Le drame d’Al­modó­var

Si le ci­néaste es­pa­gnol est si sombre, ce n’est pas en rai­son de l’af­faire des “Pa­na­ma pa­pers” ni parce qu’il n’a ja­mais eu la palme d’or, c’est à cause de “Ju­lie­ta”. Ren­contre

L'Obs - - Le Sommaire - PRO­POS RECUEILLIS PAR PAS­CAL MÉ­RI­GEAU

Q ue Pe­dro Al­modó­var n’ait ja­mais rem­por­té la palme d’or est l’aber­ra­tion la plus criante du Fes­ti­val de Cannes. « Ju­lie­ta » peut-il ob­te­nir, en 2016, ce qui a été re­fu­sé à « Tout sur ma mère » en 1999, « Vol­ver » en 2006, ou « Etreintes bri­sées », peut-être son chef-d’oeuvre, en 2009 ? Al­modó­var ne se­rait pas le pre­mier ci­néaste dis­tin­gué alors que tout le monde ima­gi­nait son heure pas­sée, mais il est vrai que son nou­veau film va surprendre. C’est le plus sombre et son au­teur en convient : « Je l’ai com­pris quand j’ai com­men­cé l’adap­ta­tion des trois nou­velles d’Alice Mun­ro dont je me suis ins­pi­ré. J’ai su que le film met­trait en scène tous les élé­ments d’un mé­lo­drame, mais que ce se­rait un drame en­tiè­re­ment re­te­nu. Le mé­lo­drame ap­pelle les ex­cès et ac­corde une place à l’hu­mour. Le drame, non. J’ai dé­ci­dé en toute conscience qu’il n’y au­rait, dans “Ju­lie­ta”, pas la moindre trace d’hu­mour. Et même si j’ai eu du mal, je m’y suis te­nu ! » Le prin­cipe choi­si éloi­gnait aus­si la ten­ta­tion du ba­roque, de même qu’il exi­geait des in­ter­prètes qu’elles se contraignent : « J’ai dit aux ac­trices qu’elles avaient épui­sé toutes leurs larmes dans les el­lipses du ré­cit. Et lorsque la si­tua­tion ren­dait les larmes in­évi­tables, je leur de­man­dais de les lais­ser cou­ler comme par mé­garde, et sur­tout sans gé­mir, sans crier. »

DEUX AC­TRICES POUR JU­LIE­TA

Les mo­tifs de pleu­rer ne manquent pas dans « Ju­lie­ta », his­toire d’une femme qui part à la re­cherche de sa fille, dont elle est sé­pa­rée de­puis des an­nées, de­puis la mort bru­tale du père. Des morts, des sé­pa­ra­tions for­cées, des drames, il y en a d’autres, tout au long des an­nées qui passent et qui ont conduit le ci­néaste à prendre deux ac­trices pour le même rôle : « Je ne vou­lais pas d’une ac­trice vieillie par le ma­quillage, c’est pour cette rai­son que je n’ai pas fait ap­pel à Pe­né­lope Cruz, à qui j’avais pen­sé un mo­ment. Je sou­hai­tais que la jeune Ju­lie­ta soit vrai­ment très jeune, pleine de vie et d’es­poir, et que la Ju­lie­ta de main­te­nant porte le poids de ce qu’elle a vé­cu. J’ai donc choi­si Adria­na Ugarte [Ju­lie­ta de 25 à 40 ans, NDLR] et Em­ma Suá­rez. Deux ac­trices pour une seule Ju­lie­ta, c’est ce qui donne l’im­pres­sion que, lors­qu’elle ra­conte l’his­toire qu’elle a vé­cue au­tre­fois, Ju­lie­ta a le sen­ti­ment de par­ler d’une autre femme, comme si elle rê­vait. » A l’ex­cep­tion de Ros­sy de Pal­ma, uti­li­sée d’ailleurs à contre-em­ploi, il n’y a là au­cune des ac­trices ha­bi­tuelles d’Al­modó­var (« Au­cun rôle ne pou­vait cor­res­pondre à l’une d’elles »), ca­rac­té­ris­tique qui achève de faire de « Ju­lie­ta » une oeuvre sin­gu­lière.

Le ci­néaste y met en place les élé­ments qui lui sont chers, à com­men­cer par les trains, qui y tiennent un rôle es­sen­tiel : « Quand je vi­vais dans le pe­tit vil­lage de mon en­fance, avant d’at­teindre mes 8 ans, al­ler at­tendre quel­qu’un à la gare était pour moi un évé­ne­ment ex­tra­or­di­naire. Les trains qui pas­saient par là étaient rares, ils de­vaient leur fal­loir deux heures pour par­cou­rir 20 ki­lo­mètres, mais il n’exis­tait pas d’autre moyen de par­tir loin. Les trains, c’était l’aven­ture. J’ai tou­jours ai­mé les films avec des trains, no­tam­ment ceux de Hit­ch­cock, “la Bête hu­maine” de Re­noir et son re­make par Fritz Lang, “Dé­si­rs hu­mains”, et j’ai tou­jours eu en­vie de fil­mer dans un train. »

