À ROT­TER­DAM AUS­SI MON­SIEUR LE MAIRE EST MU­SUL­MAN

Avant l’élec­tion de Sa­diq Khan à Londres, il fut le pre­mier mu­sul­man maire d’une grande ville en Eu­rope. Dis­cours sans conces­sion sur l’is­lam, tolérance zé­ro sur la sé­cu­ri­té. Por­trait de l’homme po­li­tique le plus po­pu­laire des Pays-Bas

L'Obs - - Grands Formats - DE NOTRE EN­VOYÉE SPÉ­CIALE À ROT­TER­DAM NA­THA­LIE FUNÈS

Il pleut sur Sta­ten­weg, dans le nord de Rot­ter­dam. C’est ici, à l’em­pla­ce­ment de l’an­cien quar­tier gé­né­ral des troupes néer­lan­daises, qu’un mes­sa­ger de la Wehr­macht est ve­nu ap­por­ter un ul­ti­ma­tum en dé­but de ma­ti­née le 14 mai 1940. Vers 13 heures, une cin­quan­taine de Hein­kel ont dé­col­lé. Les si­rènes se sont mises à hur­ler. Plus d’un mil­lier de bombes lâ­chées en un quart d’heure, des cen­taines d’ha­bi­tants tués sous les dé­combres, la ville presque en­tiè­re­ment dé­truite, les flammes, par­tout. Soixan­te­seize ans plus tard, le maire, cos­tume noir, col­lier d’édile, ra­conte ce jour « où Rot­ter­dam a chan­gé pour tou­jours ». La voix est sombre, le regard à peine fixé sur les notes de son dis­cours, le rythme des phrases, presque théâ­tral. Dé­pôt de gerbe, hymne na­tio­nal, deux mi­nutes de si­lence. La cé­ré­mo­nie d’hom­mage s’achève en concert de rock star. La foule se pré­ci­pite au­tour du maire, les ga­mins exigent un au­to­graphe, les mères de fa­mille se prennent en pho­to de­vant lui avec leur smart­phone, les vé­té­rans de l’ar­mée hol­lan­daise veulent lui par­ler, les ha­bi­tants du quar­tier ré­clament une carte de vi­site. Ah­med Abou­ta­leb est l’homme po­li­tique le plus po­pu­laire du pays. La fa­mille de l’édile n’a ja­mais connu le bom­bar­de­ment de Rot­ter­dam. Elle vient de Be­ni Si­del, un vil­lage du mas­sif du Rif, dans le nord-ouest du Ma­roc, à des mil­liers de ki­lo­mètres de là. Le jeune gar­çon a quit­té sa mai­son sans eau ni élec­tri­ci­té avec ses cinq frères et soeurs à l’âge de 15 ans. Quand, en jan­vier 2009, il a pris ses fonc­tions de maire (1) sous l’éti­quette du Par­ti tra­vailliste, ses ori­gines ont mis la ville en émoi. C’était la pre­mière fois en Eu­rope qu’un mu­sul­man ar­ri­vait à la tête d’une grande mé­tro­pole – on n’en compte en­core que deux de­puis l’élec­tion dé­but mai à Londres de Sa­diq Khan, fils d’un chau eur de bus pa­kis­ta­nais. Lors de la cé­ré­mo­nie d’in­ves­ti­ture, le lea­der du par­ti po­pu­liste, Lee aar Rot­ter­dam (« Rot­ter­dam vi­vable »), Mar­co Pas­tors, lui a ten­du une en­ve­loppe tim­brée adres­sée au Pa­lais royal de Ra­bat, pour qu’il ren­voie son pas­se­port ma­ro­cain. La plu­part des di­ri­geants de

