LE TROUBLE DES « JE SUIS CHAR­LIE »

Une étude de la Fon­da­tion Jean-Jau­rès

L'Obs - - Le Sommaire - MAËL THIER­RY ILLUS­TRA­TION : LU­CILLE CLERC

Ils cor­res­pondent aux « Je suis Char­lie » les plus convain­cus. Des cadres sup, des pro­fes­sions li­bé­rales, des uni­ver­si­taires, de la gauche ou de la droite mo­dé­rée, ou­verts, to­lé­rants, re­ven­di­quant leur op­po­si­tion aux thèses du FN. Comment eux, si so­li­de­ment at­ta­chés aux va­leurs ré­pu­bli­caines, ont-ils vé­cu cette tra­gique an­née 2015, où le ter­ro­risme, jusque-là spo­ra­dique, est de­ve­nu une me­nace per­ma­nente ? Ces po­pu­la­tions, qui consti­tuent le meilleur rem­part contre l’ex­trême droite, ont-elles te­nu le choc face au flot de l’ac­tua­li­té – at­ten­tats, fi­lières dji­ha­distes, crise des ré­fu­giés ? Ou ont-elles mo­di­fié leur re­gard sur la so­cié­té, l’is­lam ou l’Eu­rope ? C’est à ces ques­tions que le so­cio­logue Alain Mer­gier et le son­deur Jé­rôme Four­quet, di­rec­teur du dé­par­te­ment opi­nion à l’Ifop, consacrent leur étude « 2015, an­née ter­ro­riste » que pu­blie ce 12 mai la Fon­da­tion Jean-Jau­rès et que « l’Obs » vous pré­sente en ex­clu­si­vi­té. En s’ap­puyant sur des son­dages et des en­tre­tiens avec une bio­lo­giste pa­ri­sienne de 45 ans, une uni­ver­si­taire de Mont­pel­lier de 42 ans, un res­pon­sable clien­tèle de 38 ans dans une banque à Lille et d’autres pro­fils de ce type, ils sou­lignent que si le « rem­part » ré­siste, les pre­mières fis­sures ap­pa­raissent. Or si ceux-là se mettent à va­ciller, c’est tout l’édi­fice ré­pu­bli­cain qui est en dan­ger…

Le pé­ril is­la­miste

A-t-on suf­fi­sam­ment me­su­ré l’im­pact sur les es­prits d’une an­née mar­quée de bout en bout par le ter­ro­risme ? Quel ef­fet ont pro­duit dans les têtes, y com­pris celles des plus to­lé­rants, ces ré­cits de­ve­nus presque quo­ti­diens de jeunes Fran­çais is­sus de pe­tits vil­lages ru­raux par­tis faire le dji­had, ces per­qui­si­tions sur tout le ter­ri­toire ou cette af­faire de « bar­bus » à la RATP. Le choc a été violent : ces at­ten­tats de no­vembre ont été le su­jet le plus dis­cu­té par les Fran­çais de­puis… 2007. Et l’ac­cu­mu­la­tion de cette ac­tua­li­té a fait sens : « La suc­ces­sion des at­ten­tats is­la­mistes de­puis le 11 sep­tembre 2001 , le dé­ve­lop­pe­ment

du sa­la­fisme dans de nom­breux quar­tiers, la mon­tée en puis­sance de Daech, sa ca­pa­ci­té de re­cru­te­ment en Eu­rope , la crise des mi­grants et l’a ux de cen­taines de mil­liers de per­sonnes en Eu­rope, tout ce­la a don­né corps à un nou­veau man­tra en passe de de­ve­nir aus­si puis­sant que l’an­ti­com­mu­nisme ja­dis, et qui fonc­tionne éga­le­ment par l’iden­ti­fi­ca­tion d’un même en­ne­mi in­té­rieur et ex­té­rieur : le pé­ril is­la­miste. » Cette nou­velle grille de lec­ture a bous­cu­lé cha­cun dans ses convic­tions : « L’Etat is­la­mique a en­va­hi notre es­pace men­tal. Il per­turbe en pro­fon­deur des va­leurs de notre so­cié­té aus­si fon­da­men­tales que l’ou­ver­ture, la to­lé­rance ou des prin­cipes comme la laï­ci­té, la so­li­da­ri­té… »

