NUIT DE­BOUT : AS­SEZ RAMPÉ !

Une tri­bune du phi­lo­sophe Guillaume Pi­geard de Gur­bert

L'Obs - - Le Sommaire - PAR GUILLAUME PI­GEARD DE GUR­BERT ILLUS­TRA­TION : LAURENT PARIENTY

Ce n’est pas un ha­sard si le terme « de­bout » sur­git pré­ci­sé­ment au mo­ment où notre mé­ta­mor­phose est ache­vée : « De­bout! » est d’abord le cri d’une so­cié­té de ram­pants. Hy­pe­ra­dap­tés qui en oc­cupent le centre ou in­adap­tés re­lé­gués dans les marges, nous n’exis­tons so­cia­le­ment que mé­ta­mor­pho­sés en clo­portes. Pré­caires, ou­vriers, em­ployés, tous rampent. Les cadres, c’est nou­veau, rampent à leur tour. Peur du pa­tron, du pe­tit chef, des ho­raires, des postes, des mu­ta­tions. Toutes ces pe­tites peurs quo­ti­diennes (sur­veillance et au­to-sur­veillance) sont na­tu­rel­le­ment elles-mêmes sous le pou­voir de la grande peur du chô­mage. Le cadre a en­fin re­joint sa simple réa­li­té de sa­la­rié que les Trente Glo­rieuses lui avaient ca­chée sous le fan­tasme d’être dans le camp du pa­tro­nat. Le ré­gime gé­né­ra­li­sé de la peur a pro­duit une in­fan­ti­li­sa­tion des sa­la­riés à tous les étages, à quoi il n’y a pas de rai­son que l’in­tel­lec­tuel fasse ex­cep­tion.

L’im­pos­ture du Front na­tio­nal est, soit dit en pas­sant, de mas­quer cette réa­li­té der­rière le men­songe cri­mi­nel du bouc émis­saire. Le com­bat contre l’étran­ger donne l’illu­sion d’être de­bout sim­ple­ment parce qu’on est d’ici. Fran­çais, peut-être, mais Fran­çais ram­pant. En réa­li­té ce par­ti po­li­tique su­per­vise à son seul pro­fit une guerre si­nistre sans is­sue, ram­pants contre ram­pants. Les po­li­tiques rampent comme les autres. Un pré­sident rampe de­vant le fric de son ban­quier-mi­nistre, qui rampe de­vant le pa­tron du Me­def, qui rampe de­vant ses concur­rents amé­ri­cains. Car il y a un point où dé­si­rer c’est ram­per.

Telle est l’ac­tua­li­té si­dé­rante de « la Mé­ta­mor­phose » (ré­di­gé en 1912 et pu­blié en 1915) de Ka a : en se mé­ta­mor­pho­sant en in­secte « tou­jours ram­pant », Gre­gor n’a fait que par­faire son com­por­te­ment d’homme, lors­qu’il ram­pait de­vant le pa­tron et le fon­dé de pou­voir, comme ce gé­rant dont fait état Ka a dans son « Jour­nal » (14 oc­tobre 1911) « qui, jour après jour, rampe de­vant tous les clients, avec sa sale gueule qui plonge sur une grande bouche fer­mée aux coins par des plis ser­viles ». Que fai­sait le Gre­gor d’avant la mé­ta­mor­phose si­non ram­per de­vant son pa­tron et de­vant sa fa­mille? C’est ce qui ex­plique qu’il soit si peu sur­pris par sa mé­ta­mor­phose et s’y fasse si vite. Gre­gor est condam­né à « rem­bour­ser la dette » de ses pa­rents. D’où sa sou­mis­sion au tra­vail qui se marque no­tam­ment par son ob­ses­sion de « la pen­dule-ré­veil » et la peur de ra­ter le train et d’être en re­tard.

Notre so­cié­té a in­ven­té des adultes condi­tion­nés par la peur de se faire gron­der et condam­nés à de­man­der par­don : par­don pa­tron. Non merci! De­vant le fon­dé de pou­voir, la mère de Gre­gor tente d’ex­cu­ser le re­tard in­ha­bi­tuel de son fils au tra­vail : « Il ne se sent pas bien, croyez-moi, mon­sieur le fon­dé de pou­voir. Si­non comment Gre­gor ra­te­rait-il un train ? Ce gar­çon n’a que son mé­tier en tête […] Il reste alors as­sis à la table fa­mi­liale et lit le jour­nal en si­lence, ou bien étu­die les ho­raires des trains. »

Le comble de l’alié­na­tion aux puis­sances de sur­veillance du Ca­pi­tal est at­teint lorsque Gre­gor meurt et que les membres de la fa­mille écrivent « trois lettres d’ex­cuse, M. Sam­sa à sa di­rec­tion, Mme Sam­sa à son bailleur d’ou­vrage, et Grete à son chef du per­son­nel ». La fa­mille n’est plus ici que la chambre d’écho de l’ordre éco­no­mique. Le fon­dé de pou­voir re­pro­chait à Gre­gor ses mau­vais « ré­sul­tats » au nom de son de­voir à la fois so­cial et fa­mi­lial de sou­mis­sion : « Je parle ici au nom de vos pa­rents et de votre pa­tron. » Le lexique éco­no­mique et com­mer­cial (épargne, ar­gent, in­té­rêts, tra­vail) est ré­cur­rent dans « la Mé­ta­mor­phose ». Ka a ne nous épargne au­cun de­gré de notre bas­sesse or­di­naire. On sonne à la porte : « “C’est quel­qu’un de la firme”, se dit-il, presque pé­tri­fié, tan­dis que ses pe­tites pattes n’en dan­saient que plus fré­né­ti­que­ment. »

C’est bien l’alié­na­tion au Ca­pi­tal que dit la po­si­tion ram­pante de l’in­secte : « Je ne de­mande qu’à tra­vailler ; ces tour­nées sont fa­ti­gantes, mais je ne sau­rais vivre sans. Tant de choses me lient au pa­tron. » Ses pro­jets eux-mêmes sont des pos­sibles alié­nés : « Gre­gor, lui, re­gar­dait vers le fu­tur. Il fal­lait re­te­nir le fon­dé de pou­voir, l’apai­ser, le convaincre, et fi­na­le­ment le ga­gner à sa cause; car en­fin, l’ave­nir de Gre­gor et de sa fa­mille en dé­pen­dait! » La fa­mille tout en­tière n’en­vi­sage ses « pers­pec­tives d’ave­nir » qu’en termes éco­no­miques : la mort de Gre­gor n’est pas per­çue comme une tra­gé­die per­son­nelle mais comme l’op­por­tu­ni­té de louer un ap­par­te­ment « plus pe­tit et meilleur mar­ché ». Plus pro­fon­dé­ment, c’est l’ar­tiste, et avec lui tout ima­gi­naire de­bout, que la so­cié­té traite comme un ca­fard nui­sible.

Que « de­bout » prenne au­jourd’hui la forme d’une in­jonc­tion est une bonne nou­velle, si ce­la si­gni­fie que la mé­ta­mor­phose est de­ve­nue voyante, voire pe­sante. In­sup­por­table, qui sait? Comment être so­li­daires au­tre­ment que dans le fait de ram­per ? So­li­daires de­bout ?

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