“L’échec de Ho­fer est une mau­vaise nou­velle pour le FN”

Nor­bert Ho­fer qui échoue d’un che­veu à la pré­si­den­tielle au­tri­chienne, Ma­rine Le Pen an­non­cée au se­cond tour en France, la droite po­pu­liste au pou­voir en Po­logne et en Hon­grie… Que se passe-t-il en Eu­rope ? Ré­ponse du po­li­to­logue Jean-Yves Ca­mus

L'Obs - - Grands Formats - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR SA­RAH HALIFA-LEG­RAND ET MAËL THIER­RY

En Au­triche, on an­non­çait la vic­toire de Nor­bert Ho­fer, le can­di­dat du FPÖ (Par­ti de la Li­ber­té) à la pré­si­den­tielle. Il a pour­tant été bat­tu sur le fil (50,3%) par l’éco­lo­giste Alexan­der Van der Bel­len. Un bar­rage ré­pu­bli­cain s’est-il mis en place contre l’ex­trême droite ? Au­cun par­ti n’a ap­pe­lé à un front ré­pu­bli­cain, mais ma­ni­fes­te­ment il y a eu un ré­flexe an­ti-FPÖ de la part des élec­teurs, né d’une crainte que le pays soit os­tra­ci­sé en Eu­rope et du saut dans l’in­con­nu. Pa­ra­doxa­le­ment, ce pays di­ri­gé par une grande coa­li­tion entre conser­va­teurs et so­ciaux-dé­mo­crates est dé­sor­mais très di­vi­sé : le Nord et les villes ont vo­té pour Van der Bel­len; le Sud, l’Est et les cam­pagnes, pour Ho­fer. Le score de Ho­fer est néan­moins une pre­mière en Eu­rope de­puis la Se­conde Guerre mon­diale… Certes, ce score n’est pas neutre, mais le FPÖ est un par­ti de gou­ver­ne­ment de­puis trente ans. Il ca­pi­ta­lise sur la di­men­sion an­ti­sys­tème, mais il a eu des al­liés di­vers et va­riés, il gou­verne ou a dé­jà gou­ver­né des pro­vinces, il a eu des por­te­feuilles dans des mi­nis­tères ré­ga­liens. Ce n’est pas un par­ti os­tra­ci­sé, et per­sonne ne pré­ten­dait que M. Ho­fer se­rait in­ca­pable de te­nir son rang. Mais, jus­qu’ici, l’ex­trême droite n’avait ja­mais été si proche de par­ve­nir à de telles res­pon­sa­bi­li­tés… Ce qui se passe en Au­triche, c’est l’écrou-

le­ment d’un sys­tème po­li­tique. Les deux can­di­dats re­pré­sen­tant les par­tis his­to­riques qui gou­vernent le pays en coa­li­tion – conser­va­teurs et so­ciaux-dé­mo­crates – n’avaient to­ta­li­sé au pre­mier tour que 22% contre plus de 50% pour le to­tal des voix an­ti­sys­tème. La pra­tique de la grande coa­li­tion brouille les re­pères idéo­lo­giques. Faut-il y voir aus­si un ef­fet de la crise des mi­grants – l’Au­triche est un des pays qui ont en­re­gis­tré le plus de de­mandes d’asile en Eu­rope en 2015 ? Ce su­jet n’est pas nou­veau en Au­triche. Le pays est sur la route des Bal­kans, il a dé­jà connu un af­flux de ré­fu­giés lors de la guerre en ex-You­go­sla­vie. Mais il est vrai que Ho­fer a fait cam­pagne sur ce thème. Il a pro­mis d’uti­li­ser son pou­voir de dis­so­lu­tion si le Par­le­ment re­fu­sait des me­sures de dur­cis­se­ment concer­nant l’im­mi­gra­tion et l’ac­cueil de ré­fu­giés. Qua­rante-huit heures après le pre­mier tour, le Par­le­ment, à la de­mande du chan­ce­lier so­cial-dé­mo­crate, a adop­té une loi sur l’état d’ur­gence mi­gra­toire. Quel est le type d’ex­trême droite qui s’en­ra­cine au­jourd’hui en Au­triche ? C’est une droite ra­di­cale, na­tio­na­liste, xé­no­phobe et eu­ros­cep­tique. Con­trai­re­ment à l’an­cien lea­der du FPÖ Jorg Hai­der, qui avait dé­ra­pé en par­lant de la réus­site du IIIe Reich sur l’em­ploi, Nor­bert Ho­fer n’a pas fait de dé­ra­page na­tio­nal-so­cia­liste ou an­ti­sé­mite. Il a ef­fec­tué un voyage en Is­raël. La dé­dia­bo­li­sa­tion là-bas est en­ta­mée de­puis long­temps.

