rê­té la po­li­tique pro­fes­sion­nelle pour se muer en en­tre­pre­neur. De­ve­nu vice-pré­sident d’Ha­bi­tat, il a en­suite re­joint le co­mi­té d’orien­ta­tion stra­té­gique de Ta­lan, in­ves­ti dans la start-up d’éner­gie éo­lienne NewWind et am­bi­tionne tou­jours de lan­cer un fonds de pen­sion à l’adresse des PME. Pour­tant, les la­bours sont bien fi­nis, et l’heure de la mois­son po­li­tique a son­né. L’ex-mi­nistre de l’Eco­no­mie va le clai­ron­ner sur tous les tons : il fau­dra comp­ter avec lui lors des échéances élec­to­rales à ve­nir. Lun­di, jour de la Pen­te­côte et de sa dé­sor­mais tra­di­tion­nelle as­cen­sion du mont Beu­vray, au coeur de son fief de Saône-et-Loire, Ar­naud Montebourg fe­ra « son en­trée dans l’at­mo­sphère », se­lon l’ex­pres­sion de son nou­veau lieu­te­nant, le conseiller ré­gio­nal so­cia­liste Fran­çois Kal­fon. Dans un dis­cours d’une tren­taine de mi­nutes, il po­se­ra son diag­nos­tic sur l’état du pays, es­quis­se­ra ses solutions et dé­rou­le­ra son agen­da jus­qu’à la pré­si­den­tielle. L’ex-troi­sième homme de la pri­maire de 2011 veut en dé­coudre à nou­veau.

Cer­tains en étaient dé­jà convain­cus de­puis le 30 mars, ceux qui ont as­sis­té ce soir-là à son al­lo­cu­tion pro­non­cée dans le cadre d’un col­loque de Ré­pu­blique mo­derne, le club de ré­flexion de Jean-Pierre Che­vè­ne­ment. A l’As­sem­blée na­tio­nale, salle Col­bert, lieu de réunion heb­do­ma­daire du groupe so­cia­liste, l’an­cien mi­nistre, si peu lo­quace de­puis son dé­part de Ber­cy, avait lar­ge­ment dé­pas­sé le strict cadre éco­no­mique au­quel il s’as­trei­gnait jusque-là. Vingt mi­nutes du­rant, il avait dé­non­cé l’« in­vrai­sem­blable bric-à-brac qu’est de­ve­nue la gauche au­jourd’hui », s’était pré­sen­té en té­moin du « sen­ti­ment de dé­pres­sion col­lec­tive que le pays ex­prime », avait fus­ti­gé les « gé­nu­flexions faites toutes les qua­rante-huit heures à Bruxelles ou Ber­lin », avait voué aux gé­mo­nies « l’Union eu­ro­péenne, son ju­ri­disme bu­reau­cra­tique, son sys­tème d’hu­mi­lia­tion des peuples ». Qu’on se le dise, il faut que « la po­li­tique re­de­vienne plus forte que l’éco­no­mie », comme au temps du « col­ber­tisme, du bo­na­par­tisme, du gaul­lisme et du mit­ter­ran­disme dans sa ver­sion an­té­rieure à 1983 ». Puis il avait conclu : « Nous sommes dé­po­si­taires de notre propre ave­nir. Nous écri­rons l’his­toire. »

