Le bar­rage de la ter­reur

Bâ­ti au nord-ouest de Mos­soul sur une roche so­luble, fra­gi­li­sé par la guerre contre Daech, l’im­mense édi­fice po­sé en tra­vers du Tigre me­nace de rompre. Le “pays des deux fleuves” va-t-il être sub­mer­gé par une vague géante ?

L'Obs - - Grands Formats - DE NOTRE EN­VOYÉ SPÉ­CIAL CH­RIS­TOPHE BOLTANSKI EMI­LIEN URBANO/MYOP

L’homme gare sa voi­ture au dé­but de la route qui suit le cou­ron­ne­ment du bar­rage de Mos­soul. Il ne peut pas al­ler plus loin. Une bar­rière mé­tal­lique in­ter­dit l’ac­cès à cette ligne de crête rec­ti­ligne qui court sur plus de 3 ki­lo­mètres, sa chaus­sée in­égale et lé­preuse ris­quant par en­droits de s’a ais­ser. Au­tour de lui, tout est cas­sé et dé­ca­ti. Il dé­passe un pon­ton à la ca­bine ex­plo­sée, tourne le dos à un poste de contrôle aux murs par­se­més d’im­pacts de balles et lance un regard in­quiet au-des­sus du pa­ra­pet tou­jours frap­pé de l’étoile à huit branches, em­blème du Baas, le dé­funt par­ti unique. Il contemple 30 mètres plus bas le lac en­dor­mi et les dé­tri­tus qui viennent bu­ter contre la digue mal­gré les flot­teurs dis­po­sés en amont. « Il n’y a plus d’eau, sou­pire-t-il. Avant, il y en avait beau­coup plus. »

Ha­bi­tant d’un vil­lage voi­sin, Mous­sa sert dans les rangs des pesh­mer­gas, ces sol­dats kurdes prêts à « a ron­ter la mort » qui guer­roient à 20 ki­lo­mètres plus au sud contre les dji­ha­distes de l’Etat is­la­mique. Mais c’est un autre pé­ril, tout aus­si ter­ri­fiant, qui l’amène. La re­te­nue de Mos­soul éten­due à ses pieds pa­raît in­fi­nie, comme une mer étale qui s’éti­re­rait entre deux chaînes de mon­tagnes arides. Seule la marque plus sombre lais­sée par les crues an­ciennes sur les contre­forts du bar­rage et la vé­gé­ta­tion re­cou­vrant les rives dé­sor­mais à sec per­mettent de me­su­rer l’am­pleur du re­flux. « Ils main­tiennent le ni­veau très bas car ils disent que si la pres­sion est trop forte, tout va s’écrou­ler », ex­plique-t-il.

« Ils », c’est le mi­nis­tère des Res­sources hy­drau­liques, le pou­voir cen­tral et tous les ex­perts mo­bi­li­sés contre cette nou­velle plaie d’Irak. L’im­mense py­ra­mide de bé­ton et de terre po­sée en tra­vers du Tigre pour­rait être em­por­tée par les flots. La rup­ture du bar­rage, le qua­trième plus grand du Proche-Orient, li­bé­re­rait près de 8 mil­liards de mètres cubes d’eau et dé­clen­che­rait

un tsu­na­mi géant. La vague en­glou­ti­rait Mos­soul, la deuxième ville du pays toute proche, et inon­de­rait qua­rante-huit heures après une bonne par­tie de Bag­dad, pro­vo­quant, se­lon des es­ti­ma­tions, la mort de 500000 per­sonnes et l’exode d’un mil­lion d’autres. « Mon vil­lage est en amont. Ma fa­mille au moins ne risque rien », se fé­li­cite le pesh­mer­ga.

