Le bal des ac­trices

S’il y a tou­jours aus­si peu de réa­li­sa­trices en sé­lec­tion o cielle (trois seule­ment), les co­mé­diennes, consa­crées ou no­vices, y tiennent en re­vanche les plus grands rôles. Por­trait de groupe

L'Obs - - Le Sommaire - NI­CO­LAS SCHALLER

LES FAVORITES

Si Cannes était un évé­ne­ment spor­tif, elles se­raient les têtes de sé­rie de cette sai­son. Ain­si Ma­rion Co­tillard bri­gue­ra pour la cin­quième an­née consé­cu­tive le prix d’in­ter­pré­ta­tion fé­mi­nine qui ne cesse de lui échap­per avec, cette fois, non pas un, mais deux films : d’abord, le très at­ten­du « Juste la fin du monde », adap­ta­tion de la pièce de Jean-Luc La­garce par Xa­vier Do­lan, où elle joue l’épouse de Vincent Cassel, lui-même fils de Na­tha­lie Baye, frère de Léa Sey­doux et de Gas­pard Ul­liel, ce der­nier re­trou­vant sa fa­mille pour leur an­non­cer qu’il va mou­rir du si­da. En­suite, le net­te­ment moins hype « Mal de pierres », de Ni­cole Gar­cia, qui trans­pose dans la cam­pagne fran­çaise des an­nées 1940 le ro­man sarde de Mi­le­na Agus sur le des­tin d’une femme amou­reuse qui s’a ran­chit des car­cans pa­triar­caux.

Kris­ten Ste­wart mon­te­ra, elle aus­si, les marches à deux re­prises, pour le Woo­dy Al­len, « Ca­fé So­cie­ty », pré­sen­té en ou­ver­ture mais hors com­pé­ti­tion, et pour « Per­so­nal Shop­per » d’Oli­vier As­sayas. Après « Sils Ma­ria » (en lice il y a deux ans), le ci­néaste fran­çais filme l’ac­trice amé­ri­caine en pe­tite main du monde de la mode han­tée par la mort de son frère ju­meau. La mode et son cô­té obs­cur ont aus­si ins­pi­ré Ni­co­las Win­ding Refn. Dans « The Neon De­mon », qui s’an­nonce comme son « Gla­mo­ra­ma », le Da­nois plonge la dia­phane Elle Fan­ning dans l’uni­vers im­pi­toyable du man­ne­qui­nat qu’il fan­tasme en Go­morrhe gore et néo-pop. C’est la pre­mière fois que le réa­li­sa­teur de « Drive », adepte des at­mo­sphères vi­riles et éthé­rées, prend une femme pour muse. Au contraire des frères Dar­denne, ces éter­nels fil­meurs d’ac­trices, qui suivent avec leur ca­mé­ra, dans « la Fille in­con­nue », Adèle Hae­nel, une jeune mé­de­cin ga­gnée par la culpa­bi­li­té après un dé­cès que, peut-être, elle au­rait pu évi­ter.

Ques­tion sub­si­diaire : le pré­sident du ju­ry, George Miller, fa­vo­ri­se­ra-t-il son ac­trice de « Mad Max : Fu­ry Road », Char­lize The­ron, qui concourt dans le film de son ex, Sean Penn, « The Last Face », love sto­ry entre la res­pon­sable d’une ONG et un mé­de­cin (Ja­vier Bar­dem) sur fond de crise hu­ma­ni­taire en Afrique ? Rien n’est moins sûr. Ha­bi­tuée de Cannes et de ses sec­tions pa­ral­lèles, la beau­té per­sane entre dans la grande com­pé­ti­tion avec « Pa­ter­son » de Jim Jar­musch. Comment êtes-vous ar­ri­vée dans l’uni­vers de Jim Jar­musch? Jim m’a contac­té via mon agent – je crois qu’il m’avait re­mar­quée dans « Syn­gué Sa­bour – Pierre de pa­tience » –, on s’est par­lé par Skype puis il a vou­lu que je vienne à sa ren­contre. J’étais en Aus­tra­lie sur le tour­nage de « Pi­rates des Ca­raïbes 5 », ce­la m’était im­pos­sible. Et il m’a quand même choi­sie. Je n’y croyais pas : Jar­musch fait par­tie de mes idoles de­puis qu’à l’âge de 12 ans j’ai dé­cou­vert ses courts-mé­trages « Co ee & Ci­ga­rettes » à la té­lé ira­nienne. Après « On­ly Lo­vers Left Alive » sur des vam­pires vi­vant à De­troit, Jar­musch filme de nou­veau un couple d’ar­tistes dans une ville en crise. On a tour­né à Pa­ter­son, dans le New Jer­sey. Une ville spé­ciale, à la fois dé­pri­mante et créa­tive, un vi­vier d’ar­tistes. Pa­ter­son est aus­si le nom du per­son­nage qu’in­ter­prète Adam Dri­ver : il s’ins­pire d’un des meilleurs co­pains de Jim, un vieux poète qui était à nos cô­tés tout le tour­nage. Moi, je joue une touche-à-tout qui ne cesse de créer des choses. C’est un film sur la poé­sie du ba­nal, sur ceux qui rendent l’or­di­naire ex­tra­or­di­naire. En­fin, je crois : je ne l’ai pas en­core vu.

