La ci­té des ou­bliés

En 1992, Gilles Fa­vier avait pho­to­gra­phié les ha­bi­tants de la Re­naude, cette en­clave dé­fa­vo­ri­sée des quar­tiers Nord de la ville. Vingt-cinq ans après, le jour­na­liste Phi­lippe Pu­jol est re­tour­né les voir avec ces clichés

L'Obs - - Grands Formats - GILLES FA­VIER PHI­LIPPE PU­JOL

Des photos d’il y a vingt ans, ça tire des cris de joie chez ceux qui les dé­couvrent sans s’y at­tendre, et quelques sou­ve­nirs tristes aus­si. Les ha­bi­tants de la ci­té de la Re­naude, dans le nord de Mar­seille, n’avaient pas pré­vu de s’y re­plon­ger quand leur a été pré­sen­té en ce dé­but d’an­née le tra­vail du pho­to­graphe Gilles Fa­vier, de l’agence VU’, qui do­cu­mente au coeur des an­nées 1990 la vie com­pli­quée de ces Gi­tans sé­den­ta­ri­sés. Des ti­rages réa­li­sés pour eux et épar­pillés sur une table at­tendent que les per­son­nages pho­to­gra­phiés soient re­con­nus. Ça parle en « caló », un ar­got es­pa­gnol, et ça ri­gole dans de grandes ex­cla­ma­tions. « C’est “la Lo­ca” ! », lance une vieille Gi­tane blonde aux airs aris­to­cra­tiques qui tient l’image d’une fille splen­dide, la robe au vent. « Elle ne res­semble plus à ça, elle a eu beau­coup d’en­fants. » « Voi­là la “Ja­loua”, la meilleur dan­seuse de fla­men­co, même de­puis qu’elle est presque aveugle », as­sure un jeune gar­çon. La « Ja­loua » en fait la dé­mons­tra­tion quelques mi­nutes plus tard. Les photos luisent comme des perles de sou­ve­nirs dans les yeux de cha­cun. On y re­con­naît ceux qui sont par­tis – « Cette pe­tite brune aux taches de rous­seur est de­ve­nue in­fir­mière à l’hô­pi­tal Nord » –, et ceux qui sont morts – « Lui, le pe­tit aveugle qui éle­vait des co­qs de com­bat a suc­com­bé d’un pro­blème pul­mo­naire peu de temps après cette pho­to. » De­hors, le dé­cor s’est dé­pouillé par rap­port à il y a vingt ans. Moins d’épaves, très peu de voi­tures en train de brû­ler pour en faire dis­pa­raître le plas­tique et mieux en ré­cu­pé­rer l’acier. « Presque plus per­sonne ne fait de la fer­raille au­jourd’hui, ex­plique Richard, né dans l’an­cien bi­don­ville de la Re­naude. A seule­ment 40 eu­ros la tonne, ça ne vaut plus le coup. » En re­vanche, l’ac­ti­vi­té de mé­ca­no oc­cupe de nom­breux hommes. Dont ceux qui, sur les photos de Gilles Fa­vier, re­con­naissent un vé­hi­cule comme un an­cien membre de la fa­mille. « Tu te sou­viens cette 404 Peu­geot ? In­cre­vable ! » gri­mace en par­fait connais­seur un type ta­toué des trois points des tau­lards sur la main. « On fait moins de conne­ries main­te­nant », as­sure-t-il en clô­tu­rant fer­me­ment le su­jet. La mi­sère reste pré­sente. Un diag­nos­tic de Mé­de­cins du Monde dé­nom­brait 80% de chô­mage pour les chefs de fa­mille ; 65% des ac­tifs sont tou­jours sans em­ploi. Le quart des foyers vit avec des res­sources in­fé­rieures au RSA. Et, pa­ra­doxa­le­ment, leur in­sol­va­bi­li­té fait d’eux une po­pu­la­tion ras­su­rante pour le bailleur so­cial. Car tous bé­né­fi­cient des aides pour le lo­ge­ment. Les loyers res­tent donc éle­vés, jus­qu’à 760 eu­ros pour des ha­bi­ta­tions fis­su­rées, bien que da­tant

