L’al­mo­do­vart

JU­LIE­TA, PAR PE­DRO ALMODÓVAR. DRAME ES­PA­GNOL, AVEC EM­MA SUÁ­REZ, ADRIA­NA UGARTE, DA­NIEL GRAO, INMA CUESTA (1H39).

L'Obs - - Critiques - PAS­CAL MÉRIGEAU

Ce­la pour­rait s’ap­pe­ler « Tout sur ma fille ». Ou « Parle avec moi ». A ce­ci près que Pe­dro Almodóvar a dé­pla­cé le cur­seur, re­je­tant la ten­ta­tion du ba­roque, éli­mi­nant l’hu­mour et contra­riant son goût de la pro­vo­ca­tion. Au risque de dé­con­cer­ter ? Oui, voire de dé­ce­voir ceux qui se sont fait une concep­tion fi­gée des ci­néastes. C’est que « Ju­lie­ta » est un film se­cret. Et, pour com­men­cer, un film de se­crets. Où il est ques­tion de morts, de ha­sards, de bles­sures, d’ou­bli, de culpa­bi­li­té. En­fin, de tout ce qui fait mal, de tout ce que l’on cache aux autres or­di­nai­re­ment, et par­fois aus­si à soi-même.

Une ren­contre for­tuite dans une rue de Ma­drid avec la meilleure amie de sa fille conduit Ju­lie­ta à re­non­cer à quit­ter la ville, comme elle se dis­po­sait à le faire, et à écrire. C’est à elle-même au­tant qu’à cette fille, dont elle est sans nou­velles de­puis des an­nées, que Ju­lie­ta écrit, re­tra­çant les évé­ne­ments, sou­vent tra­giques, de son exis­tence. Au ci­né­ma, le pas­sé se conjugue tou­jours au pré­sent, c’est donc une autre Ju­lie­ta qui ap­pa­raît à l’écran dans les flash-back, deux ac­trices pour une même femme sai­sie à trente an­nées de dis­tance. Dans un train de nuit, un in­con­nu lui parle, elle l’ignore, la mort frappe, mais un autre homme ap­pa­raît, in­con­nu lui aus­si, et c’est l’amour qui entre dans leur vie. Le ha­sard joue avec les hu­mains, le ci­né­ma s’ap­plique à le ré­duire sans rien en pa­raître.

Au­tant que les pé­ri­pé­ties, ce sont les ob­jets, les cou­leurs, les sons qui as­surent la pro­gres­sion du ré­cit, mo­tifs au sens mu­si­cal du terme, qu’Almodóvar or­ga­nise en une suc­ces­sion de contre­points. La trame de « Ju­lie­ta » se com­pose en fi­li­grane au­tant qu’au pre­mier plan : une sta­tuette, une ser­viette de toi­lette, une a che sur le mur d’un ap­par­te­ment per­mettent de pas­ser d’une époque à une autre, de la Ju­lie­ta d’au­jourd’hui à celle d’hier, d’Em­ma Suá­rez (photo) à Adria­na Ugarte, les deux ac­trices « in­ven­tées » par le film. De même que les per­son­nages n’ex­priment ja­mais leurs émo­tions, le ci­néaste in­ter­dit au film de se ré­pandre, ten­du, te­nu, ha­bi­té par une dou­leur sourde qui par mo­ments se trans­forme en sé­ré­ni­té, que seul, di­ton, l’âge pro­cure. Alors, oui, c’est du grand art. Dont les beau­tés se ré­vèlent comme à re­gret, à la se­conde vi­sion pro­ba­ble­ment plus en­core qu’à la pre­mière.

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