Les pre­miers à avoir don­né l’alerte sont les Amé­ri­cains. Dé­jà, dans un rap­port pu­blié en 2007, les in­gé­nieurs de l’US Ar­my avaient qua­li­fié cet édi­fice de « bar­rage le plus dan­ge­reux du monde ». Les mêmes ont lan­cé un nou­vel aver­tis­se­ment, en fé­vrier der­nier : « Tous les élé­ments ré­col­tés au cours des douze der­niers mois in­diquent que les risques sont bien plus im­por­tants que ce qui avait été ima­gi­né. » Un mois plus tard, Sa­man­tha Po­wers, am­bas­sa­drice des EtatsU­nis à l’ONU, qua­li­fiait de « gla­çantes » leurs conclu­sions et ap­pe­lait à une mo­bi­li­sa­tion in­ter­na­tio­nale pour évi­ter une « ca­tas­trophe hu­ma­ni­taire de pro­por­tions gi­gan­tesques ».

De­puis 2004, ce co­losse aux pieds d’ar­gile est dé­fen­du par des pesh­mer­gas. Il fait par­tie des zones que se dis­putent – âpre­ment – le gou­ver­ne­ment ré­gio­nal kurde et Bag­dad. Pour y par­ve­nir, il faut fran­chir de mul­tiples points de pas­sage per­dus au mi­lieu des blés jaunes et construits à l’iden­tique. Por­tique en ar­ceau, gué­rite aux cou­leurs du Kur­dis­tan, blocs de bé­ton dis­po­sés en chi­cane. A la hau­teur du lac, un sol­dat, sous l’in­évi­table por­trait de son pré­sident, Mas­soud Bar­za­ni, jette un oeil in­qui­si­teur à l’in­té­rieur de la voi­ture et, sur un ordre cra­cho­té par tal­kie-wal­kie, exige de mon­ter à la place du mort. Une es­corte da­van­tage à des fins de sur­veillance que de pro­tec­tion. La route longe une ligne de front qui es­suie ré­gu­liè­re­ment des tirs de mor­tier, mais sur­tout croise des bour­gades dont il ne sub­siste que des gra­vats. In­ter­dic­tion de prendre en pho­to ces lo­ca­li­tés arabes re­prises par les pesh­mer­gas à Daech en août 2014 et ra­sées de­puis. Des des­truc­tions dé­non­cées par Am­nes­ty International.

Dix photos de « mar­tyrs » ornent le der­nier check­point. Dix mi­li­taires kurdes tom­bés lors de la re­con­quête du bar­rage, le 18 août 2014. Au mo­ment de leur re­traite, les dji­ha­distes ont fait sau­ter un pont en aval, pillé, van­da­li­sé tout ce qu’ils pou­vaient, em­por­té voi­tures et en­gins de chan­tier. « Ils vou­laient oc­cu­per ce site stra­té­gique pour pou­voir exer­cer un chan­tage, es­time le gé­né­ral Bah­jat Tay­mis. Si les choses ne tour­naient pas comme ils le vou­laient, ils avaient la pos­si­bi­li­té de le dé­truire. » Cet of­fi­cier kurde af­firme avoir re­pous­sé de­puis plu­sieurs at­taques. « Nous man­quons de ma­té­riel,

“L’ÉTAT IS­LA­MIQUE VOU­LAIT OC­CU­PER CE SITE POUR EXER­CER UN CHAN­TAGE.”

mais nous sommes nom­breux et bé­né­fi­cions de l’ap­pui des avions de la coa­li­tion. »

L’homme coif­fé d’un bé­ret rouge com­mande une ville. Une mos­quée, une église pour­vue d’un clo­cher en tôle, une école, un ter­rain de foot, des villas, noyées sous les pins, ré­ser­vées aux in­gé­nieurs, tout au­tour des ha­meaux pour les ou­vriers. Au to­tal, 1 000 fa­milles. Un Irak mi­nia­ture, plu­ri­con­fes­sion­nel, mul­tieth­nique. Un Irak qui par­tout ailleurs n’existe plus. Même si l’en­ne­mi n’a été maître des lieux que du­rant douze jours, il a fal­lu des se­maines pour re­mettre les ins­tal­la­tions en marche. Le plus dur a été de convaincre les em­ployés de ré­in­té­grer leurs postes. Les Kurdes avaient fui au nord, les Arabes au sud. Quant au di­rec­teur du bar­rage, un cer­tain Ab­del Kha­lek, il n’a ja­mais ré­ap­pa­ru. « Je l’ai ap­pe­lé quand il était à Mos­soul pour lui de­man­der de re­ve­nir, ra­conte le gé­né­ral Tay­mis. Il ne vou­lait pas. Il avait peur. De quoi? Je l’ignore. Nous n’avons au­cun pro­blème avec lui. »

