Ha­ro sur les “néo­cons” fran­çais

L'Obs - - Chronique -

Les deux hommes ont des tem­pé­ra­ments et des styles très dif­fé­rents, mais ils sont d’ac­cord sur beau­coup de choses. Hu­bert Vé­drine et Do­mi­nique de Ville­pin, qui in­carnent deux grandes époques de la po­li­tique étran­gère de la France, jugent tous deux sé­vè­re­ment la di­plo­ma­tie fran­çaise de­puis deux quin­quen­nats. Le cli­vage n’est donc pas droite-gauche, mais plu­tôt un vi­rage qu’ils s’ac­cordent à qua­li­fier de « néo­con­ser­va­teur », en­ta­mé par Sar­ko­zy et qui s’est pour­sui­vi, contre toute at­tente, avec Hol­lande.

Les deux an­ciens mi­nistres se sont re­trou­vés ven­dre­di 20 mai à l’Ins­ti­tut du Monde arabe, à un dé­bat des Ren­dez-Vous de l’his­toire du monde arabe, en com­pa­gnie de l’his­to­rien Jean-Pierre Fi­liu. L’oc­ca­sion de consta­ter leurs conver­gences, avec quelques nuances mal­gré tout, et d’ex­pri­mer tout haut des ju­ge­ments à contre-cou­rant des concepts do­mi­nants. Hu­bert Vé­drine s’éton­nait lui-même, à la fin du dé­bat, de l’au­dace de ce qui s’était dit, ce qu’avait aus­si res­sen­ti un pu­blic im­por­tant.

Au coeur de leur ana­lyse, l’aban­don par la France de sa po­si­tion sin­gu­lière, pour ren­trer dans le rang de ce que Do­mi­nique de Ville­pin a ap­pe­lé né­ga­ti­ve­ment l’« oc­ci­den­ta­lisme », et qu’Hu­bert Vé­drine a qua­li­fié iro­ni­que­ment de « bé­ha­ché­lo-kouch­né­risme », un « de­voir de ci­vi- li­sa­tion » ins­pi­ré par le phi­lo­sophe Ber­nardHen­ri Lé­vy et le « French doc­tor » Ber­nard Kouch­ner, et qui, se­lon lui, s’épuise. L’an­cien col­la­bo­ra­teur de Fran­çois Mit­ter­rand et de Lio­nel Jos­pin a qua­li­fié la po­li­tique fran­çaise de « mal­adroite et pro­vo­cante », tan­dis que ce­lui de Jacques Chi­rac, l’homme du non à la guerre amé­ri­caine en Irak en 2003, a es­ti­mé que « nous fai­sons du tout-mi­li­taire parce que nous ne sa­vons pas faire autre chose. C’est le seul bou­ton dont dis­pose le pré­sident de la Ré­pu­blique qui fonc­tionne ».

Ce se­ra leur seule divergence. Ville­pin s’op­pose à toute in­ter­ven­tion mi­li­taire dans le monde ara­bo-mu­sul­man, qu’il consi­dère comme « une des grandes causes de nos pro­blèmes ». Y com­pris au Ma­li, opé­ra­tion fran­çaise gé­né­ra­le­ment consi­dé­rée comme un suc­cès, et qu’il qua­li­fie au contraire d’« échec du­rable ». Vé­drine, lui, re­fuse d’ex­clure par prin­cipe le re­cours à la force pré­vu par le cha­pitre 7 de la Charte des Na­tions unies, même s’il es­time que plus per­sonne n’a les moyens d’in­fluen­cer les évo­lu­tions in­ternes du monde ara­bo-mu­sul­man, pas même les Etats-Unis.

Le ju­ge­ment sé­vère de ces deux hommes per­met de po­ser des ques­tions qui fâchent, et qui sont ra­re­ment sou­le­vées dans le contexte du ter­ro­risme dji­ha­diste. Y a-t-il une autre po­li­tique étran­gère pos­sible que celle qui a mis la France, à par­tir de 2007, à la re­morque de Wa­shing­ton, re­non­çant à son rôle tra­di­tion­nel de « bâ­tis­seur de ponts » ? Que ce soit vis-à-vis de la Rus­sie, de l’Iran ou en­core de l’Al­gé­rie, la France a du mal à se sin­gu­la­ri­ser, à re­de­ve­nir une force de pro­po­si­tion.

Hu­bert Vé­drine es­time que « les élites ont dé­mis­sion­né, elles manquent de vi­sion his­to­rique ». Do­mi­nique de Ville­pin ap­pelle quant à lui à « faire de la po­li­tique » face aux pro­blèmes qui nous en­tourent. Dans la cam­pagne élec­to­rale qui s’an­nonce, ces su­jets risquent, comme tou­jours, d’être cruel­le­ment ab­sents : ils condi­tionnent pour­tant une part im­por­tante de notre ave­nir et de notre sé­cu­ri­té, cette « cer­taine idée de la France » dont par­lait de Gaulle, dont l’ombre invisible pla­nait as­su­ré­ment sur le dé­bat de l’IMA.

Hu­bert Vé­drine et Do­mi­nique de Ville­pin, deux grandes fi­gures de la po­li­tique étran­gère, jugent sé­vè­re­ment la di­plo­ma­tie fran­çaise et le vi­rage pris qu'ils qua­li­fient de “néo­con­ser­va­teur”.

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