Hu­lot/Vé­drine

Un duo d’éco­los

L'Obs - - La Une - PRO­POS RECUEILLIS PAR MAT­THIEU CROISSANDEAU ILLUS­TRA­TIONS : KIMI KIMOKI

L’Ac­cord de Pa­ris vient d’être si­gné par 175 pays. Et pour­tant, Ni­co­las Hu­lot, vous dites que tout reste à faire. Pour­quoi ? Ni­co­las Hu­lot Les Etats se sont fixé une feuille de route, c’est bien. Il reste à prendre la route main­te­nant, et là… tout reste à faire. La COP21 était un préa­lable in­dis­pen­sable parce qu’elle a per­mis de scel­ler un constat et d’en­clen­cher le dé­but d’un pro­ces­sus et d’une tran­si­tion. Mais tout ce­la de­mande des moyens, des ré­vi­sions, des in­ves­tis­se­ments très im­por­tants qui ne sont pas en­core ga­gnés, ni ga­ran­tis.

Même si leurs si­gna­tures les en­gagent, les Etats sont en e et lais­sés libres de dé­ter­mi­ner les moyens de par­ve­nir à ce que les tem­pé­ra­tures ne s’élèvent pas de plus de 2 °C… N. Hu­lot La vé­ri­té oblige à dire que l’ac­cord ju­ri­di­que­ment contrai­gnant tel qu’on l’au­rait sou­hai­té n’existe pas. Il y a un pro­ces­sus ju­ri­dique des Na­tions unies qui fait foi. Mais il n’y a pas de clause de trans­pa­rence, ni de sanc­tions pré­vues. Pour au­tant, cha­cun a bien com­pris qu’il avait in­té­rêt à te­nir ses en­ga­ge­ments, si­non ce se­ra dou­lou­reux pour tout le monde. C’est la force de l’Ac­cord de Pa­ris. Ça n’en­lève rien à la di culté de s’a ran­chir des éner­gies fos­siles qui pen­dant cent cin­quante ans ont été la so­lu­tion et qui sou­dai­ne­ment de­viennent le problème. Mais c’est un dé­mar­rage. Nous al­lons pas­ser, en­fin, du constat au trai­te­ment. Hu­bert Vé­drine, vous ex­pli­quez dans votre livre que le concept de com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale n’a ja­mais exis­té que dans les dis­cours, au­cun Etat n’ar­ri­vant au fond à se dé­ta­cher de ses in­té­rêts ou de ses égoïsmes na­tio­naux. La prise de conscience sur le cli­mat pour­rait-elle chan­ger la donne ? Hu­bert Vé­drine L’Ac­cord de Pa­ris est très im­por­tant même s’il doit être concré­ti­sé. Le tra­vail de la France (Laurent Fa­bius, Lau­rence Tu­bia­na, etc.), ren­du pos­sible par l’en­ga­ge­ment, pour des rai­sons in­ternes, des Etats-Unis et de la Chine, a été re­mar­quable. Or ils ne l’ont pas fait pour faire plai­sir à la France, mais par in­té­rêt. C’est en­cou­ra­geant. Ce pro­ces­sus, ir­ré­ver­sible, que j’ap­pelle « l’éco­lo­gi­sa­tion », va s’im­po­ser peu à peu dans chaque pays. Non pas parce qu’une puis­sance ex­té­rieure ou une « com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale » ima­gi­naire l’im­po­se­ra, mais parce que c’est tout sim­ple­ment né­ces­saire et vi­tal. Le ca­rac­tère pas as­sez contrai­gnant de l’ac­cord (qui peut contraindre la Chine? ou les Etats-Unis?) ne m’in­quiète pas, et je suis op­ti­miste sur la dy­na­mique éco­no­mique qui va s’en suivre. Quand on voit un fonds de