Voi­là qui est fait, et ma­gis­tra­le­ment : une des plus belles scènes de « Ju­lie­ta » est si­tuée dans un train de nuit. C’est une scène de mort qui ouvre sur une scène d’amour, qu’Al­modó­var a fil­mée deux fois, après qu’un re­flet dans une vitre lui eut ins­pi­ré une idée nou­velle. En e et, cette his­toire si te­nue s’est trou­vée sou­mise au ha­sard du tour­nage, ce même ha­sard qui dé­ter­mine le cours de la vie des per­son­nages : « Je peux dire que “Ju­lie­ta” était si pré­ci­sé­ment écrit qu’il était en quelque sorte mon­té dans la ca­mé­ra. Mais, au contraire de Hit­ch­cock, qui des­si­nait tout au point d’a rmer qu’il ne lui était pas né­ces­saire de voir les rushs, j’es­père des sur­prises, et il y en a tou­jours. Le ha­sard se ré­vèle par­fois gé­né­reux pour le ci­néaste, le tour­nage doit être vi­vant, il faut sa­voir s’adap­ter aux ac­trices (Hit­ch­cock, lui, n’ai­mait pas les ac­trices, ce qui ne l’a pas em­pê­ché d’être un im­mense ci­néaste), la lu­mière sur leur peau peut vous ame­ner à mo­di­fier un élé­ment, le dé­cor peut tout chan­ger. »

Le dé­cor, jus­te­ment, o re à Al­modó­var d’en­trer lui-même dans son film : il le com­pose en y ap­por­tant des ob­jets per­son­nels, des élé­ments de son

propre uni­vers. Une sta­tuette, un ta­bleau, une ser­viette éponge (avec la­quelle Ju­lie­ta se sèche les che­veux et dont le ci­néaste se sert ha­bi­tuel­le­ment), jus­qu’à sa cor­beille à pa­pier : « Je sa­vais que la ser­viette de­vait être mar­ron, dès le scé­na­rio j’avais celle-là en tête, alors je l’ai ap­por­tée. Quand j’ai dé­cou­vert les livres dis­po­sés dans l’ap­par­te­ment, j’ai pen­sé qu’ils ne conve­naient pas au per­son­nage, j’ai donc de­man­dé que l’on aille chercher une cen­taine des miens. Les titres ne sont pas vi­sibles à l’écran, mais moi, je sais ! Sou­vent, je me pro­cure un ob­jet dont je sais qu’un jour ou l’autre je l’uti­li­se­rai dans un film. Le pe­tit plon­geur de rien du tout qui, dans “At­tache-moi”, se di­rige vers le sexe de Vic­to­ria Abril dans sa bai­gnoire, je l’avais ache­té des an­nées au­pa­ra­vant dans un aé­ro­port. J’ai aus­si deux ca­na­pés que je fais re­cou­vrir et qui me servent d’un film à l’autre. Comme je n’ai pas as­sez de place à Ma­drid, tous ces meubles et ob­jets sont en­tas­sés dans une mai­son à la cam­pagne, et comme ils sont tous de style di érent, ceux du moins qui ont un style, le dé­cor est à hur­ler. »

LA FORCE VISUELLE DES OB­JETS

C’est ain­si que ça se passe « chez Pe­dro », c’est aus­si pour­quoi ses films ne res­semblent à ceux d’au­cun autre ci­néaste : « Les ob­jets et les oeuvres d’art, ta­bleaux, sculp­tures, a ches, par­tagent la ve­dette avec les per­son­nages. Je les choi­sis pour leur force visuelle et ils doivent “dire” les per­son­nages mieux qu’eux-mêmes ne sont à même de le faire : ce que les mots ne peuvent tra­duire, le dé­cor l’ex­prime. Dans “Ju­lie­ta”, l’a che de l’ex­po­si­tion Lu­cian Freud a même droit à un plan pour elle seule, et alors Freud pa­raît contem­pler Ju­lie­ta qui cherche l’en­ve­loppe qu’elle a je­tée… dans “ma” cor­beille. » Ne pas croire tou­te­fois que cette vo­lon­té de tout contrô­ler et cette ca­pa­ci­té à dé­ci­der de tout font que le ci­néaste se prend pour qui il n’est pas : « Je sais bien qu’en di­sant ce­la je vais don­ner l’im­pres­sion de me com­por­ter comme Dieu le père. En vé­ri­té, je crois que tout ce­la me per­met de me ras­su­rer. »

De quoi se mon­trer plus dé­ten­du à l’heure de mon­ter, une fois en­core, les marches de Cannes ? « Je ne pense ja­mais au Fes­ti­val quand j’écris, tourne ou monte. Mais cette sé­lec­tion me donne à pen­ser que je ne suis pas en­core consi­dé­ré comme une vache sa­crée. Et ce­la su t à mon plai­sir. » « Ju­lie­ta », par Pe­dro Al­modó­var, à Cannes le 17 mai et en salles le 18 mai.

Bio Pe­dro Al­modó­var est né en Cas­tille le 24 sep­tembre 1949. Il a réa­li­sé no­tam­ment « Ma­ta­dor » (1985), « Femmes au bord de la crise de nerfs » (1988), « Ta­lons ai­guilles » (1991), « Tout sur ma mère » (1999), « Parle avec elle » (2002), « Vol­ver » (2006), « Etreintes bri­sées » (2009), « les Amants pas­sa­gers » (2013).

Adria­na Ugarte – Ju­lie­ta jeune – et Ros­sy de Pal­ma, seule des ac­trices ha­bi­tuelles du réa­li­sa­teur à être pré­sente dans le film.

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