Pour peau­fi­ner la mise en scène de ce come-back et mé­na­ger l’ef­fet de surprise, Montebourg a exi­gé de son en­tou­rage le plus grand se­cret. Sol­li­ci­té pour une en­tre­vue, l’un de ses très proches ré­pond : « Je de­mande à Ar­naud et je re­viens vers vous. » Un autre ami hé­site à par­ler : « S’il avait vou­lu que je m’ex­prime, il me l’au­rait dit. » La sé­na­trice et fron­deuse so­cia­liste Ma­rie-Noëlle Lie­ne­mann concède : « On a conve­nu tous les deux qu’on ne fai­sait pas état de nos conver­sa­tions. » L’une de ses in­times, la dé­pu­tée Ca­the­rine Le­mor­ton, dé­plore même d’avoir été écar­tée car Montebourg avait « peur des fuites ». Il l’a vite ras­su­rée: « Ne t’in­quiète pas, ma Ca­thy, tu se­ras dans les rangs!» Mais pour quelle ba­taille ? Les troupes de Montebourg s’ac­cordent sur un double constat. Pre­miè­re­ment, il faut un can­di­dat de la gauche, la vraie, pas celle qu’ils es­timent tein­tée de so­cial-li­bé­ra­lisme à la sauce ma­cro­no-vall­siste. Deuxiè­me­ment, leur pro­phé­tie se réa­lise : Fran­çois Hol­lande achève son quin­quen­nat dans la plus to­tale im­po­pu­la­ri­té. Aqui­li­no Mo­relle, l’an­cien conseiller de ce pré­sident dé­sor­mais hon­ni, ju­bile : « Ça fait deux ans qu’on le dit, les pla­nètes s’alignent… » Mais Montebourg a-t-il vrai­ment en­vie d’al­ler au bout du com­bat, lui qui se pré­sente par­tout en jeune père épa­noui et néoen­tre­pre­neur ac­com­pli ? « Les dif­fi­cul­tés liées à la nais­sance pré­ma­tu­rée de sa fille l’ont pro­fon­dé­ment af­fec­té, mais elle va très bien au­jourd’hui », ba­laie un proche. Avant d’ajou­ter, comme pour se per­sua­der: « Quant à ses in­ves­tis­se­ments, ils sont main­te­nant sé­cu­ri­sés. » En bras droit at­ten­tif à la si­tua­tion po­li­tique, Fran­çois Kal­fon égrène aus­si les fac­teurs exo­gènes qui pèsent sur la si­tua­tion de son chef: «Y au­ra-t-il une pri­maire? Hol­lande se­ra-t-il can­di­dat? Comment l’aven­ture Ma­cron va-t-elle se ter­mi­ner ? »

Une chose est cer­taine : Montebourg a beau être proche de l’an­cien pré­sident du MRC, il ne veut pas être le Che­vè­ne­ment de Hol­lande. Ce­lui qui se­ra ac­cu­sé d’avoir em­pê­ché la gauche d’ac­cé­der au se­cond tour de la pré­si­den­tielle. A tous, il af­firme que s’il s’en­gage, c’est pour l’em­por­ter. Pour y par­ve­nir, il prend langue avec tout ce que la gauche de l’échi­quier po­li­tique compte d’an­ti-hol­lan­dais. Ils sont plé­thore. Les fron­deurs so­cia­listes, d’abord. Lors d’une réunion à l’As­sem­blée na­tio­nale, le 25 avril, ils se sont mis d’ac­cord sur la ligne à dé­fendre : « Elle se­ra so­ciale et éco­lo­gique », avance la sé­na­trice Ma­rie-Noëlle Lie­ne­mann, sans grande surprise. Sur­tout, « les dis­cus­sions sur le lea­der­ship pro­gressent aus­si, rap­porte le dé­pu­té Laurent Bau­mel, nous avons ac­té le prin­cipe d’un can­di­dat unique de la gauche du par­ti à la pri­maire ». Si celle-ci n’a pas lieu, per­sonne n’ex­clut que le même soit pré­sent au pre­mier tour de la pré­si­den­tielle. Un cri­tère a été re­te­nu pour le choi­sir: qu’il soit d’obé­dience so­cia­liste. « Quand Be­noît Ha­mon a avan­cé le nom de Ni­co­las Hu­lot, l’hy­po­thèse a été im­mé­dia­te­ment écar­tée »,

ra­conte un troi­sième par­ti­ci­pant, se­lon le­quel « le nom de Montebourg re­vient le plus sou­vent ». L’an­cien lo­ca­taire de Ber­cy a d’ailleurs pris soin de res­ter à jour de ses co­ti­sa­tions. Et, quand ses re­pré­sen­tants ne né­go­cient pas avec les fron­deurs, ils échangent vo­lon­tiers avec d’autres op­po­sants au gou­ver­ne­ment, que ce soit Au­ré­lie Fi­lip­pet­ti avec l’éco­lo­giste Cé­cile Du­flot, ou Fran­çois Kal­fon avec le com­mu­niste Oli­vier Dar­ti­golles.