pen­sion nor­vé­gien, un des plus gros de la pla­nète, an­non­cer qu’il va se désen­ga­ger pe­tit à pe­tit du char­bon, ce n’est pas pour des rai­sons de phi­lan­thro­pie éco­lo­gique, mais bien parce que ce­la de­vient ra­tion­nel d’éco­lo­gi­ser l’éner­gie. N. Hu­lot Je reste plus pru­dent car je ne consi­dère pas que la somme des in­té­rêts na­tio­naux crée un in­té­rêt uni­ver­sel. C’est d’ailleurs ce qui fait que nous avons tant tar­dé à agir. Pour avoir ob­ser­vé en tant que néo­phyte ce qui se passe au ni­veau des Na­tions unies, je peux vous dire que les dé­lé­ga­tions y font sur­tout va­loir les in­té­rêts des Etats et pas du tout l’in­té­rêt uni­ver­sel. Jus­qu’à pré­sent, cha­cun a cher­ché à s’ex­traire de ses res­pon­sa­bi­li­tés pour les re­por­ter sur l’autre. Et au lieu de n’avoir que des ga­gnants, on n’avait que des per­dants! Est-ce que le bas­cu­le­ment de la COP21 va per­mettre de chan­ger ces vieux ré­flexes et de consi­dé­rer la pla­nète comme un unique es­pace de so­li­da­ri­té ? Je le sou­haite bien sûr. Après les Etats, il fau­dra convaincre aus­si les peuples de chan­ger les modes de vie, de consom­mer moins d’éner­gie, de man­ger moins de viande… On en est en­core loin ! H. Vé­drine « L’éco­lo­gi­sa­tion » pren­dra du temps. Il y au­ra en­core long­temps de ti­ta­nesques luttes d’ar­rière-garde, mais elle s’im­po­se­ra. En fai­sant le pa­ral­lèle avec l’in­dus­tria­li­sa­tion, qui s’est dé­rou­lée à l’échelle d’un siècle ou deux, on des­serre l’étau de l’ur­gence, on donne du temps, de la pers­pec­tive, et du sens. A l’ins­tant T, l’exi­gence éco­lo­gique se heurte à des cen­taines de mil­lions de gens qui ont un mode de vie et de pro­duc­tion an­ti-éco­lo­giques. C’est pour ce­la que le ra­di­ca­lisme éco­lo­gique nous met de­vant une contra­dic­tion in­sur­mon­table, se­lon la­quelle il fau­drait, pour sau­ver l’hu­ma­ni­té, ar­rê­ter tout ce qui marche ! Mais dès lors que l’on se place dans la du­rée, que l’on ac­cepte que ce pro­ces­sus prenne, se­lon les cas (agri­cul­ture, in­dus­trie, etc.), dix, vingt, trente ans, que des jeunes gé­né­ra­tions ar­rivent, for­mées au­tre­ment, que des tech­no­lo­gies nou­velles changent la donne, alors presque tout de­vient so­luble. N. Hu­lot At­ten­tion à ne pas ou­blier quand même qu’il y a une forme d’ur­gence et que si par dé­fi­ni­tion une tran­si­tion s’étale dans le temps, ce temps doit être li­mi­té. Nous avons tel­le­ment tar­dé à ré­agir par rap­port aux en­jeux cli­ma­tiques que les phé­no­mènes que nous sommes cen­sés com­battre ne se dé­ve­loppent pas d’une ma­nière li­néaire mais ex­po­nen­tielle, et il faut évi­ter qu’ils ne s’em­ballent. Je ne pense pas que les choses se fe­ront spon­ta­né­ment. Il faut mettre en place un en­semble d’ou­tils in­ci­ta­tifs ou dis­sua­sifs pour orien­ter les in­ves­tis­se­ments, la pro­duc­tion, la consom­ma­tion…

