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A MOON SHAPED POOL, PAR RA­DIO­HEAD (RA­DIO­HEAD.COM).

L'Obs - - Le Sommaire - GRÉ­GOIRE LEMÉNAGER

Au dé­but du mois, Ra­dio­head a e acé ses traces sur in­ter­net. Du coup, in­ter­net n’a ja­mais au­tant par­lé de Ra­dio­head. Le dé­sir se nour­rit du manque, comme di­sait Pla­ton, qui n’avait pour­tant pas beau­coup étu­dié le mar­ke­ting. L’éclipse s’est ter­mi­née le 8 mai, avec la mise en ligne d’un neu­vième al­bum où le quin­tet d’Abing­don res­sort le grand jeu : « A Moon Shaped Pool » n’est pas qu’« une pis­cine en forme de lune » comme l’an­nonce son titre en guise de rê­ve­rie noc­turne ; c’est aus­si l’un des plus beaux disques du groupe de­puis « OK Com­pu­ter », in­dé­pas­sable mo­nu­ment de 1997.

Ou­ver­ture faus­se­ment fes­tive avec des cordes ten­dues comme des per­cus­sions, pen­dant qu’une basse bour­donne dans un coin et que se pointe le la­men­to de Thom Yorke, « Burn the Witch » (« Brû­lez la sor­cière ») est un ap­pel à la mé­fiance : « Aban­don all rea­son/Avoid all eye contact/Do not react/Shoot the mes­sen­gers ». La suite n’est pas plus gaie. Par­tout règnent la dé­so­la­tion, l’an­xié­té, la so­li­tude, comme si les ar­chi­tec­tures de Ra­dio­head étaient là pour creu­ser du vide au coeur du plein et sculp­ter des in­som­nies en fai­sant cli­gno­ter des sons étranges. Jon­ny Green­wood, le touche-à-tout de la bande, n’a pas si­gné pour rien les mu­siques des films de Paul Tho­mas An­der­son. Il en reste quelque chose dans le la­co­nisme hyp­no­tique de « Decks Dark », la pro­fon­deur oua­tée de « Glass Eyes », le vio­lon­celle qui fuse sur les quelques notes de pia­no de « Day­drea­ming », le funk fu­tu­riste et ra­len­ti de « Iden­ti­kit », ou la gui­tare sèche qui se pose sur une pul­sa­tion sourde dans « De­sert Is­land Disk », pen­dant que Yorke ré­pète, comme font les adeptes de la mé­thode Coué : « Di erent types of love are pos­sible. »

Les dis­ciples de Sainte-Beuve no­te­ront que le chan­teur de Ra­dio­head s’est sé­pa­ré de sa femme, et que ça pour­rait ex­pli­quer la mé­lan­co­lie gé­né­rale de ces onze so­nates au clair de lune. Les autres se di­ront que les mo­tifs de mé­lan­co­lie n’ont ja­mais man­qué, sur­tout par les temps qui courent. Une chose est sûre : pour les Pink Floyd du

siècle, ce disque est une ma­chine à dé­fier le temps, qui soude un goût mar­qué pour le bi­douillage élec­troex­pé­ri­men­tal avec le rock mé­lo­dieux des dé­buts, et re­noue avec le cu­rieux mé­lange d’épure et d’em­phase in­ven­té il y a une ving­taine d’an­nées. La preuve, « A Moon Shaped Pool » s’achève comme tout a com­men­cé, avec la fan­to­ma­tique « True Love Waits », écrite en 1994, et ces pa­roles : « I’m not li­ving. I’m just killing time. »

Thom Yorke, lea­der et chan­teur de Ra­dio­head, en concert à Stras­bourg en 2012.

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