Une par­tie du per­son­nel arabe était res­tée à l’ar­ri­vée des dji­ha­distes. « Ils ne s’oc­cu­paient pas de nous, parce qu’ils n’y connais­saient rien, se sou­vient Bas­sam, un ou­vrier à la mous­tache blanche, en san­dales et gi­let bleu. On a conti­nué à tra­vailler. » Lors de la contre-of­fen­sive, il s’est re­plié sur Mos­soul, sa ville d’ori­gine, de­ve­nue la ca­pi­tale de l’Etat is­la­mique. « Deux se­maines plus tard, les pesh­mer­gas m’ont té­lé­pho­né pour me dire de rap­pli­quer. » Daech l’a lais­sé sor­tir. Par in­té­rêt. Toute l’élec­tri­ci­té de Mos­soul pro­vient de la cen­trale hy­drau­lique. Cinq tur­bines en mau­vais état, in­ca­pables de four­nir plus de 300 mé­ga­watts, soit le tiers de sa puis­sance d’ori­gine.

Sur­tout, il y a ur­gence. De­puis son inau­gu­ra­tion en 1986, le bar­rage né­ces­site un soin cons­tant. Bas­sam règne sur trois si­los, un ma­laxeur, une pompe et dif­fé­rents ap­pa­reils des­ti­nés à pré­ve­nir un ca­ta­clysme de di­men­sion bi­blique. A lon­gueur de temps, il in­jecte du ci­ment, du sable et de l’eau afin de col­ma­ter les brèches qui sur­gissent sous les fon­da­tions. « On coule des tonnes de mor­tier. L’opé­ra­tion peut du­rer par­fois quinze jours », pré­cise Mo­ham­med, un ma­çon kurde en com­bi­nai­son vert mou­tarde. Voi­là vingt ans que les deux com­pères, l’Arabe sun­nite et le Kurde, font tan­dem. Avant d’être mu­tés en sur­face, ils opé­raient à par­tir d’un tun­nel creu­sé sous la struc­ture dans les va­peurs d’es­sence et le bruit fra­cas­sant des ma­chines. « C’était très dur. A force, on tom­bait ma­lades », dit Mo­ham­med.

Un tra­vail de Si­syphe. A peine un trou es­til re­bou­ché qu’un autre ap­pa­raît plus loin. L’ou­vrage n’a pas été bâ­ti sur des roches stables, mais sur du gypse, de l’an­hy­drite et d’autres cal­caires so­lubles dans l’eau dès lors qu’ils sont sou­mis à de fortes pres­sions. Sans une in­ter­ven­tion hu­maine constante, un ca­nal sou­ter­rain pour­rait se for­mer. Le bar­rage se mé­ta­mor­pho­se­rait alors en un pont as­sis sur un tas de boue.

Contre ce fléau, l’Etat ira­kien manque cruel­le­ment de moyens. Le ci­ment, pro­duit au­pa­ra­vant sur place, doit être im­por­té de Tur­quie. Il n’y a pas d’argent pour rem­pla­cer le ma­té­riel cas­sé ou vo­lé. Et la maind’oeuvre fait dé­faut. « On est moi­tié moins nom­breux qu’avant, confie Bas­sam. Pour rem­pla­cer nos gars blo­qués à Mos­soul, on a dû em­bau­cher nos propres fils. » Lui-même a re­pris du ser­vice alors qu’il de­vait par­tir à la re­traite. « Tout le monde a peur », re­con­naît Mo­ham­med. A for­tio­ri dans son vil­lage de Wa­na, si­tué en aval. « Les gens ne savent pas quel se­ra leur ave­nir, ils ignorent s’ils peuvent en­core construire des mai­sons. »

LA CONSIGNE DE BAG­DAD EN CAS DE CA­TAS­TROPHE : S’ÉLOI­GNER DE 6 KI­LO­MÈTRES DES RIVES DU FLEUVE.