Par exemple ? N. Hu­lot Le prix du car­bone, pour le coup, est une so­lu­tion très e cace. Si vous in­tro­dui­sez un prix du car­bone pro­gres­sif, vous in­tro­dui­sez en creux un avan­tage com­pé­ti­tif aux éner­gies qui ne sont pas des éner­gies fos­siles. On parle tou­jours de fis­ca­li­té éco­lo­gique pu­ni­tive pour re­prendre l’ex­pres­sion de Sé­go­lène Royal, mais elle peut être aus­si in­ci­ta­tive. Nous avons be­soin de l’une et l’autre. Il faut aus­si créer de la co­hé­rence et faire en sorte que nos in­ves­tis­se­ments soient dé­sor­mais cli­ma­to-com­pa­tibles. Quand il y a un plan Jun­cker en Eu­rope, il me semble qu’il de­vrait être prio­ri­tai­re­ment consa­cré à la tran­si­tion éco­lo­gique. Si on conti­nue à se dis­per­ser, on n’y ar­ri­ve­ra pas. Ce­la peut-il aus­si pas­ser par l’éla­bo­ra­tion de nou­veaux cri­tères, comme un PIB éco­lo­gique ? H. Vé­drine Il faut sor­tir de l’ab­sur­di­té : si vous ra­sez une fo­rêt en­tière pour faire une usine pol­luante, pour le PIB, c’est de la crois­sance ! Outre le prix du car­bone, nous avons be­soin d’un éco­no­miste gé­nial qui in­vente le PIB éco­lo­gique, le « PIB/E », dans le­quel la me­sure de la crois­sance (les flux) se­rait ré­duite des at­teintes por­tées au pa­tri­moine éco­lo­gique. Dès lors le mar­ché