La com­mu­nau­té du trouble

C’est la dé­mons­tra­tion la plus mar­quante du livre : l’émer­gence de ce que les au­teurs ap­pellent une « com­mu­nau­té du trouble » au sein de ces cadres sup et pro­fes­sions li­bé­rales to­lé­rants, vis­cé­ra­le­ment at­ta­chés à la Ré­pu­blique et hos­tiles aux thèses de l’ex­trême droite. Au terme de l’an­née 2015, leur adhé­sion à ces va­leurs n’a pas chan­gé ; ils res­tent éga­le­ment sou­cieux du « pas d’amal­game » entre les mu­sul­mans dans leur en­semble et ces ter­ro­ristes. Mais toute une sé­rie de ques­tion­ne­ments sont nés en leur « for in­té­rieur », qui bou­le­versent leurs grilles de lec­ture, les dé­sta­bi­lisent et qu’ils ont be­soin de confron­ter dans les dis­cus­sions. Au coeur de ces in­ter­ro­ga­tions, la ques­tion de l’is­lam est cen­trale et en en­traîne d’autres : le lien avec le ter­ro­risme, la ca­pa­ci­té de cette re­li­gion à s’adap­ter à notre mo­dèle ré­pu­bli­cain, la faillite de notre mo­dèle d’in­té­gra­tion… Et le re­gard change : « Peu à peu, l’idée que quelque chose au coeur de cette re­li­gion s’op­pose à nos va­leurs de li­ber­té et d’éga­li­té et est por­teur de vio­lence – no­tam­ment s’agis­sant de la place des femmes dans la culture mu­sul­mane – prend pied. »

Le choc de Co­logne

C’était en Al­le­magne – plu­sieurs cen­taines de femmes agres­sées la nuit de la Saint-Syl­vestre près de la gare de Co­logne par des hommes is­sus de l’im­mi­gra­tion – mais l’a aire a frap­pé de ce cô­té-ci du Rhin aus­si : 73% des Fran­çais ont été mar­qués par cet évé­ne­ment, no­tam­ment dans les ca­té­go­ries so­ciales su­pé­rieures. Co­logne a chan­gé le re­gard sur les mi­grants, en les as­so­ciant à l’in­sé­cu­ri­té. Il a aus­si mo­di­fié le re­gard sur l’is­lam et ali­men­té le trouble, y com­pris au­près des plus to­lé­rants. Une uni­ver­si­taire à Mont­pel­lier ra­conte ain­si qu’elle s’est d’abord dit : « Pour­vu que ce ne soit pas des ré­fu­giés », puis avoue : « Ce qui m’a sau­té à la fi­gure, c’est que… ce qui s’est pas­sé à Co­logne dé­montre à quel point la fa­çon dont les mu­sul­mans consi­dèrent les femmes est contraire à nos va­leurs, ici en Eu­rope. » Une autre, gé­rante d’une en­seigne de vê­te­ments à Mont­pel­lier, té­moigne : « J’ai tou­jours été pour l’ac­cueil des ré­fu­giés sy­riens. Mais là c’est un drame pour moi. Cette a aire a fait re­sur­gir ce que je sa­vais dé­jà mais que je vou­lais ou­blier sans me le dire : cette fa­çon dont la femme est consi­dé­rée chez les mu­sul­mans… Je suis mal à l’aise avec moi-même. »

Le voile, ab­cès de fixa­tion

Té­moin de ce trouble, le re­gard sur le voile is­la­mique. Il de­vient le sym­bole d’une re­mise en cause de notre mode de vie, de l’éga­li­té hommes-femmes au­près de per­sonnes à qui jusque-là ce­la ne po­sait pas problème. « Je dois avouer quelque chose : quand je vois une femme qui porte le fou­lard is­la­mique dans la rue, ça m’énerve vrai­ment… Je ne sup­porte plus ça, ra­conte une mère de fa­mille cen­triste, de profession li­bé­rale, en plein di­lemme. Avant, le fou­lard, c’était la li­ber­té de la per­sonne. Au­jourd’hui, j’ai en­vie de les en­gueu­ler… Je suis moi-même très surprise par ce que je res­sens… Je ne suis pas la seule, des co­pines me disent la même chose. »

