Ca­glia­ri, mode d’em­ploi

SENS DES­SUS DES­SOUS, PAR MI­LE­NA AGUS, TRA­DUIT DE L’ITA­LIEN PAR MA­RIANNE FAU­RO­BERT, LIA­NA LE­VI, 150 P., 15 EU­ROS.

L'Obs - - Critiques - DI­DIER JA­COB

M. Johnson, un vio­lo­niste âgé, ha­bite au der­nier étage d’un im­meuble de la ville de Ca­glia­ri (photo). Sous ses fe­nêtres, la Mé­di­ter­ra­née s’étale à l’in­fi­ni, et frappe le vi­si­teur. « Tu as vu cette lu­mière, comme elle joue sur les portes vi­trées, et ces pla­fonds si hauts ! », s’ex­clame An­na, la sexa­gé­naire de l’en­tre­sol, qui monte dès qu’elle peut pour ai­der le vio­lo­niste dans ses tâches quo­ti­diennes. Mère de Na­ta­sha, avec qui elle vit dans un lo­ge­ment presque in­sa­lubre, An­na sert à Johnson de dame de com­pa­gnie, et plus si a ni­tés. De­puis que Mme Johnson a quit­té le do­mi­cile, il s’est clo­char­di­sé, sen­ti­men­ta­le­ment aus­si. An­na ne tarde pas à re­pé­rer des re­vues por­no ca­chées dans son repaire. Elle joue le jeu, se met à por­ter des des­sous chics, rêve d’une nou­velle vie avec le grand ar­tiste du der­nier étage.

En Sar­daigne, les conver­sa­tions dans l’es­ca­lier servent de ci­ment au­tant qu’elles ali­mentent les ra­con­tars. La vie est un théâtre et les re­pré­sen­ta­tions, dans les im­meubles, se jouent tous les jours à gui­chets fer­més. On est à la fois acteur et spec­ta­teur de sa propre exis­tence – la­quelle, avec vue sur la mer, ne pour­ra qu’être sau­vée. Quelle in­fi­nie ten­dresse Mi­le­na Agus (dont Ni­cole Gar­cia vient d’adap­ter « Mal de pierres » au ci­né­ma) montre pour ses per­son­nages, aus­si noirs soient-ils ! Quelle ama­bi­li­té dans les émo­tions, quelle dou­ceur dans le style, quelle in­gé­nio­si­té aus­si ! Car l’im­meuble de Ca­glia­ri se trans­forme vite en pa­lais des glaces et le ro­man de Mi­le­na Agus en « Vie mode d’em­ploi » fa­çon Pe­rec.

A l’étage in­ter­mé­diaire vit Alice, une ro­man­cière au phy­sique in­si­gni­fiant qui tombe amou­reuse du fils de M. Johnson. Alice n’a ja­mais pu se re­mettre du sui­cide de son père, après que sa femme l’a voué aux gé­mo­nies. Mais n’est-ce pas Alice qui tire les fi­celles de cette co­mé­die hu­maine dont les ha­bi­tants de l’im­meuble se­raient de simples ma­rion­nettes ? « Dé­pêche-toi d’écrire ton mer­veilleux ro­man », de­mande An­na à Alice. La ro­man­cière lui a pro­mis une fin heu­reuse, où le vio­lo­niste du der­nier étage fi­ni­rait par s’ins­tal­ler avec An­na à l’en­tre­sol. Mi­racle du ro­ma­nesque que ce beau livre illustre à mer­veille.

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