Le FPÖ res­semble-t-il au FN ? Les deux par­tis ont des liens : on se sou­vient de la par­ti­ci­pa­tion de Ma­rine Le Pen au bal de Vienne, or­ga­ni­sé par des confré­ries étu­diantes pan­ger­ma­nistes, aux cô­tés de lea­ders du FPÖ en 2012. Ils siègent au Par­le­ment eu­ro­péen dans le même groupe, Eu­rope des Na­tions et des Li­ber­tés. Ils portent le même dis­cours sur le re­fus de la so­cié­té mul­ti­cul­tu­relle, la han­tise de l’is­lam, l’eu­ros­cep­ti­cisme, la ques­tion des ré­fu­giés. Ma­rine Le Pen et Nor­bert Ho­fer disent la même chose sur l’iden­ti­té, l’im­mi­gra­tion ou l’Eu­rope. Mais les tra­jec­toires des deux par­tis sont très dif­fé­rentes. His­to­ri­que­ment, le FPÖ a re­cy­clé en masse des na­tio­naux-so­cia­listes après la Se­conde Guerre mon­diale. Po­li­ti­que­ment, la grande dif­fé­rence c’est que le FPÖ est un par­ti qui a des al­liés, il est très prag­ma­tique, ac­cepte des al­liances et gère au­jourd’hui deux Län­der en coa­li­tion. Alors que le FN n’a pas d’al­liés et, of­fi­ciel­le­ment, n’en cherche pas. L’échec de Ho­fer est-il une mau­vaise nou­velle pour Ma­rine Le Pen ? Oui. Si, même en Au­triche, ce type de par­ti ne gagne pas, ce n’est pas une bonne nou­velle pour Ma­rine Le Pen. Pour elle, les pro­blèmes de­meurent. Son iso­le­ment, sa ca­pa­ci­té à ras­sem­bler au se­cond tour si ja­mais elle y ar­ri­vait en 2017… Les scores éle­vés du FN en France, du FPÖ en Au­triche ou la per­cée de l’Ukip au Royaume-Uni… Est-ce une nou­velle ère qui s’ouvre en Eu­rope ? C’est la fin de l’ère post-1945. Jus­qu’à pré­sent, le na­tio­na­lisme n’était pas ac­cep­table parce qu’il avait en­gen­dré le na­zisme et le fas­cisme. Le mul­ti­cul­tu­ra­lisme de­vait être la règle parce qu’il y avait eu le ra­cisme et l’an­ti­sé­mi­tisme. Mais plus cette his­toire s’éloigne, plus ces cadres de pen­sée s’es­tompent. Au­jourd’hui, on as­siste à l’émer­gence d’une ex­trême droite en Eu­rope qui ne veut pas la conquête du pou­voir par la force, qui cherche à eu­phé­mi­ser son dis­cours po­li­tique, qui aban­donne l’an­ti­sé­mi­tisme comme phé­no­mène mo­bi­li­sa­teur de masse. C’est une droite mar­quée avant tout par le re­jet des élites. Elle me­nace dé­sor­mais l’hé­gé­mo­nie des conser­va­teurs et des li­bé­raux sur la droite. Elle les ac­cuse d’avoir per­du leur âme, leurs va­leurs, de red­di­tion à l’is­lam, d’être de­ve­nus illi­sibles à force de con­ces­sions à la do­mi­na­tion in­tel­lec­tuelle de la gauche. C’est une droite qui veut ren­ver­ser la table. Quels sont les traits ca­rac­té­ris­tiques de cette nou­velle droite ra­di­cale ? C’est une droite qui re­vien­drait à l’Etat­na­tion contre le fé­dé­ra­lisme, à la na­tion or­ga­nique contre la ci­toyen­ne­té ou­verte, aux ra­cines ju­déo-chré­tiennes contre la laï­ci­té, au dar­wi­nisme so­cial contre la re­dis­tri­bu­tion, et à une cer­taine forme de pré­fé­rence na­to­nale ou eth­nique. Ce­la dé­borde l’ex­trême droite. On ne gagne rien à dire que tous ceux qui tiennent un dis­cours contre le mul­ti­cul­tu­ra­lisme et l’is­lam sont d’ex­trême droite. Le drame de la