l’ex­trême droite ont ré­pé­té qu’il était « le mau­vais homme à la mau­vaise place ». Au­jourd’hui, il ne se passe pas une se­maine sans que le maire de Rot­ter­dam soit in­vi­té sur un pla­teau de té­lé­vi­sion. Il a été dé­si­gné « Néer­lan­dais de l’an­née » par le ma­ga­zine « El­se­vier » en 2014, puis à nou­veau meilleur di­ri­geant lo­cal par la re­vue « Bin­nen­lands Bes­tuur » en 2015. Un ré­cent son­dage du quo­ti­dien « Al­ge­meen Dag­blad » le donne ga­gnant dans un duel face à chaque lea­der po­li­tique des Pays-Bas, sans ex­cep­tion, y com­pris l’ac­tuel Pre­mier mi­nistre. A Rot­ter­dam, même le Leef­baar, le mou­ve­ment de Pim For­tuyn, hos­tile à l’is­lam et à l’im­mi­gra­tion, as­sas­si­né en 2004 par un dé­fen­seur de la cause ani­male, a fi­ni par bais­ser la garde. Ah­med Abou­ta­leb a été re­con­duit par dé­cret royal, sur pro­po­si­tion du con­seil com­mu­nal, après les élec­tions mu­ni­ci­pales de 2014, pour­tant rem­por­tées par la droite et les po­pu­listes. Com­men­taire de Mar­co Pas­tors, au­jourd’hui res­pon­sable du Na­tio­naal Pro­gram­ma Rot­ter­dam Zuid, un plan de ré­ha­bi­li­ta­tion des quar­tiers sud de la ville, les plus dé­fa­vo­ri­sés : « Si c’était à re­faire, je re­de­man­de­rais au maire de ren­voyer son pas­se­port au Ma­roc. A ce ni­veau de res­pon­sa­bi­li­tés, on ne peut pas conser­ver la double na­tio­na­li­té. Mais il tient un dis­cours franc et cou­ra­geux à l’égard des im­mi­grés : “Votre ave­nir est ici, vous avez le de­voir de vous in­té­grer.” Il est le seul po­li­ti­cien à pou­voir être aus­si ferme car il en a la lé­gi­ti­mi­té, il sait de quoi il parle, il a connu le même par­cours. Il dit : “Si je l’ai fait, vous pou­vez le faire.” »

“SA PA­ROLE FAIT EX­CEP­TION”

Ah­med Abou­ta­leb, 54 ans, a hé­ri­té d’une des ci­tés les plus cos­mo­po­lites de la pla­nète. Rot­ter­dam, deuxième ville des Pays-Bas, pre­mier port du Vieux Conti­nent, plus de 600000 ha­bi­tants, près de la moi­tié d’ori­gine étran­gère, beau­coup ve­nus du Su­ri­name, l’an­cienne co­lo­nie, de Tur­quie, du Ma­roc, mais aus­si des An­tilles néer­lan­daises et du Cap-Vert, 176 na­tio­na­li­tés dif­fé­rentes, 15% de mu­sul­mans, 40000 en­fants qui vivent sous le seuil de pau­vre­té. « La mi­gra­tion, c’est sans pi­tié, ter­ri­ble­ment dif­fi­cile, ce­la exige un prix in­croya­ble­ment éle­vé », avait dé­cla­ré le maire à un jour­na­liste du quo­ti­dien « de Volks­krant » en 2004. Au­jourd’hui, dans son bu­reau de l’hô­tel de ville, un bâ­ti­ment cen­te­naire de l’ave­nue Cool­sin­gel, l’un des rares à avoir échap­pé aux bombes de la Luft­waffe, as­sis non loin d’un buste de la reine Em­ma, ré­gente à la fin du xixe siècle, Ah­med Abou­ta­leb, cra­vate ajus­tée, lu­nettes vis­sées sur le nez, se tient presque aus­si droit que pour son dis­cours de com­mé­mo­ra­tion du 14 mai 1940. Au­tour, peu d’ob­jets per­son­nels : une plaque en mo­saïque gra­vée à son nom ; une pho­to de lui en train de jouer au base-ball; un maillot jaune du Tour de France de cy­clisme (sa pas­sion), par­ti de Rot­ter­dam en 2010. Il re­chigne dé­sor­mais à par­ler de sa vie pri­vée. Il pré­cise juste qu’il lui a « fal­lu vingt ans pour com­prendre [qu’il fai­sait] par­tie des Pays-Bas ». La presse hol­lan­daise re­gorge pour­tant d’anec­dotes sur son in­té­gra­tion à marche for­cée. Son pre­mier achat, un dic­tion­naire néer­lan­dais payé 200 flo­rins pour pou­voir lire chaque jour le quo­ti­dien « Haagsche Cou­rant » (il parle au­jourd’hui par­fai­te­ment hol­lan­dais, an­glais, fran­çais et arabe). Le cou­teau et la four­chette qu’il se met à uti­li­ser sys­té­ma­ti­que­ment pour man­ger les plats ma­ro­cains de sa mère. Les après-mi­di pas­sés à tra­vailler dans l’ap­par­te­ment fa­mi­lial au lieu d’al­ler traî­ner dans la rue avec les autres Ma­ro­cains de son quar­tier de La Haye pour dé­cro­cher un di­plôme en té­lé­com­mu­ni­ca­tions. Son as­cen­sion à vi­tesse grand V : jour­na­liste pour Ra­dio Ve­ro­ni­ca, Nos Ra­dio et RTL4 dans les an­nées 1980, res­pon­sable de Fo­rum, un ins­ti­tut mul­ti­cul­tu­rel dans les an­nées 1990, ad­joint au maire d’Am­ster­dam et se­cré­taire d’Etat aux Af­faires so­ciales dans les an­nées 2000.