Montebourg a sou­vent chan­gé de com­pa­gnons de route au cours de ses pé­ré­gri­na­tions po­li­tiques. En le quit­tant, ils en ar­rivent tous à la même conclu­sion: l’an­cien mi­nistre est aus­si ta­len­tueux qu’in­or­ga­ni­sé, im­pré­vi­sible et fou­traque. Sa nou­velle équipe en a plei­ne­ment conscience. Fran­çois Kal­fon en est de­ve­nu le chef d’or­chestre. L’an­cien strauss-kah­nien, sou­vent dé­crit comme un « se­cond cou­teau », me­sure l’am­pleur de la tâche: « Une mue doit s’opé­rer. Ar­naud est très fort, mais c’est une roche brute. » Alors il tente de ral­lier les sou­tiens po­li­tiques et d’or­ga­ni­ser la ré­flexion. A ses cô­tés, dans le pre­mier cercle, on re­trouve Au­ré­lie Fi­lip­pet­ti, la com­pagne mais avant tout dé­pu­tée et an­cienne mi­nistre de la Culture; Pa­trice Prat, le re­lais à l’As­sem­blée na­tio­nale ; Jé­rôme Du­rain, son ho­mo­logue au Sé­nat ; les deux Bau­mel, Laurent et Phi­lippe, dé­pu­tés fron­deurs de la pre­mière heure; De­nis La­mard, l’ex-di­rec­teur de ca­bi­net en Saône-et-Loire et ba­ro­mètre lo­cal. Les an­ciens col­la­bo­ra­teurs de Ber­cy ne se sont ja­mais vrai­ment éloi­gnés, Mi­chaël Du­dragne en tête, qui ré­dige de mul­tiples notes. Une quin­zaine de groupes de tra­vail plus ou moins for­mels se réunissent ré­gu­liè­re­ment pour ali­men­ter le fu­tur pro­gramme. A chaque thème son chef de file, par­fois un po­li­tique, sou­vent un ac­teur de la so­cié­té ci­vile. « On compte dans nos rangs deux am­bas­sa­deurs en poste et un com­mis­saire de po­lice haut pla­cé », s’en­or­gueillit un membre de la garde rap­pro­chée. Le QG of­fi­cieux est ins­tal­lé dans les murs d’une agence de com­mu­ni­ca­tion, la bien-nom­mée 4 Août, si­tuée bou­le­vard Sé­bas­to­pol. La di­rec­trice, Gaëlle Aben­sour, est une vieille connais­sance. Elle a par­ta­gé avec l’an­cien mi­nistre l’aven­ture du Nou­veau Par­ti so­cia­liste et s’est oc­cu­pée de sa com­mu­ni­ca­tion lors de la pri­maire de 2011.

