“Mon­sieur le pré­sident, sau­vez nos en­fants !”

Echec sco­laire, dis­cri­mi­na­tions, ra­di­ca­li­sa­tion... L’ap­pel des mères des quar­tiers

L'Obs - - La Une - DOAN BUI ET NA­TA­CHA TATU

Ce sont sou­vent elles qui nous ont le plus mar­qués dans nos re­por­tages post-at­ten­tats. Elles. Les mères. Elles qui ont le cou­rage de par­ler, de dé­non­cer. Elles qui sur le ter­rain se dé­mènent, tentent de ré­pa­rer comme elles peuvent les mailles abî­mées de notre so­cié­té. Elles en­core qui se battent pour que l’ex­pres­sion « lien so­cial » ait en­core un sens. Elles ne se connaissent pas, ne sont pas d’ac­cord sur tout. Quel lien unit Latifa Ibn Ziaten, mère du mi­li­taire tué par Mo­ha­med Me­rah, et Vé­ro­nique Roy, mère de Quen­tin, dji­ha­diste mort en Sy­rie, toutes deux si­gna­taires de l’ap­pel ? Leur com­bat contre la ra­di­ca­li­sa­tion des jeunes. Latifa, Vé­ro­nique, Nadia, Djamila et tant d’autres sont des mi­li­tantes. Mais elles se sentent seules, pas as­sez sou­te­nues, pas en­ten­dues. D’Au­ber­vil­liers à Se­vran, en pas­sant par Rou­baix, nous sommes al­lés à leur ren­contre pour leur don­ner la pa­role.

Mères en deuil

« Votre fils, il est par­ti en Sy­rie? Vous avez de ses nou­velles ?

– Pen­dant un an, on se contac­tait ré­gu­liè­re­ment sur Skype. Mais de­puis dé­cembre, rien. Je ne sais pas s’il est mort ou vi­vant. Vous, votre fille, elle s’ap­pe­lait com­ment ? – Lo­la. Elle est morte au Ba­ta­clan. » Scène sur­réa­liste que de voir Georges Sa­lines, père or­phe­lin de­puis le 13 no­vembre, dis­cu­ter ain­si avec une di­zaine de « mères de dji­ha­distes », comme on les ap­pelle dé­sor­mais. Des mères dont le fils est par­ti en Sy­rie, et y est par­fois mort. L’échange a lieu lors d’un congrès, qui res­semble à un congrès quel­conque, salle de conférences mo­derne et sans charme, badges à épin­gler, slides Po­wer­point qui dé­filent… Sauf que, au Fate (Fa­mi­lies Against Ter­ro­rism and Ex­tre­mism), les in­ter­ve­nants qui dé­filent à la tri­bune ou qui sont as­sis dans la salle ont une pa­role bien plus forte que n’im­porte quel ex­pert : ce sont des pa­rents en deuil, di­rec­te­ment frap­pés par Daech. Des pa­rents, et sur­tout des mères. Une vé­ri­table in­ter­na­tio­nale des mères, car elles viennent de par­tout. Ca­na­da, France, Scan­di­na­vie, Bel­gique… Leur di­ver­si­té montre que Daech re­crute dans toutes les couches so­ciales. Via Fa­ce­book, elles se parlent sou­vent, échan­geant des conseils, des en­cou­ra­ge­ments. Voi­là Do­mi­nique Bons, qui a per­du son fils Ni­co­las en Sy­rie : un vi­sage ai­gu aux yeux clairs, pay­sage sculp­té par la dou­leur. As­sise à cô­té de la blonde Do­mi­nique, ca­tho­lique, la brune Sa­li­ha, mu­sul­mane : les deux femmes s’étreignent, ju­melles de deuil. « On se connaît si bien main­te­nant. Le fils de Sa­li­ha est mort à quelques jours d’in­ter­valle du mien. »

