LIRE

VESSIES ET LANTERNES, PAR ALAIN CHANY, L’OLI­VIER, COLL. REPLAY, 192 P., 12,90 EU­ROS.

L'Obs - - Le Sommaire - JÉ­RÔME GARCIN

Il né­gli­geait son ta­lent, qui était grand, et se riait de son des­tin, qui au­rait pu être ex­cep­tion­nel. Né en 1946, Alain Chany pu­blia un seul ro­man, à 26 ans, « l’Ordre de dis­per­sion », chez Gal­li­mard, dans la lé­gen­daire col­lec­tion de Georges Lam­brichs, « le Che­min ». Après quoi, mal­gré les éloges de Der­ri­da et Le Clé­zio, le Ra­di­guet de l’agit-prop par­tit vivre sur la Mar­ge­ride, où, « in­sa­tis­fait de [sa] lit­té­ra­ture », il se consa­cra à éle­ver trois cents bre­bis noires du Ve­lay. C’est là qu’il fut ter­ras­sé, en 2002, alors qu’il tra­vaillait seul à la ferme, par une com­mo­tion cé­ré­brale. Dix ans plus tôt, il avait ras­sem­blé dans un ca­hier d’éco­lier une de­mi-dou­zaine de chro­niques désa­bu­sées, que pu­blia Oli­vier Cohen sous le titre « Une sé­che­resse à Pa­ris ». Voi­là tout l’oeuvre d’Alain Chany : deux livres, et beau­coup de si­lence au­tour. Quelle tris­tesse. Quel bon­heur, aus­si, de re­lire « l’Ordre de dis­per­sion », où un jeune pro­fes­seur est « li­cen­cié de la phi­lo­so­phie » pour avoir, lors d’une dis­tri­bu­tion des prix, exal­té le com­mu­nisme et cra­ché à la gueule des pa­rents d’élèves. Contraint au chô­mage, de­ve­nu « éva­sif », il erre dans Pa­ris, se fait cas­ta­gner par des fils à pa­pa des­cen­dus d’une Triumph, solde les idéaux de Mai-68, re­grette son Au­vergne na­tale et di­vague – il pêche des écre­visses amé­ri­caines à la Bastille et voit pas­ser un che­val à ca­li­four­chon sur un léo­pard. On croi­rait la ren­contre du Bre­ton de « Nad­ja » et du Via­latte de « L’élé­phant est ir­ré­fu­table ». Car Alain Chany était un mo­ra­liste sur­réa­liste.

Il pro­lon­gea en­suite, à Ra­me­nac (Haute-Loire) « où la terre est maigre et le sque­lette ap­pa­rent », la culture in­ten­sive de la sus­pi­cion et de la dés­illu­sion. Son mé­tier consis­tait à se mé­fier des mots et gar­der des chèvres. Les très rares fois où, sans quit­ter sa sa­lo­pette, il prit la plume et la trem­pa dans l’encre, quand l’hi­ver ne l’avait pas ge­lée, ce fut pour se por­trai­tu­rer en pay­san im­pré­gné de pu­rin et de théo­lo­gie né­ga­tive, qui, après avoir fré­quen­té Epi­cure et Spi­no­za, tu­toyait les phi­lo­sophes Hei­ne­ken et Carls­berg dans un bar-ta­bac du Gé­vau­dan. On trouve aus­si, dans ce re­cueil de pa­piers col­lés, qu’il ap­pe­lait des « confet­tis lit­té­raires », l’amu­sant ré­cit de la vi­site que ren­dit, à l’écri­vain man­qué, une jo­lie jour­na­liste pa­ri­sienne, ve­nue en bi­mo­teur à hé­lices et mo­cas­sins ci­rés. Ou le poi­gnant sou­ve­nir du vieil Ara­gon cher­chant du re­gard, un soir de Noël, un peu de com­pa­gnie dans le bis­trot de la rue Dau­phine où Chany mé­lan­geait de­mis et cha­blis. « Une sé­che­resse à Pa­ris » est plein de phrases étin­ce­lantes, d’apho­rismes grin­çants et de pré­cau­tions d’usage. Celle-ci, par exemple : « Le but de la lit­té­ra­ture n’est pas de faire des livres. » La preuve avec cet er­mite nar­quois qui, de son vi­vant, tra­vailla si bien à dis­pa­raître.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.