L’in­flexion sé­cu­ri­taire

Le dur­cis­se­ment des dis­po­si­tifs de sé­cu­ri­té après les at­ten­tats pose en re­vanche peu de pro­blèmes éthiques aux per­sonnes qui bran­dissent leur at­ta­che­ment aux va­leurs de la Ré­pu­blique. C’est qu’elles ont dé­sor­mais le sen­ti­ment de vivre sous le ré­gime de la me­nace, au point que cer­taines évoquent même « une is­raé­li­sa­tion de la so­cié­té fran­çaise ». Le temps d’un con­grès à Ver­sailles, Hol­lande a d’ailleurs, à leurs yeux, trou­vé les mots cor­ro­bo­rant le sen­ti­ment qu’ils avaient d’un état de guerre. La dé­chéance de na­tio­na­li­té a-t-elle heur­té leurs va­leurs ? Non, ré­pondent Four­quet et Mer­gier. Les per­sonnes qu’ils ont in­ter­ro­gées ont été frap­pées par l’in­hu­ma­ni­té de Daech – « même les na­zis n’ont pas mon­tré ce qui se pas­sait dans les camps ». Ce­la jus­ti­fie à leurs yeux « une trans­gres­sion du droit ». L’étude a rme : « On com­prend pour­quoi cette po­pu­la­tion a ap­prou­vé l’état d’ur­gence à une large ma­jo­ri­té. Il ne s’agit pas d’une at­ti­tude ir­ra­tion­nelle pro­vo­quée par la peur. C’est l’abou­tis­se­ment d’une ré­flexion sur la na­ture du ter­ro­risme de Daech. »

En cas de nou­vel at­ten­tat…

Jus­qu’ici le rem­part ré­pu­bli­cain a te­nu. Mais la sur­ve­nue en France d’un troi­sième at­ten­tat de grande am­pleur pour­rait conduire à des dé­ci­sions « dé­chi­rantes », notent les au­teurs, ci­tant un son­dage Ifop réa­li­sé en mars der­nier pour At­lan­ti­co : même chez les cadres su­pé­rieurs et pro­fes­sions li­bé­rales, 57% ac­cep­te­raient alors une re­mise en ques­tion de leurs va­leurs et prin­cipes (ou­ver­ture, to­lé­rance, res­pect de la vie pri­vée, etc.).

“Une re­mise à jour du lo­gi­ciel ré­pu­bli­cain”

Bas­cu­ler vers le FN ? Les cadres et diplômés du su­pé­rieur dont parle le livre s’y op­posent fer­me­ment. Mais ils sont en at­tente de ré­ponses po­li­tiques fortes pour dis­si­per leur trouble : sur la laï­ci­té, l’or­ga­ni­sa­tion de l’is­lam en France… « Ils veulent une re­mise à jour du lo­gi­ciel ré­pu­bli­cain », ré­sume Alain Mer­gier, qui es­time que lais­ser ce chan­tier sous le ta­pis se­rait pour les po­li­tiques une « grave er­reur ». Avis à ceux qui, à gauche no­tam­ment, consi­dèrent que se ré­fé­rer aux va­leurs de la Ré­pu­blique su t ou que ces ques­tions sont se­con­daires.

JÉ­RÔME FOUR­QUET est di­rec­teur du dé­par­te­ment opi­nion et stra­té­gies d’en­tre­prise de l’Ifop. ALAIN MER­GIER est sé­mio­logue, so­cio­logue et consul­tant. En­semble, ils ont dé­jà pu­blié à la Fon­da­tion Jean-Jau­rès « Jan­vier 2015 : le ca­ta­ly­seur », où ils s’in­ter­ro­geaient sur la ten­ta­tion po­pu­liste après « Char­lie ». Sort cette semaine une nou­velle étude : « 2015, an­née ter­ro­riste ».

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.