lui-même, c’est-à-dire des mil­liards de dé­ci­sions quo­ti­diennes, ar­bi­tre­rait dans le bon sens. L’éco­no­mie se­rait de plus en plus éco­lo­gique et nous n’au­rions même plus be­soin alors de faire des som­mets ! N. Hu­lot Dans l’es­prit de cette « éco­lo­gi­sa­tion » dont parle Hu­bert Vé­drine et qui me fait pen­ser à ce qu’Ed­gar Mo­rin ap­pelle la mé­ta­mor­phose, il fau­drait bien évi­dem­ment in­su er cette ra­tio­na­li­té à tous les ni­veaux. L’OMC, par exemple, de­vrait in­té­grer la pro­tec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment comme cri­tère sup­plé­men­taire dans ses ar­bi­trages. Il y a aus­si une né­ces­si­té de re­voir notre sys­tème comp­table. Beau­coup de choses ne ver­raient pas le jour au­jourd’hui ou se­raient éco­no­mi­que­ment non viables si nous te­nions compte de ce que les éco­no­mistes nomment les ex­ter­na­li­tés né­ga­tives. Quand vous voyez qu’à l’échelle mon­diale les sub­ven­tions et les exo­né­ra­tions ac­cor­dées aux éner­gies fos­siles s’élèvent à 650 mil­liards de dol­lars chaque an­née, alors que, se­lon le FMI et l’OCDE, les consé­quences en­vi­ron­ne­men­tales et sa­ni­taires de l’uti­li­sa­tion de ces éner­gies coûtent 4 000 mil­liards de dol­lars, on est dans la schi­zo­phré­nie ! Il vau­drait mieux al­louer cet ar­gent en amont plu­tôt que de l’al­louer en aval. Mais ce bon sens n’a ja­mais pré­va­lu jus­qu’à pré­sent… H. Vé­drine L’in­con­vé­nient de trop at­tendre d’une ap­proche mon­diale ou uni­ver­selle, comme de cette fa­meuse « com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale » tou­jours à créer, c’est que ce­la dé­res­pon­sa­bi­lise les Etats, les en­tre­prises, les cher­cheurs, les gens, etc. Quand les Chi­nois an­noncent la fer­me­ture pro­chaine de 1000 mines de char­bon et de cen­taines de cen­trales à char­bon, c’est parce que ce­la s’im­pose du point de vue chi­nois et non parce qu’une com­mu­nau­té ex­té­rieure au­rait exer­cé sur eux une quel­conque in­fluence. N. Hu­lot Il y a quand même deux su­jets qui de­vront re­ve­nir sur la table. Le pre­mier concerne nos ins­ti­tu­tions in­ter­na­tio­nales. Elles ne sont pas adap­tées aux en­jeux du long terme et uni­ver­sels. Je ne crois pas que le cycle in­fi­ni des confé­rences sur le cli­mat puisse se pro­lon­ger en per­ma­nence. Nous n’échap­pe­rons pas à la créa­tion d’une or­ga­ni­sa­tion qui prenne en charge la ges­tion des biens com­muns pla­né­taires. C’est un ins­tru­ment in­dis­pen­sable si nous ne vou­lons pas bas­cu­ler dans plus de conflits. Car la ra­re­té est de­ve­nue la norme au siècle. Or la ra­re­té, il faut la pi­lo­ter, si­non on bas­cule dans l’étape d’après qui est la pé­nu­rie. Et la pé­nu­rie, c’est la guerre à tous les étages… Dans ces biens com­muns, je mets les terres arables, l’eau, les res­sources ali­men­taires, la bio­di­ver­si­té, les équi­libres cli­ma­tiques et peut-être même cer­tains re­ve­nus éco­no­miques. A mon avis, il y a un cer­tain nombre de concen­tra­tions de for­tune qui de­vraient être re­mises à la com­mu­nau­té. Le deuxième su­jet, c’est l’adap­ta­tion du droit in­ter­na­tio­nal à la si­tua­tion éco­lo­gique. La no­tion d’éco­cide doit être re­con­nue et ar­bi­trée par le tri­bu­nal de La Haye. Une or­ga­ni­sa­tion mon­diale, ce ne se­rait pas un « ma­chin » de plus ? H. Vé­drine Je suis d’ac­cord avec Ni­co­las Hu­lot pour dire qu’il fau­dra re­dé­fi­nir sur des bases éco­lo­giques la no­tion de crime contre l’hu­ma­ni­té. Pour le reste, je ne pense pas qu’une bu­reau­cra­tie mul­ti­la­té­rale de plus se­rait utile. Je les connais trop… C’est beau­coup de temps per­du en mar­chan­dages oi­seux, beau­coup de fonc­tion­naires in­ter­na­tio­naux à l’uti­li­té pro­blé­ma­tique. Sur­tout, je ne crois pas qu’une telle or­ga­ni­sa­tion amé­lio­re­rait le monde en re­ti­rant aux peuples et aux Etats la part de sou­ve­rai­ne­té qu’ils ont gar­dée. Même en Eu­rope, ça ne marche plus ! Il y a dé­jà des cadres pro­pices comme l’ONU, le PNUE, le G20. Ne les né­gli­geons pas. Ce qui est im­por­tant, c’est la vo­lon­té po­li­tique de co­opé­rer qui s’exerce à l’in­té­rieur, donc celle des Etats sti­mu­lés par toutes les

Après avoir été le conseiller di­plo­ma­tique de Fran­çois Mit­ter­rand, puis le se­cré­taire gé­né­ral de l’Elysée, HU­BERT VÉ­DRINE a été mi­nistre des Af­faires étran­gères sous le gou­ver­ne­ment Jos­pin, de 1997 à 2002. Il vient de pu­blier « le Monde au dé­fi » (Fayard).