Ce qui les main­tient de­bout au­jourd’hui, toutes ces femmes ? Té­moi­gner. Etre par­tie pre­nante de la lutte contre la ra­di­ca­li­sa­tion. Le ré­seau in­ter­na­tio­nal Mo­ther for School, qui agit aus­si bien en Afrique qu’en Au­triche, mi­lite pour que les mères, au sein des écoles, fassent de la pré­ven­tion contre l’em­bri­ga­de­ment. Mo­ther for School fait dia­lo­guer des mères de vic­times du ter­ro­risme avec des mères de dji­ha­distes, convain­cu que les unes et les autres ont un rôle à jouer dans ce com­bat. La co­ha­bi­ta­tion ne coule pas de source. « Mère de dji­ha­diste », ça se conjugue tou­jours avec la honte, la culpa­bi­li­té à fleur de peau. Et quand Latifa Ibn Ziaten, mère du mi­li­taire tué par Mo­ha­med Me­rah et in­vi­tée star du col­loque, évoque à la tri­bune le « manque d’amour » qui ex­pli­que­rait se­lon elle la dé­rive des ter­ro­ristes, dans l’au­dience, ça grince. Do­mi­nique : « C’est n’im­porte quoi. On est quoi, alors, nous? Des mau­vaises mères in­ca­pables d’ai­mer leurs en­fants? » Mais peu im­porte. Une autre: « On n’est pas d’ac­cord avec elle, mais on a toutes le même ob­jec­tif: que les jeunes ar­rêtent de ser­vir de chair à ca­non à Daech. »

En Bel­gique, les re­grou­pe­ments de mères de dji­ha­distes ont pris un peu d’avance : « Par­fois, la po­lice nous a même envoyé des pa­rents de di­j­ha­distes, com­plè­te­ment désem­pa­rés », dit Gé­ral­dine, pré­si­dente d’un col­lec­tif belge. Ce qui stu­pé­fie Do­mi­nique Bons, qui rame avec son as­so­cia­tion, Sy­rien ne bouge: « Je n’ar­rive même pas à avoir des contacts dans la ré­gion avec les fa­milles concer­nées! Pa­reil pour al­ler faire de la pré­ven­tion au­près des jeunes, dans les écoles. Je crois qu’on gêne. » Vé­ro­nique Roy, de Se­vran (Seine-SaintDe­nis), a per­du son fils Quen­tin, mort en Sy­rie en jan­vier. Cette cadre dans un groupe de presse se rap­pelle avoir re­mué ciel et terre dès les pre­miers in­dices de ra­di­ca­li­sa­tion de son fils. En vain. C’est elle qui a in­ter­pel­lé Fran­çois Hol­lande dans l’émis­sion « Des pa­roles et des actes ». Elle en­core, qui, dans une lettre ou­verte, dé­non­çait la po­li­tique du maire de Se­vran, qu’elle ac­cuse d’avoir lais­sé faire. « J’en veux ter­ri­ble­ment aux élus. L’un des re­cru­teurs était em­ployé dans un col­lège. Nous ré­cla­mions de­puis long­temps qu’il y ait plus de com­mu­ni­ca­tion au­tour du nu­mé­ro vert Stop Dji­ha­disme. Il n’est sur le site de la mai­rie que de­puis quelques mois. Pour­quoi avoir été si lents ? »

Bri­gade des ma­mans

Au­jourd’hui, Nadia Remadna ne porte pas son gi­let es­tam­pillé « Bri­gade des mères ». « Quand j’ai lan­cé cette bri­gade, en 2014, je trou­vais ça mar­rant, le gi­let. Genre "bri­gade des stups", in­ter­ven­tion spé­ciale en urgence. Parce que c’est fi­na­le­ment tou­jours ce qu’on fait sur le ter­rain! De l’urgence! » Nadia Remadna, de Se­vran, est une mi­li­tante dans l’âme, tra­vailleuse so­ciale de­puis tou­jours. Elle a vu les « quar­tiers sen­sibles » chan­ger : « Avant, les mères avaient peur que leurs mômes soient dé­lin­quants. Main­te­nant, elles ont peur qu’ils de­viennent des ter­ro­ristes. » A Se­vran, on en est à dix dé­parts pour la Sy­rie. Une si­nistre comp­ta­bi­li­té qui la met en rage, Nadia. « Les élus sont cou­pables d’avoir lais­sé faire ! Pour gla­ner des voix, ils ont ca­res­sé les “bar­bus” dans le sens du poil. Mais, moi, je pré­fé­re­rais qu’ils construisent des écoles plu­tôt que des mos­quées ! »

