Des ly­céens chez le juge

L'Obs - - Grands Formats - NA­THA­LIE BENSAHEL

C ’est leur pre­mier mou­ve­ment so­cial, et ils le prennent très au sé­rieux: les ly­céens qui dé­filent contre la loi ElK­hom­ri forment, avec les ac­ti­vistes de tête de cor­tège, les plus jeunes ba­taillons de ma­ni­fes­tants face aux forces de l’ordre. Qu’ils ap­par­tiennent au Mili (Mou­ve­ment in­ter Luttes in­dé­pen­dant) ou qu’ils aient re­joint le mou­ve­ment spon­ta­né­ment, ils ne mé­gotent pas sur leur en­ga­ge­ment. « Si la violence des ma­nifs fait par­ler, moi je veux bien cas­ser et faire du bruit pour être en­ten­du, c’est comme ça au­jourd’hui », ex­plique Tho­mas, 17 ans, élève de ter­mi­nale ES à Pa­ris. Cet im­mense gar­çon blond au vi­sage d’en­fant a par­ti­ci­pé à une di­zaine de ma­nifs de­puis le mois de mars, s’est fait « co rer » une fois (pen­dant dix-huit heures) au com­mis­sa­riat du 20e ar­ron­dis­se­ment et a dé­jà pré­ve­nu ses pa­rents qu’il ne lâ­che­rait pas le mou­ve­ment, même avec le bac dans trois se­maines. Pour Er­wan, 18ans, élève en bac pro, in­ter­pel­lé pour « dé­gra­da­tion de biens pu­blics » puis re­laxé, « ce pre­mier en­ga­ge­ment po­li­tique est le seul pos­sible ». « Mi­li­ter dans un par­ti n’a au­cun sens pour nous et je pré­fère être dans la rue et dans une ac­tion collective, même vio­lente, que der­rière mon or­di », ex­plique ce gar­çon an­gu­leux qui a pris part à plu­sieurs ac­tions de dé­fense des ré­fu­giés dans la jungle de Ca­lais. Tous parlent en­fin de l’ex­ci­ta­tion de par­ti­ci­per à cette gué­rilla ur­baine et re­con­naissent vo­lon­tiers que cette confron­ta­tion aux « condés » est « un bon rite de pas­sage à l’âge adulte », se­lon les mots d’Hu­go, 18 ans en ter­mi­nale L.

Dans le box, Gaël, 20ans, étu­diant en la­tin-grec à la Sor­bonne, frêle et ha­gard, semble to­ta­le­ment per­du. Après trois jours de garde à vue, le jeune homme, ac­cu­sé de des­truc­tion d’un Abri­bus sur la place de la Ré­pu­blique, et aus­si d’avoir mor­du le CRS qui l’in­ter­pel­lait, cherche du regard ses deux pa­rents dans l’as­sis­tance. Ils sont bien là, deux in­tel­los tran­quilles, le nez dans leur bou­quin, lui dans un livre an­cien, elle dans son Kindle. « Ce gar­çon est par­fai­te­ment in­sé­ré, il n’a pas de ca­sier ju­di­ciaire et a ses par­tiels à pas­ser », plaide son avo­cat pour ob­te­nir sa li­bé­ra­tion en at­ten­dant le ren­voi de son pro­cès. Ce que le tri­bu­nal lui ac­corde, mais as­sor­ti d’un contrôle ju­di­ciaire. Ses pa­rents savent qu’il peut prendre lourd. Car les sanc­tions sont mon­tées d’un cran de­puis l’in­cen­die de la voi­ture de po­lice, qua­li­fié de « ten­ta­tive d’ho­mi­cide vo­lon­taire » : six mois ferme pour un jet de pro­jec­tile, huit mois avec sur­sis dont quatre ferme pour deux étu­diants de 19 ans in­ter­pel­lés mal­gré l’ab­sence de preuves. « Ce sont les moins dan­ge­reux et les plus vul­né­rables qui trinquent pour tous les autres, ils n’ont pas de ca­sier ju­di­ciaire et les ré­qui­si­tions de peine de­viennent dis­pro­por­tion­nées », constate Aï­no­ha Pas­cual, qui as­sure la dé­fense de l’un d’eux. Ce jour-là, l’avo­cate de­mande à son client, étu­diant à la fac de Nan­terre, de mettre de­vant la cour le casque noir qu’il por­tait le jour de son in­ter­pel­la­tion. Le jeune homme s’exé­cute : au lieu de l’in­té­gral fa­çon Daft Punk, un pauvre casque de ska­te­boar­der. «Vous voyez, ma­dame la pré­si­dente, ce jeune gar­çon de 1,60 mètre ne peut pas être le “black bloc” dé­chaî­né dé­crit dans le pro­cès-ver­bal que vous avez en votre pos­ses­sion. » De dos, l’in­ter­pel­lé res­semble à un Sch­troumpf en noir.

Pen­dant les ma­nifs, de nom­breux jeunes af­fichent leur solidarité avec les cas­seurs. Ici, le 12 mai à Pa­ris.

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