autres forces. Mais une or­ga­ni­sa­tion qui pren­drait en charge di­rec­te­ment les biens com­muns, c’est-àdire à peu près tout – car la liste que vient de dres­ser Ni­co­las Hu­lot est consi­dé­rable –, c’est in­fai­sable. Au­cun pays ne l’ac­cep­te­ra. Il faut faire au­tre­ment. La ques­tion cli­ma­tique n’a-t-elle pas fi­ni par oc­cul­ter les autres ur­gences en­vi­ron­ne­men­tales ? H. Vé­drine C’est une ques­tion es­sen­tielle, mais il faut main­te­nant ti­rer les fils de la pe­lote. Pour stop­per l’ef­fon­dre­ment de la bio­di­ver­si­té, la même for­mi­dable prise de conscience que la France a or­ches­trée lors de la COP21 se­rait né­ces­saire. L’opi­nion pu­blique ré­duit trop sou­vent cette ques­tion au triste sort des tigres, des ours blancs, etc., sans faire le lien avec l’ha­bi­ta­bi­li­té de la terre par les hommes eux-mêmes. Mais quand vous écou­tez les scien­ti­fiques par­ler des consé­quences de la « sixième ex­tinc­tion », c’est presque plus ter­ri­fiant que le chan­ge­ment cli­ma­tique. N. Hu­lot On a por­té nos e orts sur la ré­duc­tion des émis­sions de gaz à e et de serre, mais on ou­blie dans le même temps que, chaque an­née, par la des­truc­tion des éco­sys­tèmes, c’est l’équi­valent de 20% à 30% de nos émis­sions qui re­partent dans l’at­mo­sphère. Nous ne pour­rons pas ga­gner la guerre du cli­mat sans pré­ser­ver ces puits de car­bone na­tu­rels. Et pour que ces éco­sys­tèmes per­durent, c’est toute la bio­di­ver­si­té qu’il faut pro­té­ger. J’y vois plu­sieurs avan­tages. D’abord, par­fois ça coûte moins cher de ré­ha­bi­li­ter un éco­sys­tème ou de ré­ha­bi­li­ter des sols que de mettre au point des tech­no­lo­gies très com­pli­quées pour sto­cker du CO2 d’ori­gine in­dus­trielle dans des zones géo­lo­giques. Et comme la plu­part de ces éco­sys­tèmes ap­par­tiennent en gé­né­ral à des pays du Sud, j’y vois une oc­ca­sion de créer un flux éco­no­mique entre le Nord et le Sud en ré­mu­né­rant ce ser­vice uni­ver­sel. Si vous ré­ha­bi­li­tez des sols dé­ser­ti­fiés en Afrique, vous leur re­don­nez une ca­pa­ci­té à sto­cker du CO2, vous faites re­ve­nir des po­pu­la­tions qui ont fui, et vous ré­ha­bi­li­tez des terres agri­coles pour les nou­veaux ha­bi­tants de la pla­nète.

La ques­tion éco­lo­gique de­vient géo­po­li­tique… H. Vé­drine Bien sûr! C’est le sens de mon der­nier es­sai. Les crises éco­lo­giques ne vont pas dé­clen­cher