Un dis­cours cash qui ne lui a pas ame­né que des amis. « Je suis fé­mi­niste et laïque, d’ori­gine al­gé­rienne. De­puis que je dis pu­bli­que­ment qu’il y a une emprise de la re­li­gion dans cer­tains quar­tiers, je me fais in­sul­ter. On me traite d’is­la­mo­phobe. Pour mes ga­mins, c’est dif­fi­cile. Il y a une pres­sion. Je vois des co­pains de mon fils qui dé­barquent à la mai­son et me font les gros yeux parce

que, dans la piz­za, il y a des lar­dons et que c’est “ha­ram”. Ils n’ont plus que ce mot­là à la bouche, ce qui est ha­lal, ce qui est “ha­ram”. » Alors, tant pis pour les cri­tiques, elle conti­nue à s’ac­ti­ver, avec sa bri­gade, Nadia. Elle a dé­jà re­cru­té dans ses rangs des mères de Cler­mont, Mâ­con et Au­ber­vil­liers. Cha­cune ré­pond dé­sor­mais aux SOS des fa­milles, donne un coup de main, trouve des contacts, dé­panne, loge par­fois en urgence des ga­mins pau­més ou des femmes bat­tues qui ne trouvent pas de foyer.

Au­jourd’hui, une jeune femme d’Or­léans l’a ap­pe­lée, en larmes. Sa pe­tite soeur, No­ra (le pré­nom a été chan­gé), 15 ans à peine, a fu­gué de­puis un an. Drogue, pros­ti­tu­tion et dé­but de ra­di­ca­li­sa­tion : elle tient de­puis peu d’étranges dis­cours sur l’is­lam. « Les po­li­ciers nous ont dit de faire une croix sur elle. Pour eux, elle est fi­chue », dit la grande soeur. La mère ? Gra­ve­ment ma­lade, elle ne sait plus que faire pour ré­cu­pé­rer sa ben­ja­mine. Au­jourd’hui, No­ra a pro­mis de ve­nir voir sa soeur à Pa­ris. « Si seule­ment je pou­vais la convaincre, elle va pas ve­nir, c’est sûr », pleure l’aî­née. Une heure de re­tard. Mais voi­là No­ra. Sa soeur l’en­lace, en larmes. Dans la bras­se­rie, No­ra s’as­sied, du bout des fesses. Elle ne tient pas en place. Son té­lé­phone sonne, in­sis­tant et tê­tu. Une voix d’homme au bout. Comme si la jeune fille était sur­veillée à dis­tance.

Le dis­cours de No­ra est confus. Elle se vante de sa der­nière « gar­dav » (garde à vue), où elle a don­né de faux pa­piers pour que les po­li­ciers ne voient pas qu’elle est mi­neure, dit être hé­ber­gée par un « pote » qui va «lui ap­prendre l’arabe», as­sure qu’elle doit ren­trer lui « faire la cui­sine »… Re­ve­nir dans sa fa­mille? « Plu­tôt cre­ver ! » La pe­tite va à nou­veau s’éva­nouir dans la na­ture. Nadia a pré­ve­nu un de ses « contacts » de la si­tua­tion. Il a ap­pe­lé la po­lice. Le ca­mion dé­barque très vite. In­ter­ven­tion mus­clée. No­ra se dé­bat, mord. Les po­li­ciers l’em­barquent. Son sac est res­té sur le banc. A l’in­té­rieur, une abaya, cette longue tu­nique-voile « Elle l’a re­ti­rée pour son ren­dez-vous avec sa soeur », sou­pire Nadia. Au bout d’une heure, les po­li­ciers veulent je­ter l’éponge. Pour eux, No­ra est une mi­neure en fugue, c’est tout. Bref, une fois qu’ils l’au­ront re­mise à la fa­mille, leur bou­lot est ter­mi­né. La drogue, la pros­ti­tu­tion, la ra­di­ca­li­sa­tion, ce n’est pas leur af­faire. Pa­nique chez la soeur de No­ra: « Elle s’en­fuit à chaque fois ! » Au bout d’un après-mi­di de coups de fil à des tra­vailleurs so­ciaux, des juges pour en­fants, Nadia ob­tient que No­ra soit trans­fé­rée à l’hô­pi­tal, puis à un juge pour en­fants, qui la pla­ce­ra dans un centre fer­mé. « Il faut la pro­té­ger d’elle-même, cette ga­mine. Si t’as de l’ar­gent, oui, il y a des ins­ti­tu­tions spé­cia­li­sées, des mai­sons. Et si­non…» De­main, Nadia ira ac­com­pa­gner des jeunes qui com­pa­raissent au tri­bu­nal de Bo­bi­gny, la rou­tine. « C’est comme vi­der la mer avec une cuillère. Mais si on est plu­sieurs à s’y mettre, ça mar­che­ra, peut-être ? »

