La ma­nière forte as­su­mée

In­ter­dic­tions ad­mi­nis­tra­tives, ac­tions ra­pides ou même ca­nons à eau… La po­lice a re­çu des con­signes de fer­me­té. Mais, dans la rue, elle semble en­core im­pro­vi­ser

L'Obs - - Grands Formats - PA­TRI­CIA TOU­RAN­CHEAU

Nor­ma­le­ment, le « corps à corps » entre CRS et cas­seurs est pros­crit par le mi­nistre de l’In­té­rieur. Dans ses télégrammes d’ins­truc­tions aux pré­fets, Ber­nard Ca­ze­neuve leur de­mande de pré­pa­rer « avec les or­ga­ni­sa­teurs un ser­vice d’ordre in­terne struc­tu­ré », mais aus­si de faire preuve « de fer­me­té » par « des in­ter­pel­la­tions ra­pides », en­fin de veiller au res­pect « d’un usage pro­por­tion­né et lé­gi­time de la force quand ce­la se­ra stric­te­ment né­ces­saire ». « Vous pren­drez toutes les dis­po­si­tions pour te­nir à dis­tance » les gens « hos­tiles ». Voi­là pour la théo­rie. Dans la pra­tique, les jour­nées d’ac­tion contre la loi tra­vail ont obli­gé la Place-Beau­vau à pré­ci­ser sa stra­té­gie. Dès le 16 mai, en ré­ponse aux dé­bor­de­ments de la se­maine pré­cé­dente, elle a mus­clé ses con­signes en exi­geant des ar­res­ta­tions plus ra­pides et en dé­li­vrant « des in­ter­dic­tions de pa­raître » aux fau­teurs de troubles fi­chés par les ser­vices : « Il y a eu ces der­niers temps un gros tra­vail

de ren­sei­gne­ment opé­ra­tion­nel pour iden­ti­fier et in­ter­pel­ler en amont les gens de la né­bu­leuse qui viennent en dé­coudre », at­teste Ch­ris­tophe Rouget, du Syn­di­cat des Cadres de la Sé­cu­ri­té in­té­rieure (SCSI). Même les CRS du syn­di­cat de droite Al­liance via Jo­hann Ca­val­le­ro constatent, par exemple, que « lors des fil­trages avant les dé­fi­lés et des contrôles de sacs à dos, on a dé­sor­mais pour consigne d’in­ter­pel­ler les por­teurs de frondes, de cailloux, de cou­dières ou ge­nouillères. Avant, on de­vait prendre les ob­jets et les lais­ser pas­ser ». Du coup, les ma­ni­fes­ta­tions du 19 mai ont été plus apai­sées, sauf à Lyon où à la fin, place Bel­le­cour, les forces mo­biles ont dis­per­sé ra­pi­de­ment la foule au ca­non à eau avant de fon­cer sur les lan­ceurs de pro­jec­tiles. « Les mecs nous cher­chaient, il a bien fal­lu em­ployer la force et y al­ler à l’in­ter­pel­la­tion », re­ven­dique Fré­dé­ric La­gache, d’Al­liance.

LE SYN­DROME MA­LIK OUSSEKINE

Pour lui, « il ne faut plus lais­ser les dé­bor­de­ments s’ins­tal­ler quinze à vingt mi­nutes » et dé­gé­né­rer en ba­tailles ran­gées. Ce fut le cas à Pa­ris le 5 avril, quand les po­li­ciers ont été pris d’as­saut plu­sieurs mi­nutes par des hommes mas­qués, « ca­pu­chés », ar­més de bâ­tons et de pierres aux cris de « At­ta­quons-les ! ». Les CRS aux bou­cliers bom­bés de pein­ture blanche par leurs ad­ver­saires avaient fi­ni par fon­cer dans le tas, traî­ner et frap­per à terre les « cas­seurs », le tout de­vant une ban­de­role mar­quée « De Zyed à Ré­mi. Désar­mons la po­lice », en sou­ve­nir de Zyed Ben­na, mort élec­tro­cu­té en 2005 dans un trans­for­ma­teur à Cli­chy-sous-Bois, et de Ré­mi Fraisse, tué en oc­tobre 2014 par une gre­nade of­fen­sive des gen­darmes mo­biles lan­cée sur des op­po­sants au bar­rage de Si­vens.