A la tête de Rot­ter­dam, maire non élu donc, il a moins de pou­voirs que ses ho­mo­logues en France, et s’ap­pa­rente da­van­tage à un pré­fet char­gé de la sé­cu­ri­té in­té­rieure. « Mais, de­puis sa no­mi­na­tion, il a chan­gé l’image de la po­li­tique aux Pays-Bas, ana­lyse Pe­ter Ver­maas, jour­na­liste au quo­ti­dien “NRC Han­dels­blad”. Parce que sa pa­role fait ex­cep­tion et parce qu’il est tout le temps sur le ter­rain. » Son em­ploi du temps est plein à cra­quer. Il tient à ani­mer chaque cé­ré­mo­nie de re­mise de pas­se­ports néer­lan­dais aux im­mi­grés, avec, chaque fois, un long dis­cours sur la né­ces­si­té de res­pec­ter la Cons­ti­tu­tion, l’Etat de droit, l’éga­li­té hommes-femmes, la li­ber­té des ho­mo­sexuels. Il ar­pente in­las­sa­ble­ment les rues de Rot­ter­dam, vi­site au moins un quar­tier par se­maine avec le chef de la po­lice et des res­pon­sables lo­caux, or­ga­nise des dé­bats, sur l’in­té­gra­tion, sur le vivre-en­semble, sur le dia­logue in­ter­re­li­gieux, il in­vite les mu­sul­mans « à ne plus être vic­times ou spec­ta­teurs, mais ac­teurs, à ou­vrir les mos­quées, à se rap­pro­cher des autres com­mu­nau­tés ». Le pro­jet d’ins­tal­ler un centre pour ré­fu­giés dans le quar­tier de Be­ver­waard, un des plus pauvres de la ville, a pro­vo­qué une le­vée de bou­cliers. Le bourg­mestre a pas­sé là-bas des soi­rées en­tières pour ras­su­rer les ha­bi­tants. « Il y a eu quelques

faux pas au dé­but du man­dat d’Ah­med Abou­ta­leb, ra­conte Ta­nya Hoog­werf, conseillère mu­ni­ci­pale Lee

aar Rot­ter­dam. No­tam­ment une al­ter­ca­tion avec des hoo­li­gans sur la plage de Hoek van Hol­land avec un tir de la po­lice qui a fait un mort. De­puis, il a réa­li­sé que la sé­cu­ri­té était le pro­blème nu­mé­ro un et s’est conver­ti à la tolérance zé­ro. » Sept mille po­li­ciers dé­ployés dans la ville, or­ga­ni­sés par quar­tiers; des ha­bi­tants ap­pe­lés à lis­ter les failles de la sé­cu­ri­té et à se mon­trer vi­gi­lants (« Ce­la fait 1,2 mil­lion d’yeux et d’oreilles en plus », ré­sume le maire) ; 450 ca­mé­ras de vi­déo­sur­veillance ; des rues net­toyées et mieux éclai­rées… Bi­lan : entre 2009 et 2013, le nombre de dé­lits a di­mi­nué de 8%.

UNE CIBLE D’AL-QAI­DA?

Mais c’est sur­tout le coup de gueule du bourg­mestre de­vant les ca­mé­ras de Nieuw­suur, l’émis­sion d’ac­tua­li­té de la té­lé­vi­sion pu­blique hol­lan­daise, au len­de­main de l’at­ten­tat contre « Char­lie Heb­do » qui a fait sa ré­pu­ta­tion de mu­sul­man sans conces­sion avec ses pairs : « Si, au nom de la re­li­gion, vous n’ac­cep­tez pas la li­ber­té, alors quit­tez le pays. Si vous n’ac­cep­tez pas qu’il y ait des hu­mo­ristes, alors je vous dis : cas­sez-vous ! » En hol­lan­dais : « Rot op! » L’ex­trait a fait le tour des té­lé­vi­sions de la pla­nète. Bo­ris John­son, l’an­cien maire de Londres, l’a qua­li­fié de hé­ros. Ba­rack Oba­ma l’a in­vi­té à ve­nir par­ler ra­di­ca­li­sa­tion à la Mai­son-Blanche et à l’ONU. Les Néer­lan­dais de confes­sion mu­sul­mane, eux, n’ont pas tous ap­pré­cié le franc-par­ler du maire. « C’est un homme de spec­tacle très doué, un re­mar­quable dé­ma­gogue, in­dique la jour­na­liste et écri­vaine Hass­nae Bouaz­za, elle aus­si née au Ma­roc. Il sait exac­te­ment comment faire pour que le pu­blic l’ap­plau­disse. Mais ce type de dis­cours est ex­cluant, il creuse le fos­sé entre les com­mu­nau­tés. Ce n’est pas de cette ma­nière qu’on mène une po­li­tique d’in­té­gra­tion. »

