LES INTELLOS AP­PRENNENT LA DIS­CRÉ­TION

L'Obs - - Le Sommaire - ÉRIC AESCHIMANN

Pa­ra­doxe : Nuit de­bout est un lieu qui ne cesse de s’in­ter­ro­ger sur le pou­voir, l’éga­li­té, la dé­mo­cra­tie… et sur lui-même. On y ma­nie fa­ci­le­ment des concepts comme« ho­ri­zon­ta­li­té» ou« in­ter­sec­tion na li té ». Les bac +5, doc­to­rants, cher­cheurs et pro­fes­sions in­tel­lec­tuelles sont sur­re­pré­sen­tés, même s’ils n’y ont pas le mo­no­pole que l’on dit. Et pour­tant, l’évé­ne­ment n’a guère ins­pi­ré la plume des in­tel­lec­tuels de gauche. Mai-68 s’était ac­com­pa­gné d’une flo­rai­son de textes ; là, non. A quelques ex­cep­tions près, Nuit de­bout est en­tou­ré d’un si­lence em­preint de res­pect, mais aus­si de per­plexi­té.

Res­pect, tout d’abord. Nuit de­bout s’est consti­tué au­tour du re­fus des por­te­pa­role, des lea­ders et des hié­rar­chies. Ce­la vaut aus­si pour la pen­sée. Comme l’a mon­tré le phi­lo­sophe Jacques Ran­cière, le monde in­tel­lec­tuel op­pose trop sou­vent ceux qui savent (en gé­né­ral : les profs) et ceux qui ne savent pas (les « igno­rants »), les pre­miers ayant vo­ca­tion à par­ler et les se­conds à écou­ter et se taire. Place de la Ré­pu­blique, toutes les voix ont la même va­leur et au­cun titre n’a cours, si pres­ti­gieux soit-il. L’uni­ver­si­taire Loïc Blon­diaux, spé­cia­liste de la dé­mo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive, ra­conte que, sol­li­ci­té pour in­ter­ve­nir dans di­verses com­mis­sions, il est chaque fois pré­sen­té comme « Loïc » et que son statut est gom­mé, afin d’évi­ter l’e et d’in­ti­mi­da­tion.

Dès lors, don­ner son avis sur le mou­ve­ment, c’est dé­jà en­freindre l’exi­gence d’ho­ri­zon­ta­li­té. « Nuit de­bout n’a nul be­soin d’in­tel­lec­tuels pour ré­flé­chir. La pro­duc­tion d’idées est im­ma­nente au mou­ve­ment dont chaque membre est un in­tel­lec­tuel et l’en­semble un in­tel­lec­tuel “col­lec­tif ” », as­su­rait un groupe d’in­tel­lec­tuels dans « le Monde » la semaine der­nière. Ch­ris­tian La­val, le so­cio­logue des « com­muns », par­tage le diag­nos­tic : « J’y vais, j’écoute, je me sens en em­pa­thie, mais je ne vais pas me mettre à don­ner des le­çons. Ce­la re­lève d’une co­hé­rence éthique. » Comme lui, des pen­seurs viennent, ob­servent, échangent, tout en res­tant ano­nymes. Et si cer­taines fi­gures – le jour­na­liste Fran­çois Ru n, l’éco­no­miste Frédéric Lor­don – ont émer­gé du noyau ini­tial, ceux-là aus­si ont soin de li­mi­ter leurs in­ter­ven­tions. Signe des temps : Ch­ris­tian La­val a créé avec d’autres cher­cheurs et mi­li­tants un blog ano­nyme, le « Col­lec­tif cri­tique ». Si, grâce à Nuit de­bout, la vie in­tel­lec­tuelle per­dait un peu de sa fas­ci­na­tion pour les grandes si­gna­tures, ce se­rait un ac­quis pré­cieux.

Néan­moins, la dis­cré­tion s’ex­plique aus­si par une cer­taine per­plexi­té. Que veut ce mou­ve­ment? Qu’ex­prime-t-il? Où vat-il? De pas­sage à « Ré­pu » dé­but avril, le phi­lo­sophe Jean-Luc Nan­cy confiait à « l’Obs » qu’il y man­quait de la « fer­veur ». Pa­trick Bou­che­ron, pro­fes­seur au Col­lège de France et spé­cia­liste des com­munes ita­liennes au Moyen Age, se de­mande si l’on ne se paye pas de mots : « Su t-il de s’as­seoir sur une place pour faire com­mune ? » Le so­cio­logue Eric Fas­sin, tout en a chant son sou­tien, ad­met que « le sens n’est pas don­né d’avance. Peut-être n’est-il pas dans la re­ven­di­ca­tion, mais dans le simple fait de du­rer ».

C’est cette du­rée – si elle se confirme –, qui pour­rait fi­nir par bri­ser le si­lence. Dé­jà, le so­cio­logue Geo roy de La­gas­ne­rie, ha­bi­tué aux po­si­tions tran­chantes, a dé­non­cé la naï­ve­té qui consiste à croire qu’on peut faire de la po­li­tique en ne re­ven­di­quant rien. Jacques Ran­cière, sur Me­dia­part, a poin­té les forces du mou­ve­ment (pas­ser du deuil à la lutte) et ses li­mites (l’illu­sion du consen­sus). Et le phi­lo­sophe Mi­chaël Foes­sel, dans « Li­bé­ra­tion », a op­po­sé « l’iner­tie joyeuse » de Nuit de­bout au slo­gan « En marche! » d’Em­ma­nuel Ma­cron. Une « joyeuse iner­tie » qui, ap­pli­quée à la pen­sée, consiste jus­te­ment à prendre son temps avant de li­vrer une ana­lyse dé­fi­ni­tive. Là en­core, ce n’est pas plus mal !

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