Au nom des CRS d’Al­liance, le chef de sec­tion Phi­lippe Ol­tra ac­cu­sait voi­là deux se­maines sur le site in­ter­net de « l’Obs » le gou­ver­ne­ment de « lais­ser les rues aux cas­seurs », peut-être en rai­son du « syn­drome Ma­lik Oussekine », ma­tra­qué à mort en 1986 lors d’une ma­nif étu­diante par des po­li­ciers « vol­ti­geurs », et du « syn­drome Ré­mi Fraisse ». Dans les faits, la mort de ce der­nier a en­traî­né l’in­ter­dic­tion des gre­nades of­fen­sives conte­nant de l’ex­plo­sif TNT. De­puis, on dé­con­seille même l’em­ploi des gre­nades as­sour­dis­santes et de désen­cer­cle­ment, ou alors avec dis­cer­ne­ment. Mais face aux « fu­sées, feux d’ar­ti­fice, cock­tails Mo­lo­tov, pa­vés » et autres en­gins lan­cés par les cas­seurs lors des jour­nées d’ac­tion contre la loi tra­vail, les forces mo­biles ont ri­pos­té plus que d’ha­bi­tude avec ce type de gre­nades, quand les gaz la­cry­mo­gènes ne suf­fi­saient plus.

“PAS LES TRUCS DE COW-BOY”

Em­ploi de la force as­su­mé ? « Tous les gou­ver­ne­ments ont peur d’un dé­ra­page et d’un mort lors de ma­ni­fes­ta­tions so­ciales », rap­pelle Ch­ris­tophe Rouget. « Il n’y a pas de risque zé­ro, c’est com­pli­qué. On nous ré­clame à la fois fer­me­té et vi­gi­lance. Même les po­li­ciers sont vic­times de ce syn­drome et ne sortent pas leur arme à feu lors­qu’ils sont en état de lé­gi­time dé­fense. » Ain­si, le com­man­dant pris à par­tie à Nantes le 3 mai par un pe­tit groupe qui lui a ar­ra­ché son casque et l’a ta­bas­sé à coups de barre de fer n’a pas eu le temps de dé­gai­ner. Et à Pa­ris, le 18 mai, lors de l’in­cen­die de la voi­ture de po­lice quai de Val­my, l’ad­joint de sé­cu­ri­té de 29 ans, Ke­vin Philippy, pa­rait les coups avec ses bras, mais n’a pas ou­vert le feu.

Reste le sym­bole des ca­nons à eau. Leur uti­li­sa­tion contre les in­fir­mières en 1991 pour les em­pê­cher d’al­ler à l’Ely­sée fut du plus mau­vais ef­fet. Mais Ca­ze­neuve les ayant au­to­ri­sés, ils sont pas­sés à l’ac­tion à Rennes, Nantes ou Ca­lais. Le pré­fet de po­lice de Pa­ris n’a, lui, pas sou­hai­té re­cou­rir à ces en­gins an­ti­émeute, qui sont à ma­nier avec pré­cau­tion, en jets in­di­rects en l’air, vers le sol ou les jambes. Si­non la pres­sion peut pro­vo­quer des bles­sures in­ternes. Mais si les cas­seurs ac­tuels sont plus vi­ru­lents que les ai­des­soi­gnantes, les au­to­ri­tés en­tendent les neu­tra­li­ser par des moyens ré­gle­men­taires et ju­di­ciaires plus clas­siques, in­siste la Place-Beau­vau : « Ca­ze­neuve cherche l’apai­se­ment, pas les trucs de cow-boy. »

A Nantes, dé­but avril, les ma­ni­fes­tants sont re­pous­sés par une lance d’in­cen­die.

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