Que re­pré­sente Cannes pour vous? Quand on vient pré­sen­ter un film, c’est très in­tense; la pro­mo­tion, le pro­to­cole, les soi­rées, on n’a le temps de voir au­cun film, on ne dort pas as­sez. Cette an­née, comme je joue « An­na Ka­ré­nine » au Théâtre de la Tem­pête (voir « l’Obs » du 5 mai), je ne vais y pas­ser que vingt-quatre heures. La

“Jar­musch, mon idole”

LES REINES

Elles connaissent le Fes­ti­val comme leur poche et viennent, cette an­née, dé­fendre un film que l’on n’at­ten­dait pas d’elles ou un rôle par­ti­cu­liè­re­ment casse-gueule. Ju­liette Bi­noche, prix d’in­ter­pré­ta­tion fé­mi­nine en 2010 pour « Co­pie conforme », et Va­le­ria Bru­ni Te­des­chi, prix Un cer­tain re­gard en 2007 pour « Ac­trices », sont des grandes bour­geoises de la Belle Epoque mal­me­nées par des pro­los an­thro­po­phages dans « Ma Loute », l’in­sen­sé who­du­nit ch’ti de Bru­no Du­mont (voir p. 103). Deux fois cou­ron­née (pour « Vio­lette No­zière » et pour « la Pia­niste »), Isa­belle Hup­pert en­tre­rait dans l’his­toire si elle l’était une troi­sième fois pour son rôle de femme vio­lée dans « Elle », le thril­ler hit­ch­co­ckien à l’hu­mour cin­glant tour­né en France par le réa­li­sa­teur de « Ba­sic Ins­tinct », Paul Ve­rhoe­ven. En­fin, Jodie Foster fou­le­ra le ta­pis rouge afin de pré­sen­ter, hors com­pé­ti­tion, « Mo­ney Mons­ter », son thril­ler avec George Cloo­ney et Ju­lia Ro­berts, qua­rante ans après la palme d’or dé­cer­née à « Taxi Dri­ver ». Ro­bert De Ni­ro pas­sant aus­si par là pour pré­sen­ter « Hands of Stone » en séance spé­ciale, on sent poindre la mon­tée des marches com­mé­mo­ra­tive.