LES PAR­TIS ÉCO­LO­GISTES SE SONT CONSTI­TUÉS EN FRANCE SUR UNE BASE GAUCHISTE. Hu­bert Vé­drine

des conflits – en­core que… – sauf s’il y avait une énorme mon­tée des eaux. Mais pe­tit à pe­tit dans une hié­rar­chie éco­lo­gique des pays, ap­pa­raî­tront, avec des Etats ver­tueux, des contri­bu­teurs po­si­tifs, et à l’in­verse, des Etats voyous. L’éco­lo­gie va s’im­po­ser dans les re­la­tions in­ter­na­tio­nales. N. Hu­lot Le ré­chau ement cli­ma­tique est l’ul­time in­jus­tice. Il peut jouer un rôle de fac­teur ag­gra­vant ou dé­clen­chant parce qu’il frappe d’abord des hommes, des femmes et des en­fants qui su­bissent les consé­quences d’un phé­no­mène qu’ils n’ont pas pro­vo­qué, qui est la consé­quence d’un mode de dé­ve­lop­pe­ment dont ils n’ont pas profité et qui s’est même par­fois fait sur leur dos. Tant que les in­éga­li­tés ne sont pas ex­pli­quées ni mises au jour, ils mettent ça sur le compte du des­tin. Mais quand ils dé­couvrent tout à coup qu’ils ont fait l’ob­jet d’une forme d’ex­ploi­ta­tion ou que leurs vies n’ont pas la même va­leur, vous ajou­tez à l’ex­clu­sion un élé­ment qui est en train de nous sau­ter à la fi­gure, c’est l’hu­mi­lia­tion. Le cli­mat, c’est aus­si ce dan­ger-là. Ce n’est pas le cli­mat qui a dé­clen­ché le conflit sy­rien, mais c’est bien le bas­cu­le­ment cli­ma­tique dans le nord-est de la Sy­rie qui a fait tom­ber les ren­de­ments agri­coles et contraint un mil­lion et de­mi de per­sonnes à se dé­pla­cer et à se re­trou­ver dans le sud-est du pays où le conflit a dé­mar­ré. H. Vé­drine Le cli­mat – les mau­vaises ré­coltes des an­nées 1787-1789 – avait dé­jà contri­bué à dé­clen­cher la Ré­vo­lu­tion fran­çaise. Dans la Mé­so­po­ta­mie an­tique, comme au Sou­dan au­jourd’hui, le fac­teur cli­ma­tique est clé… Vous consi­dé­rez, Ni­co­las Hu­lot, que le nu­cléaire ap­par­tient au pas­sé alors que cette éner­gie a beau­coup moins de consé­quences sur le cli­mat que les éner­gies fos­siles… N. Hu­lot J’ai évo­lué sur ce su­jet. J’ai long­temps consi­dé­ré que dans un pays stable po­li­ti­que­ment et éco­no­mi­que­ment, le nu­cléaire était ac­cep­table. Mais ce­la n’a ja­mais été ma concep­tion du dé­ve­lop­pe­ment du­rable, parce que ce­la re­vient quand même à spé­cu­ler sur cette sta­bi­li­té à long terme. Et on s’aper­çoit que rien n’est ga­ran­ti… Et il y a les dé­chets que nous lais­sons aux gé­né­ra­tions sui­vantes. Les évé­ne­ments ré­cents ont ache­vé de me convaincre que le nu­cléaire n’était pas la so­lu­tion. Fu­ku­shi­ma, bien sûr, qui a mon­tré que le scé­na­rio que nous pen­sions le plus im­pro­bable a été pos­sible. Tcher­no­byl, qui a fait, se­lon les au­to­ri­tés, plus de 100000 morts de­puis trente ans. Par ailleurs, on nous a long­temps dit que le nu­cléaire était la pa­na­cée sur le plan éco­no­mique. Mais le gou re fi­nan­cier des ré­ac­teurs de nou­velle gé­né­ra­tion et l’in­ca­pa­ci­té que nous avons eue à pro­vi­sion­ner le dé­man­tè­le­ment des cen­trales montrent le contraire. Le meilleur ser­vice qu’on peut rendre aux Etats c’est l’au­to­no­mie éner­gé­tique, or quand on fait du nu­cléaire, on n’est pas au­to­nome. Vous êtes dé­pen­dant de tech­no­lo­gies mais aus­si de ma­té­riaux qui sont ra­re­ment dans votre sous-sol. H. Vé­drine Grave su­jet. Rap­pe­lons que