Ah­med Abou­ta­leb joue sur­tout les équi­li­bristes. Il ré­clame aux mu­sul­mans de se fondre dans les Pays-Bas et aux Néer­lan­dais de ne pas tou­cher aux par­ti­cu­la­ri­tés de l’is­lam. « On ne peut pas de­man­der à un im­mi­gré qui s’in­tègre de re­non­cer à ce qui fait son ADN, ses ra­cines cultu­relles, dit-il. Une so­cié­té dé­mo­cra­tique doit ac­cep­ter un cer­tain degré de ra­di­ca­li­sa­tion, tant que les fron­tières que sont le non-res­pect de la loi et la violence ne sont pas fran­chies. » Son père était imam sun­nite dans leur vil­lage du Rif, avant de de­ve­nir cui­si­nier le jour, homme de mé­nage la nuit, à La Haye. Sa fa­mille était très pra­ti­quante. Lui-même conti­nue de prier cinq fois par jour. Il a épou­sé une Ma­ro­caine née à Tan­ger, éle­vé ses quatre en­fants dans la re­li­gion mu­sul­mane et n’hé­site pas à ré­ci­ter un poème en arabe lors de son dis­cours d’inau­gu­ra­tion du nou­vel es­pace res­tau­rant pour jeunes di­ri­geants, De Nieuwe Poort, dans le centre-ville. « Par ses pro­pos, par son par­cours, il in­carne la nou­velle po­li­tique d’in­té­gra­tion aux Pays-Bas, ré­sume Han Ent­zin­ger, pro­fes­seur en sciences so­ciales à l’uni­ver­si­té Erasme de Rot­ter­dam. Jus­qu’aux an­nées 1990, le pays a été le sym­bole du mul­ti­cul­tu­ra­lisme. Les au­to­ri­tés pen­saient que les al­loch­tones, comme on ap­pelle ici les mi­grants et en­fants de mi­grants, al­laient un jour re­tour­ner dans leur pays et ont vou­lu te­nir compte de leurs dif­fé­rences re­li­gieuses et cultu­relles. Elles ont pris un vi­rage à 180 de­grés quand elles ont me­su­ré le ni­veau de chô­mage et de pau­vre­té de ces po­pu­la­tions, qui ris­quaient de de­ve­nir une sous-classe. L’en­sei­gne­ment dans la langue ma­ter­nelle en pri­maire a été sup­pri­mé ; l’obli­ga­tion d’ap­prendre le néer­lan­dais est de­ve­nue la règle; les exi­gences en ma­tière de na­tu­ra­li­sa­tion ont été dur­cies. On s’est rap­pro­ché du mo­dèle d’as­si­mi­la­tion à la fran­çaise. » Ah­med Abou­ta­leb, qui ne sort plus sans ses deux gardes du corps (même s’il re­fuse de confir­mer qu’il se­rait de­ve­nu une cible d’Al-Qai­da), est en fonc­tion à Rot­ter­dam jus­qu’en 2020. Mais son nom est ré­gu­liè­re­ment ci­té dès qu’un poste se li­bère dans le pays. On parle de plus en plus de lui pour rem­pla­cer Die­de­rik Sam­som à la tête du Par­ti tra­vailliste à l’au­tomne pro­chain. « Ma ré­ponse vien­dra quand la ques­tion se po­se­ra, se contente de dire le maire. Rot­ter­dam est un beau royaume, où il y a en­core beau­coup de choses à faire. » Au sein des tra­vaillistes, les cou­teaux sont dé­jà sor­tis. Cer­tains disent qu’il n’a pas le « style » pour de­ve­nir le lea­der de l’op­po­si­tion; les ori­gines d’Ah­med Abou­ta­leb sont à nou­veau agi­tées comme un chi on rouge. (1) Aux Pays-Bas, le maire est un fonc­tion­naire, nom­mé par dé­cret royal, sur pro­po­si­tion du con­seil mu­ni­ci­pal, mais qui ne fait pas par­tie des élus de ce con­seil.

Le roi Willem-Alexan­der (au centre) en vi­site dans un quar­tier de Rot­ter­dam, avec à sa gauche Ah­med Abou­ta­leb.

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