pé­riode pré­sente est pré­ci­sé­ment que ce type de dis­cours n’est plus li­mi­té à l’ex­trême droite. En leur temps, An­ge­la Mer­kel, Da­vid Ca­me­ron, Ni­co­las Sar­ko­zy ont eux aus­si cri­ti­qué le mul­ti­cul­tu­ra­lisme. Au­jourd’hui, des chefs de gou­ver­ne­ment comme le Slo­vaque Ro­bert Fi­co, membre du Par­ti so­cia­liste eu­ro­péen (PSE), et le Hon­grois Vik­tor Orbán, membre du Par­ti po­pu­laire eu­ro­péen (PPE), tiennent ce genre de dis­cours. On as­siste donc à une mu­ta­tion de la droite en Eu­rope ? On va vers une concur­rence entre deux droites, entre la droite ex­trême et ra­di­cale et la droite conser­va­trice et li­bé­rale. Et cette ri­va­li­té mo­di­fie le lo­gi­ciel idéo­lo­gique de la droite. Par veu­le­rie – c’est le dis­cours qu’aiment en­tendre les élec­teurs –, par prag­ma­tisme ou par convic­tion. Se di­rige-t-on vers une Eu­rope bleu fon­cé où ces droites ra­di­cales et po­pu­listes se­ront au pou­voir par­tout? Seuls, ces par­tis ne sont au­jourd’hui nulle part au pou­voir. En coa­li­tion, en re­vanche, la droite ra­di­cale, na­tio­na­liste, xé­no­phobe et l’ex­trême droite ont dé­jà par­ti­ci­pé ou par­ti­cipent au gou­ver­ne­ment dans de nom­breux pays : le FPÖ en Au­triche, la Ligue du Nord en Ita­lie, l’Union dé­mo­cra­tique du Centre (UDC) en Suisse, le Par­ti du Pro­grès en Nor­vège, le Par­ti pour la Li­ber­té (PVV) aux Pays-Bas, le Par­ti du Peuple da­nois, l’Alerte po­pu­laire or­tho­doxe (Laos) en Grèce. En Eu­rope de l’Est éga­le­ment, la Po­logne, la Ser­bie, la Rou­ma­nie et la Slo­va­quie ont ex­pé­ri­men­té ou ex­pé­ri­mentent ce type d’al­liances. Ce­la com­mence à faire sys­tème… Et en Al­le­magne, il vient de se pro­duire un évé­ne­ment consi­dé­rable. Dans les an­nées 1970, le lea­der de la CSU, Franz Jo­sef Strauss, avait dit qu’il ne fal­lait pas qu’il y ait au Par­le­ment un par­ti à droite de la CDU-CSU. Là où le Par­ti na­tio­nal-dé­mo­crate d’Al­le­magne (NPD) a échoué parce qu’il te­nait un dis­cours trop ca­ri­ca­tu­ral, l’Al­ter­na­tive pour l’Al­le­magne (AfD) de Frauke Pe­try peut réus­sir. Elle siège dé­jà au Par­le­ment eu­ro­péen et dans les Par­le­ments de plu­sieurs Län­der, et pour­rait bel et bien, aux lé­gis­la­tives de 2017, pas­ser le seuil des 5% qui donne ac­cès au Bun­des­tag. Mais il faut néan­moins re­la­ti­vi­ser : il reste des pays où ces par­tis ne pro­gressent pas, comme l’Es­pagne, le Por­tu­gal, la Ré­pu­blique tchèque et l’Ir­lande. Le FPÖ n’a pas rem­por­té la pré­si­dence en Au­triche. Et les ré­pu­bli­cains peuvent en­core ga­gner contre le FN, Charles Mi­chel est en­core Pre­mier mi­nistre belge, Da­vid Ca­me­ron peut en­core ga­gner le ré­fé­ren­dum sur le Brexit… La com­pé­ti­tion entre les droites est ou­verte.

L’éco­lo­giste Alexan­der Van der Bel­len, vain­queur de l’élec­tion, et Nor­bert Ho­fer, du FPÖ.

JEAN-YVES CA­MUS EST PO­LI­TO­LOGUE, SPÉ­CIA­LISTE DES NATIONALISMES ET EX­TRÉ­MISMES EN EU­ROPE ET DI­REC­TEUR DE L’OB­SER­VA­TOIRE DES RADICALITÉS PO­LI­TIQUES À LA FON­DA­TION JEAN-JAU­RÈS.

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