Tout dans « Aqua­rius », le deuxième film de Kle­ber Men­don­ça Fil­ho (« les Bruits de Re­cife »), fresque fa­mi­liale et so­cio­cul­tu­relle d’une dou­ceur et d’une in­tel­li­gence rares, tourne au­tour d’elle. Elle, c’est Cla­ra, veuve, belle et tou­jours sexy, ma­triarche d’une grande fa­mille à Re­cife, une ex­jour­na­liste en­tou­rée par sa gou­ver­nante et son im­pres­sion­nante col­lec­tion de vi­nyles, qui re­fuse de quit­ter son ap­par­te­ment mal­gré les in­ti­mi­da­tions d’un puis­sant groupe im­mo­bi­lier pres­sé de ra­ser les lieux pour construire mo­derne. Elle, c’est aus­si So­nia Braga, l’épa­tante in­ter­prète de Cla­ra, la De­neuve bré­si­lienne, qui trouve là le rôle d’une vie, ce­lui qu’elle n’at­ten­dait pro­ba­ble­ment plus. « Quand j’ai dé­cou­vert le scé­na­rio, nous dit-elle, j’ai dû m’ar­rê­ter à la moi­tié : c’était trop. Comment pou­vaisje me re­trou­ver à ce point dans ce que je li­sais, être en ac­cord avec tout ce que ce­la dit de la vie, du Bré­sil? Sans comp­ter qu’à 65 ans il est rare de se voir pro­po­ser un per­son­nage de son âge. » So­nia Braga est une star dans son pays. « Il y a trois per­sonnes que tous les Bré­si­liens connaissent : la pré­si­dente, le pape et moi », iro­nise-t-elle. Elle vit à New York où, comme en France, tout le monde l’a dé­jà vue sans for­cé­ment l’iden­ti­fier. Le pu­blic fé­mi­nin et sé­rie­phage re­con­naît en elle l’amante ca­liente de Sa­man­tha dans « Sex and the City ». Les ama­teurs de ci­né­ma d’ac­tion se rap­pellent avec émo­tion la scène où elle al­lume Clint East­wood li­go­té à une chaise dans « la Re­lève », pour­tant un des films les plus gra­ti­nés de l’ac­teur­réa­li­sa­teur. Les ci­né­philes de plus de 50 ans se sou­viennent de « Do­na Flor et ses deux ma­ris », car­ton in­ter­na­tio­nal qui l’a pro­pul­sée muse et sex-sym­bol de la fin des an­nées 1970, et du « Bai­ser de la femme arai­gnée », pré­sen­té à Cannes en 1985. Tout le monde alors s’ar­ra­chait la Braga. Y com­pris le Fes­ti­val qui l’ac­cueillit au sein du ju­ry pré­si­dé par Syd­ney Pol­lack en 1986 puis à l’a che de « Mi­la­gro » de Ro­bert Red­ford, avec le­quel elle eut une idylle. Vingt ans plus tard, quel beau prix d’in­ter­pré­ta­tion fé­mi­nine elle fe­rait !

“La pré­si­dente, le pape et moi”

LES DÉ­BU­TANTES

Le palmarès can­nois peut chan­ger la vie d’une in­con­nue en quelques se­condes – de­man­dez à Adèle Exar­cho­pou­los et Emi­lie De­quenne – ou pour seule­ment quelques se­condes – qui se sou­vient de Sé­ve­rine Ca­neele, ré­com­pen­sée pour « l’Hu­ma­ni­té », ou de Mo­nique Mer­cure, pri­mée en 1977? Ce pour­rait être au tour cette an­née de Sa­sha Lane, une étu­diante qui tra­vaillait comme ser­veuse dans un bar du Texas avant qu’An­drea Ar­nold (« Fish Tank »), sé­duite par son look grunge et ses dread­locks, lui confie le pre­mier rôle de son road-mo­vie, « Ame­ri­can Ho­ney », sur une ado en rup­ture de ban. De­puis, elle par­tage la vie de Shia LaBeouf, son par­te­naire dans le film. Faut-il y voir un signe, son per­son­nage se pré­nomme Star…