Pa­roles de femmes libres

Elles se sont re­trou­vées au ca­fé cultu­rel Le Bouillon, der­rière l’église d’Au­ber­vil­liers, en Seine-Saint-De­nis: Djamila, la cin­quan­taine pim­pante, blou­son de cuir et im­menses boucles d’oreilles, mi­li­tante FCPE, Nadia, tren­te­naire, dont la robe sou­ligne un jo­li ventre de femme en­ceinte, Fa­ti­ma, la soixan­taine, mi­li­tante de­puis tou­jours, qui ha­bite dans le quar­tier Lan­dy, connu pour être « dif­fi­cile »… Ce sa­me­di ma­tin, elles sont face à nous, jour­na­listes, im­pa­tientes de sai­sir l’oc­ca­sion de nous in­ter­pel­ler. Puisque, de l’avis de toutes : « les médias ne nous en­tendent ja­mais ». C’est Djamila qui a choi­si le ca­fé :

« Il est bien, non ? C’est le seul en­droit où tu peux prendre un ca­fé tran­quille. Dans tous les autres ca­fés, à Au­ber­vil­liers, il n’y a que des hommes.

Nadia – Ah, oui, moi je ne vais ja­mais dans les autres ca­fés ! Tu te sens mal tout de suite !

Djamila – C’est quand même pas nor­mal qu’on doive pas­ser le pé­ri­phé­rique pour boire une bière sans se faire ju­ger… »

Elles sont toutes mères. Ou le se­ront bien­tôt. Nadia dé­signe son ventre, en sou­riant.

« Ce­lui-là, je me sai­gne­rais les veines pour qu’il aille dans le pri­vé. Moi, je fais du sou­tien sco­laire. Ça m’ef­fraie, ce que je vois. Les ga­mins, ils partent en vrille. »

Cris d’hor­reur de Fa­ti­ma et Djamila. Leurs en­fants à elles ont tous fait leur sco­la­ri­té dans le pu­blic.

Djamila – « Je te dis pas que c’est tout rose, hein! Mais les profs font du mieux qu’ils peuvent… C’est vrai que j’ai vu ce qui se pas­sait ailleurs, dans les quar­tiers plus bour­geois : mes filles ont été ins­crites un an au ly­cée de Saint-Maur-des-Fos­sés, tu sais ? Chez leur père… [Ils ont di­vor­cé, NDLR]. J’ai hal­lu­ci­né! J’avais l’im­pres­sion d’être sur une autre pla­nète. Aux réunions de pa­rents, c’était plein à cra­quer !

Fa­ti­ma – Alors qu’ici, par­fois, c’est dif­fi­cile de faire ve­nir les pa­rents. C’est comme s’ils se sen­taient illé­gi­times à l’école. Mais tes filles sont re­ve­nues à Au­ber­vil­liers, pour­tant ?

Djamila – Oui, fi­na­le­ment. Elles s’y sen­taient mieux. Elles ne vou­laient pas être éter­nel­le­ment vues comme “les filles du 9-3”. Ils les pre­naient de haut, les gens de Saint-Maur… Je me sou­viens de cette mère qui, à la pre­mière réu­nion, s’était plainte du trans­fert d’élèves du 93 qui al­laient faire

“Les médias ne nous en­tendent ja­mais.”

bais­ser le ni­veau ! Alors que ma Katia était pre­mière de la classe ! »