seule­ment de la fin des an­nées 1980. Trois mai­sons sont en ruine. S’y amassent des or­dures. En oc­tobre 2006, le bailleur, Ha­bi­tat Mar­seille Pro­vence, avait pro­fi­té de l’ab­sence de trois fa­milles lé­gè­re­ment en­det­tées pour mu­rer les portes et leur si­gni­fier ain­si l’ex­pul­sion. Les lo­ca­taires, anal­pha­bètes, avaient alors si­gné un do­cu­ment sti­pu­lant qu’ils ac­cep­taient « de quit­ter leur lo­ge­ment » et de­man­daient même « que leurs fe­nêtres soient mu­rées », pen­sant qu’il s’agis­sait en fait d’une pro­messe de re­lo­ge­ment. Dans la nuit, un in­cen­die dans les mai­sons avait ren­du im­pos­sible un re­tour au ber­cail. Un « in­ci­dent » en­core trau­ma­ti­sant pour la ci­té et tou­jours non élu­ci­dé, et dont il reste des stig­mates dix ans plus tard. Exac­te­ment comme le centre so­cial dé­jà pho­to­gra­phié par Gilles Fa­vier en 1995 et dont la dé­gra­da­tion s’est ac­cen­tuée. Les en­fants, om­ni­pré­sents dans la ci­té, s’y amusent comme dans une mai­son han­tée. Le nou­veau centre so­cial est plus pe­tit et moins bien équi­pé. Les ados passent de­vant sans vrai­ment y en­trer. Leurs pa­rents, eux, s’ef­forcent de payer les loyers pour ne pas re­vivre le trau­ma­tisme de 2006. Et tant pis s’il n’y a tou­jours pas d’éclai­rage pu­blic sur le ter­rain vague où ils aiment faire la fête tous les soirs ou presque. Des fêtes iden­tiques à celles des photos de Gilles Fa­vier. Faites d’al­cool et de pa­roles. P. P.

1 « J’ai fait cette image très vite, dit Gilles Fa­vier. Un seul cli­ché, je me sou­viens. La fa­mille était dans le ga­rage at­te­nant à la mai­son. Quand je re­vois cette pho­to, je pense à l’Amé­rique de la grande crise ou quelque chose comme ce­la, mais pas à la France. Douze ans plus tard, je crois, j’ai re­vu la fillette, Jo­han­na. Elle était au ly­cée et sem­blait al­ler bien. »

2 « A l’époque, Ha­med était tailleur de pierres. Il re­ta­pait des cha­pelles an­ciennes un peu par­tout dans l’ar­rière-pays. Il était très fier de son tra­vail et aus­si de ses ori­gines. Il m’a de­man­dé de po­ser avec la pho­to de ses pa­rents, res­tés au bled en Al­gé­rie. »

3 « Ces femmes-là se mo­quaient fran­che­ment de moi et m’in­sul­taient gen­ti­ment en riant de bon coeur… »

4 « Quand je suis ar­ri­vé au bout de la pe­tite rue, je n’ai plus vu qu’eux. Il fai­sait si chaud que cette scène sur­réa­liste pa­rais­sait na­tu­relle à tous. Je suis de­ve­nu invisible. »

5 « Même en 1992, cette 404 sem­blait sor­tir du mu­sée… »

6 « La “Pas­to­ra” n’était pas fa­cile. C’était un peu la chef d’une pe­tite tri­bu gi­tane. Elle vou­lait une pho­to d’elle à l’abri des re­gards. Quand je lui ai mon­tré le ré­sul­tat, j’ap­pré­hen­dais sa ré­ac­tion. Mais elle était contente ! »

7-8 « Quel­qu’un avait la clé de la bouche à in­cen­die si­tuée en haut du quar­tier. L’été, il l’ou­vrait, c’était comme à la pis­cine. Un gosse s’as­seyait des­sus et l’eau gi­clait par­tout, puis ruis­se­lait vers le bas. Les ha­bi­tants en pro­fi­taient pour la­ver les ta­pis, ou sim­ple­ment se cou­cher au sol pour pro­fi­ter de cette fraî­cheur in­es­pé­rée… »

9 « Je me sou­viens d’avoir pen­sé que Sa­rah avait un vi­sage et des mains de femme dans un corps d’en­fant. Je la trouve très belle, elle af­fronte l’ap­pa­reil sans ap­pré­hen­sion. Quand je l’ai re­vue en 2005, elle avait dé­jà trois en­fants et sans doute à peine plus de 20 ans. »

Cette sé­rie est ex­traite du livre « Mar­seillais du Nord, les sei­gneurs de na­guère », par Gilles Fa­vier et Phi­lippe Pu­jol, Edi­tions Le Bec en l’Air.

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