Tcher­no­byl est d’abord un ac­ci­dent so­vié­tique, et qu’ailleurs le drame au­rait été conte­nu. Quant à Fu­ku­shi­ma, c’est un trem­ble­ment de terre qui pro­voque un tsu­na­mi. L’er­reur fon­da­men­tale, c’est d’avoir construit une cen­trale trop près du ri­vage, avec une pro­tec­tion in­su sante… Ce­la dit, je suis évi­dem­ment fa­vo­rable à la so­brié­té éner­gé­tique, aux bonds tech­no­lo­giques qui ren­dront les éner­gies re­nou­ve­lables éco­no­mi­que­ment ren­tables, ce qu’elles ne sont pas en­core, etc. Je constate que dans les cir­cons­tances ac­tuelles, « sor­tir du nu­cléaire » comme An­ge­la Mer­kel l’a fait, pour des rai­sons pu­re­ment élec­to­rales, ne peut conduire qu’à aug­men­ter les re­jets de CO . L’Al­le­magne a dû re­lan­cer ses cen­trales à char­bon et à li­gnite ! On ne peut pas en­core se pas­ser du nu­cléaire, donc il faut le rendre plus sûr. N. Hu­lot J’ai une concep­tion du risque qui veut que ce­lui-ci doit avoir des consé­quences li­mi­tées dans le temps et dans l’es­pace. Avec le nu­cléaire, ce n’est pas le cas. Des an­nées après, on n’a tou­jours pas conte­nu le problème de Tcher­no­byl ou de Fu­ku­shi­ma. Ça n’est pas ma concep­tion de la du­ra­bi­li­té. Quant à l’Al­le­magne, elle a fait un pa­ri. On ver­ra bien si elle le gagne. J’ob­serve pour l’ins­tant qu’elle tient le ca­len­drier qu’elle s’était fixé pour le dé­ve­lop­pe­ment des éner­gies re­nou­ve­lables. Ce qui est dom­mage, c’est qu’on soit in­ca­pables en Eu­rope de s’har­mo­ni­ser. L’éco­lo­gique a long­temps été un im­pen­sé stra­té­gique ou même in­tel­lec­tuel. Hu­bert Vé­drine, vous es­ti­mez que c’est parce qu’elle a long­temps été confis­quée par des lea­ders maxi­ma­listes… H. Vé­drine Les par­tis éco­lo­gistes se sont consti­tués, no­tam­ment en France, sur une base gauchiste. C’est leur droit mais il ne faut pas s’éton­ner après de leurs scores élec­to­raux mi­nus­cules. En mé­lan­geant des po­si­tions éco­lo­gistes ra­di­cales ou pu­ni­tives et le sec­ta­risme, ils ont ren­du la pers­pec­tive éco­lo­gique glo­bale dé­cou­ra­geante. Ils portent la lourde res­pon­sa­bi­li­té de ne pas avoir convain­cu la ma­jo­ri­té. N. Hu­lot Je se­rai plus in­dul­gent. Leur mal­adresse, par­fois leur dog­ma­tisme ou leur in­tran­si­geance ne m’ont pas échap­pé. J’en ai moi-même fait les frais… Mais ils sont là par dé­faut ! Si la gauche n’avait pas sous-trai­té cet enjeu condi­tion­nel et pas op­tion­nel aux éco­lo­gistes et si la droite ne s’était pas prise d’aver­sion pour ce su­jet-là, l’éco­lo­gie au­rait im­pré­gné le monde po­li­tique et nous au­rions seule­ment à dé­battre des mo­da­li­tés. L’enjeu éco­lo­gique est su­pra­po­li­tique et je ne suis pas sûr qu’il y ait un pro­to­cole de gauche et un pro­to­cole de droite pour s’en sor­tir. La di culté, c’est de ne pas faire de conces­sion au constat et, dans le même temps, de rendre dé­si­rable, ac­ces­sible et com­pré­hen­sible un scé­na­rio de sor­tie. H. Vé­drine Il faut alar­mer, sans pa­ni­quer. Et pro­po­ser pour convaincre et en­traî­ner.

Al­lo­cu­tion du se­cré­taire d’Etat amé­ri­cain John Ker­ry lors de la cé­ré­mo­nie de si­gna­ture de l’ac­cord sur le chan­ge­ment cli­ma­tique, à New York, le 22 avril 2016.

La sé­che­resse au Sa­hel.

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