Les en­fants de Djamila et Fa­ti­ma sont grands, dé­sor­mais. Elles le disent: le quar­tier « a chan­gé ». Djamila a en­ten­du par­ler du pe­tit Z, par­ti en Sy­rie. Nadia: « Je t’ai ra­con­té le pe­tit de 6 ans qui re­fu­sait de m’écou­ter parce que j’étais une mé­créante qui n’obéis­sait pas bien à Dieu ? Moi, je suis mu­sul­mane, pour­tant! Et je suis sûre que je connais bien mieux le Co­ran que son père, qui lui far­cit la tête! On a vu pour­tant ce qu’ils nous ont fait, les is­la­mistes en Al­gé­rie ! »

Concert d’ap­pro­ba­tions. Elles sont toutes d’ori­gine al­gé­rienne, au­tour de la table. Djamila, née en France, Fa­ti­ma, qui se rap­pelle en­core l’Al­gé­rie co­lo­niale, mais a fait sa vie ici, Nadia, ar­ri­vée il y a quinze ans pour ses études. Au­cune ne porte le voile.

Djamila : « Quand mes filles m’ont an­non­cé qu’elles al­laient se voi­ler, ça m’a fait bi­zarre. Leur père, lui, il ne sup­porte pas. »

Nadia aus­si tient à sa che­ve­lure dé­cou­verte. A Au­ber­vil­liers, elle a tou­jours conti­nué à por­ter des jupes. « Un jour, dans un bus, un homme m’a in­sul­tée en arabe, me trai­tant de Sa­tan. Des “Al­la­hou ak­bar” ont fu­sé. Le chauf­feur a eu peur et m’a fait des­cendre. Si j’ai une fille, je ne veux pas qu’elle vive ça ! »

Com­bat­tante du “bled”

Avec son sou­rire conta­gieux et son éner­gie dé­bor­dante, Karima Ghiat est une fi­gure de l’Epeule, ce quar­tier de Rou­baix que ses ha­bi­tants ap­pellent « le bled » : bou­che­ries et su­per­mar­chés ha­lal, ke­babs, bou­tiques re­li­gieuses, bars à chi­cha et, de­vant la phar­ma­cie, une di­zaine d’ados qui dealent jour et nuit à ciel ou­vert. Fille de pa­rents al­gé­riens, cette chô­meuse de 48ans au RSA, née à Tour­coing, gé­né­reuse et en­ga­gée, porte à bout de bras l’as­so­cia­tion Me­lis­sa. Ins­tal­lée dans l’an­cienne MJC fer­mée faute de sub­ven­tions, cette épi­ce­rie so­li­daire est de­ve­nue le lieu de pa­roles des mères. Au­tour de la ca­fe­tière, on parle de drogue, de dé­lin­quance, de visites au par­loir… « Avant, ces femmes n’avaient per­sonne à qui se confier, au­cun en­droit pour échan­ger. Beau­coup s’en­fer­maient dans le dé­ni, pré­ten­dant que tout al­lait bien. Il y a tel­le­ment de honte en elles, ex­plique Karima. Quoi qu’il ar­rive, elles se sentent cou­pables. » Toutes ont un fils pas­sé par la case pri­son ou qui a au moins un ca­sier ju­di­ciaire. Elle re­grette que leurs en­fants soient en­suite mar­qués au fer rouge. « Ce sont en­core des ado­les­cents. Ils font des bê­tises. Il fau­drait pou­voir les ai­der à se re­le­ver. Et c’est à ce mo­ment-là qu’on les perd. » Les édu­ca­teurs de rue ? In­utiles, se­lon elles : « Ils fi­nissent sou­vent par bas­cu­ler dans la dé­lin­quance. » Mieux vau­drait for­mer des mères : « Nous, au moins, les jeunes nous res­pectent. On fait de notre mieux, mais on se sent très seules. Il fau­drait nous ai­der à les ai­der. » Karima en veut à ceux « qui ont créé ce ghet­to, d’où les jeunes ne sortent ja­mais. On n’at­tri­bue ja­mais de HLM aux Blancs, ici. Mais quand une fa­mille de Magh­ré­bins de­mande, c’est tou­jours dans ce genre de quar­tier qu’elle se re­trouve. » Elle re­fuse ce­pen­dant la victimisation. Elle hous­pille les mères « qui ne parlent pas as­sez à leurs en­fants », les pères « qui ont car­ré­ment dis­pa­ru ». « Beau­coup trop de pa­rents ont dé­mis­sion­né; on di­rait qu’ils ont peur de leurs en­fants, dit-elle. Quand vous voyez votre fils re­ve­nir avec des Nike à 100 eu­ros alors que vous lui en avez don­né 10, ne fer­mez pas les yeux », ré­pète-t-elle. Les jeunes, elle les connaît tous. Eux aus­si en prennent pour leur grade: « Ils disent qu’ils sont dis­cri­mi­nés. Je leur ré­ponds: “Re­gar­dez com­ment vous êtes ha­billés, com­ment vous vous pré­sen­tez ! Quel pa­tron va vou­loir de vous?” » Se­lon elles, il fau­drait moins les as­sis­ter et da­van­tage les res­pon­sa­bi­li­ser. Comme toutes les mères, ici, elle a peur de la ra­di­ca­li­sa­tion de ses en­fants. « Pour­quoi l’Etat ne sur­veille pas plus toutes ces mos­quées à deux francs, pour sa­voir ce qu’il s’y dit?» Karima sur­veille les te­nues, les prières trop fré­quentes, se ras­sure en voyant ses fils boire des bières. Elle dit qu’elle leur a quand même confis­qué leurs pas­se­ports, « par pré­cau­tion ».