L’or­ga­ni­sa­tion sou­ter­raine, qui se­ra pro­chai­ne­ment dé­voi­lée, com­prend trois ni­veaux. Au plan na­tio­nal, une nou­velle as­so­cia­tion va être créée pour suc­cé­der à celle de la cam­pagne de 2011, Des idées et des rêves, en passe d’être dis­soute. En Bour­gogne, le maire de Glux-en-Glenne et connais­sance de longue date de la fa­mille Montebourg, Re­né Blan­chot, a dé­po­sé le 4 avril les sta­tuts d’une autre as­so­cia­tion, Les Amis de Montebourg, char­gée de « pro­mou­voir les idées por­tées par Ar­naud Montebourg et me­ner mtoutes ac­tions y concou­rant ». Com­prendre : mo­bi­li­ser au ni­veau lo­cal. En­fin, les Jeunes avec Ar­naud, se réuni­ront pour la pre­mière fois à la veille de l’as­cen­sion du mont Beu­vray. Une cen­taine de per­sonnes sont at­ten­dues. A sa tête, Ma­thias Nir­man, jeune au­toen­tre­pre­neur de 26 ans, qui « ap­pelle de [ses] voeux un re­tour au pre­mier plan d’Ar­naud Montebourg ». ais chas­sez le na­tu­rel… Montebourg a conser­vé en pa­ral­lèle ses ha­bi­tudes très per­son­nelles. Il conti­nue de consul­ter en tête à tête des amis qu’il écoute at­ten­ti­ve­ment, de l’an­cienne plume ély­séenne Aqui­li­no Mo­relle au ban­quier d’af­faires et coac­tion­naire de « l’Obs » Mat­thieu Pi­gasse, en pas­sant par le jour­na­liste et pro­duc­teur Syl­vain Bour­meau. Au­ré­lie Fi­lip­pet­ti lui a aus­si ou­vert ses ré­seaux cultu­rels et fait ren­con­trer en co­mi­té res­treint de nom­breux ar­tistes et pen­seurs. Il a ain­si échan­gé le 12 avril, dans l’ap­par­te­ment du cher­cheur Frédéric Mar­tel, avec le phi­lo­sophe amé­ri­cain Mi­chael San­del, dont le livre à suc­cès « Jus­tice » vient d’être tra­duit en fran­çais. La tra­duc­tion écrite des idées de Montebourg se­ra, elle, pu­bliée en sep­tembre chez Flam­ma­rion. Un membre du pre­mier cercle pro­met « un big bang pro­gram­ma­tique », ba­sé sur une idée di­rec­trice : « Re­don­ner au peuple sa sou­ve­rai­ne­té ». L’an­cien mi­nistre de l’Eco­no­mie y trai­te­ra de ses thèmes fa­vo­ris : le made in France, la ré­orien­ta­tion de la construc­tion eu­ro­péenne, la VIe Ré­pu­blique, les paradis fiscaux. Il a éga­le­ment mis sa brève re­traite po­li­tique à pro­fit pour ex­plo­rer de nou­veaux ter­ri­toires comme la dé­fense, la sé­cu­ri­té, la laï­ci­té ou l’im­mi­gra­tion. «Il a aus­si com­pris le po­ten­tiel de la ré­con­ci­lia­tion de l’éco­no­mie avec l’éco­lo­gie, grâce aux éner­gies re­nou­ve­lables », com­plète un proche. Le ren­dez-vous du mont Beu­vray ne se­ra donc que le point de dé­part d’une longue marche. Dès le 20 mai, les sou­tiens de Montebourg se re­trou­ve­ront en Saône-et-Loire pour pré­pa­rer une autre étape im­por­tante: la Fête de la Rose, pro­gram­mée le 21 août à Fran­gy-enB­resse. Là où son dis­cours, il y a deux ans, avait pré­ci­pi­té son dé­part du gou­ver­ne­ment. Après s’être mo­qué de Hol­lande en pu­blic avec la fa­meuse « cu­vée du re­dres­se­ment », il veut trin­quer cette fois à sa propre bonne étoile ély­séenne.

“UNE MUE DOIT S’OPÉ­RER. AR­NAUD EST TRÈS FORT, MAIS C’EST UNE ROCHE BRUTE”, DIT FRAN­ÇOIS KAL­FON, SON NOU­VEAU LIEU­TE­NANT.

Montebourg consulte tous azi­muts. Il a ren­con­tré le phi­lo­sophe Mi­chael San­del, le 12 avril.

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