Ruth Neg­ga, elle, n’est pas une néo­phyte mais elle tient son pre­mier grand rôle dans l’al­lé­chant « Lo­ving » de Je Ni­chols (« Mid­night Spe­cial »), l’his­toire vraie des époux Lo­ving, condam­nés à la pri­son pour ma­riage in­ter­ra­cial dans l’Amé­rique des an­nées 1950. Le vi­sage de la Fran­çaise In­dia Hair et ce­lui de la Co­réenne Kim Min-hee sont connus des ci­né­philes : la pre­mière a tour­né dans « Ca­mille re­double », la se­conde, chez Hong Sang-soo. On les re­trouve pour la pre­mière fois en com­pé­ti­tion, l’une dans « Res­ter ver­ti­cal » d’Alain Gui­rau­die (« l’In­con­nu du lac »), qui met en scène, dit-on, une eu­tha­na­sie par so­do­mie (!), l’autre dans « Ma­de­moi­selle », le der­nier Park Chan-wook (« Old Boy »), va­ria­tion au­tour d’une fi­gure em­blé­ma­tique du ci­né­ma co­réen : la ser­vante au ser­vice d’une riche fa­mille. Elle est la dé­cou­verte de « Ju­lie­ta », le nou­veau por­trait de femme sous in­fluence hit­ch­co­ckienne si­gné Pe­dro Al­modó­var. Vous in­car­nez Ju­lie­ta jeune tan­dis qu’Em­ma Sua­rez la joue plus âgée. Ju­lie­ta est un per­son­nage pro­fond et com­plexe qui change beau­coup tout au long du film : elle connaît la pas­sion amou­reuse, le deuil, la so­li­tude, la peur. Mes pre­mières scènes se si­tuent dans les an­nées 1980. L’Es­pagne sort de la dic­ta­ture fran­quiste et Ju­lie­ta, comme la plu­part des Es­pa­gnols à cette époque, a une grande soif de vivre. Mais elle ne sait pas y faire avec les sen­ti­ments, elle n’a pas les ou­tils pour se confron­ter aux aléas de la vie. C’est son gros problème : dès qu’il y a un ma­laise, elle le glisse sous le ta­pis. « Ju­lie­ta » se dé­roule sur presque qua­rante ans. Vos chan­ge­ments de coupes de che­veux disent le temps qui passe et l’évo­lu­tion de votre per­son­nage. Les che­veux, c’est très im­por­tant pour Pe­dro. Quand on me dé­couvre, j’ai une per­ruque blonde et pun­ky : c’est une coif­fure re­ven­di­ca­trice, l’es­prit Mo­vi­da. Puis Ju­lie­ta fonde une fa­mille, elle trouve un équi­libre, j’ai une coupe plus na­tu­relle, les che­veux lâ­chés. Ma troi­sième coi ure est celle d’une femme qui se laisse al­ler, un zom­bie, le quo­ti­dien ne l’in­té­resse plus, elle a per­du le goût de vivre, elle est ailleurs, comme dans un mau­vais rêve. Là, ce sont mes vrais che­veux.

Quel est votre Al­modó­var pré­fé­ré ? « Tout sur ma mère ». Un chef-d’oeuvre. Vous êtes connue en Es­pagne pour une sé­rie té­lé à suc­cès. « El Tiem­po entre cos­tu­ras ». L’adap­ta­tion d’un best-sel­ler qui se passe dans les an­nées 1930. Je joue une fille qui part au Ma­roc avec son fian­cé et qui, là-bas, se fait pla­quer.

D’où ve­nez-vous ? Mon grand-père était scé­na­riste. Mes pa­rents sont avo­cats – comme mon frère – mais ce sont de grands ama­teurs de ci­né­ma et de mu­sique. Quand, à l’âge de 5 ans, je leur ai dit que je vou­lais être ac­trice, ma mère m’a ré­pon­du : « Tu es fa­ti­guée, ma fille, va te cou­cher! Ça ira mieux de­main. » A 16 ans, ils m’ont au­to­ri­sée à tour­ner dans un court-mé­trage dans le­quel je jouais le rôle d’une schi­zo­phrène : ça les a convain­cus de ma vo­ca­tion. Je ne les re­mer­cie­rai ja­mais as­sez de ne pas avoir fait de moi un en­fant-ac­teur.

Etes-vous dé­jà al­lée à Cannes ? Il y a deux ans, en tant qu’égé­rie es­pa­gnole de Ma­gnum [la crème gla­cée]. Cette an­née se­ra ma vraie pre­mière fois.

Ma­rion Co­tillard au Fes­ti­val de Cannes en 2014.

GOLSHIFTEH FARAHANI

pre­mière fois que j’y suis al­lée, pour « Deux Anges », ce fut as­sez dur. J’avais 18 ans, je dé­bar­quais d’Iran et je me suis fait vo­ler mon sac à dos. Je me suis re­trou­vée sans ar­gent, ni rien. Par la suite, j’ai dé­cou­vert quel lieu de ren­contres ma­gique pou­vait être le Fes­ti­val. Là, As­ghar Fa­rha­di a un film (« le Client », en com­pé­ti­tion), une dé­lé­ga­tion d’Iran fait le dé­pla­ce­ment, on va sans doute se re­trou­ver au­tour de la même table. Or, se­lon les au­to­ri­tés ira­niennes, ils n’ont pas le droit de me cô­toyer. Cannes, pour moi, c’est aus­si ça : la joie et la gêne de voir des gens que je ne de­vrais pas croi­ser. Ju­liette Bi­noche re­çoit le prix d’in­ter­pré­ta­tion fé­mi­nine pour « Co­pie conforme » en 2010.

Sa­sha Lane dans « Ame­ri­can Ho­ney ».

ADRIA­NA UGARTEE

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