La sa­gesse de Latifa

« Bon­jour ma­dame ! » Dans la cour du col­lège Jean-Gio­no, à Nice, les ado­les­cents agitent les mains: ils ont re­con­nu Latifa Ibn Ziaten, mère d’Imad Ibn Ziaten, le mi­li­taire tué par Mo­ha­med Me­rah, de­ve­nue une icône. Cette mère de cinq en­fants, qui vit à Rouen et est ar­ri­vée en France à 17ans – « Je ne sa­vais ni écrire, ni lire, ni par­ler fran­çais! » –, sillonne au­jourd’hui l’Hexa­gone, in­ter­ve­nant au­près de col­lèges, de mai­sons de quar­tier et de pri­sons. C’est la qua­trième fois qu’elle vient à Nice, où plu­sieurs jeunes sont par­tis en Sy­rie. « Un de nos ga­mins est par­ti là-bas il y a deux ans, ex­plique Mme Char­ron, le pro­vi­seur. Il conti­nue à dia­lo­guer sur Fa­ce­book avec l’un de nos élèves. Ils sont très in­fluen­çables à cet âge-là. D’où l’im­por­tance pour eux d’écou­ter des per­sonnes comme elle. Nous, per­son­nels de l’édu­ca­tion, nous avons d’ailleurs eu une for­ma­tion de sen­si­bi­li­sa­tion à la ra­di­ca­li­sa­tion. »

La ren­contre a lieu tout près du col­lège, dans la salle de spec­tacle de la MJC. Sur l’es­trade, Latifa Ibn Ziaten se tient toute droite, ha­billée en noir, avec ce voile dis­cret qu’elle porte en signe de deuil. Dans l’as­sis­tance, qui com­porte pour­tant près de 150 ga­mins, on en­tend les mouches vo­ler. Sous pro­tec­tion per­ma­nente, elle ra­conte les me­naces qu’elle su­bit, pro­ve­nant aus­si bien de cer­tains « Fran­çais de souche », qui ne sup­portent pas qu’elle s’ex­prime, parce que voi­lée, que de mu­sul­mans ra­di­caux : « J’en ai croi­sé, des jeunes qui me di­saient : “on ne cri­tique pas Me­rah, c’est un mar­tyr, un hé­ros”. Et ça fait mal. » Iden­ti­té, voile, ra­di­ca­li­sa­tion via in­ter­net : Latifa n’évite au­cun su­jet. « Alors, il y a des Fran­çais dans la salle?» lance-t-elle, en sou­riant, comme une pro­voc. Des « oui » ti­mides, des « non » plus so­nores. « Mais vous êtes nés en France, donc vous êtes fran­çais! Il ne faut pas avoir honte de le dire ! Il faut être fier d’être fran­çais. C’est ça, votre iden­ti­té. La re­li­gion, c’est pri­vé, c’est pas une iden­ti­té. Sur in­ter­net, il y en a qui vont ten­ter de vous sé­duire, en col­por­tant de faux dis­cours sur la re­li­gion. Ils vous disent : “on va s’oc­cu­per de toi, tu es exclu, tu es dis­cri­mi­né”. Je com­prends que cer­tains jeunes aient ce sen­ti­ment. Je vois bien le re­gard qu’on me jette, à cause de mon voile, quand j’ai un gros sac sur moi, c’est si ra­pide les amal­games. » Et de ra­con­ter com­ment elle en a rat­tra­pé plu­sieurs, de ces jeunes qui vou­laient par­tir en Sy­rie. Ou cette dis­cus­sion en pri­son avec un détenu, re­ve­nu du dji­had. « Au dé­but, il était fer­mé, agres­sif. » Au bout d’un cer­tain temps, le jeune homme a de­man­dé de lui par­ler en tête-à-tête. Au par­loir, il a cra­qué. « Il m’a dit: "Ta­ta, j’ai vu des choses hor­ribles là-bas.” Là, je sa­vais que j’avais ou­vert une brèche. Je conti­nue à le suivre. »

Son voile ? Elle en parle aus­si, re­gar­dant droit dans les yeux une toute jeune fille, qui, au dé­but de la séance, ar­bo­rait son hid­jab, in­ter­dit à l’école : elle l’avait re­mis sur le che­min condui­sant à la salle de la MJC. Le pro­vi­seur l’a tan­cée, elle l’a ôté. La scène n’a pas échap­pé à Latifa Ibn Ziaten. « Je porte mon voile parce que je suis en deuil. Mais si je tra­vaillais, je l’ôte­rais. Quand j’étais em­ployée dans les écoles, je ne l’ai ja­mais por­té! On doit res­pec­ter les va­leurs de la Ré­pu­blique. C’est comme ça qu’on pour­ra vivre en­semble. » Par­fois, sa voix se brise au sou­ve­nir d’Imad. Les larmes coulent. « Vous voyez, c’était en 2012, mais c’est comme hier, et, à chaque attentat, après “Charlie Hebdo”, après le 13 no­vembre, ça re­vient aus­si fort. Je conti­nue à m’in­ter­ro­ger : pour­quoi notre so­cié­té conti­nue-t-elle de fa­bri­quer des Mo­ha­med Me­rah ? » Dans la salle aus­si, on en­tend des ado­les­cents re­ni­fler, les yeux sont rouges. Une jeune fille se lève : « Est-ce qu’on peut faire une mi­nute de si­lence pour votre fils et les autres vic­times? » Si­lence im­pres­sion­nant dans la salle. On est loin des pro­vo­ca­tions qu’il a pu y avoir après « Charlie Hebdo » au col­lège, comme cet élève de sixième qui avait lan­cé un Al­la­hou ak­bar, pour « ri­go­ler ». A la fin de la ses­sion, les en­fants se pré­ci­pitent sur scène pour l’en­la­cer, ré­cla­mer des sel­fies. « On y va ! » rap­pelle le « staff » de la star. De­main, Latifa Ibn Ziaten va prê­cher la bonne pa­role à Nancy, de­vant des ly­céens.

“Nous, les jeunes nous res­pectent.”

VÉ­RO­NIQUE ROY NADIA REMADNA LATIFA IBN ZIATEN

VÉ­RO­NIQUE ROY a aus­si per­du son fils en Sy­rie. Elle mi­lite pour la pré­ven­tion de la ra­di­ca­li­sa­tion des jeunes.

LATIFA IBN ZIATEN , (au centre), au som­met des Fa­milles contre le Ter­ro­risme et l’Ex­tré­misme, le 29 avril à Pa­ris : « La re­li­gion, c’est pri­vé, c’est pas une iden­ti­té. »

NADIA, DJAMILA, HANANE et FA­TI­MA. « On doit res­pec­ter les va­leurs de la Ré­pu­blique, c’est ain­si qu’on pour­ra vivre en­semble. »

KARIMA GHIAT (2e à gauche), « Trop de pa­rents ont dé­mis­sion­né. On di­rait qu’ils ont peur de leurs en­fants. »

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