Un vice pour­tant re­pé­ré dès l’ori­gine. Au­tre­fois, ce mo­nu­ment éle­vé à la gloire de Sad­dam Hus­sein por­tait son nom, comme tout ce qui comp­tait en Irak. Sym­bole de puis­sance et de mo­der­ni­té, Sadd Sad­dam, le bar­rage Sad­dam, ap­pa­rais­sait sur d’in­nom­brables fresques à l’ef­fi­gie du dic­ta­teur. Il de­vait per­mettre de drai­ner le nord-ouest du pays et d’éclai­rer la val­lée du Tigre jus­qu’à Bag­dad. Alors consul­tant au­près du mi­nis­tère de l’Ir­ri­ga­tion, Nadhir al-An­sa­ri était ve­nu su­per­vi­ser les tra­vaux confiés à un consor­tium ita­lo-al­le­mand. « Nous avions ef­fec­tué des son­dages géo­lo­giques. J’avais été cho­qué par les ré­sul­tats ob­te­nus. Les construc­teurs avaient consi­dé­ra­ble­ment mi­ni­mi­sé les risques. » Ses mises en garde, à l’époque, n’avaient pas été en­ten­dues. Rien ne pou­vait s’op­po­ser aux rêves de gran­deur du nou­veau Na­bu­cho­do­no­sor.

Pour cet in­gé­nieur ira­kien qui en­seigne au­jourd’hui la mé­ca­nique des sols à l’uni­ver­si­té de Lu­lea, dans le nord de la Suède, « le pro­blème est im­pos­sible à ré­soudre, même en in­jec­tant en per­ma­nence du mor­tier », et il n’a fait que s’ag­gra­ver au cours des der­nières an­nées. Il ignore com­bien de temps en­core l’ou­vrage ba­by­lo­nien peut te­nir. « Un mois, un an ou plus? Ce qui est sûr, dit-il, c’est qu’il cra­que­ra un jour. » Des images sa­tel­li­taires prouvent, se­lon lui, que le bar­rage s’en­fonce inexo­ra­ble­ment. En rai­son d’un tas­se­ment du ter­rain, l’une des deux vannes qui per­mettent de ré­gu­ler le ni­veau de la re­te­nue est bou­chée de­puis 2013. Si l’autre ou­ver­ture fonc­tionne seule, le jet ac­croît l’éro­sion au fond de la bai­gnoire et donc le dan­ger d’ef­fon­dre­ment.

Se­coué par une guerre, une crise po­li­tique et la chute des cours du pé­trole, le gou­ver­ne­ment de Bag­dad peut dif­fi­ci­le­ment af­fron­ter la pers­pec­tive d’une ca­tas­trophe d’am­pleur na­tio­nale. A ce jour, la seule consigne qu’il a don­née à ses conci­toyens est de s’éloi­gner des rives du Tigre de « 6 ki­lo­mètres ». « C’est en­fan­tin! s’écrie Nadhir al-An­sa­ri, de­puis son uni­ver­si­té sué­doise. On parle de mil­lions de per­sonnes. Par quel moyen s’en­fui­ront-elles? Et comment fe­ront-elles pour sur­vivre sans eau et sans nour­ri­ture? »

La com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale en re­vanche prend la me­nace très au sé­rieux. Une en­tre­prise ita­lienne, le groupe Tre­vi, doit pro­cé­der pro­chai­ne­ment à des ré­pa­ra­tions, aux termes d’un contrat de 273 mil­lions d’eu­ros, fi­nan­cé en par­tie par la Banque mon­diale. Les tra­vaux pour­raient dé­bu­ter en sep­tembre. Pour as­su­rer la pro­tec­tion du chan­tier, Rome va éga­le­ment dé­pê­cher sur place 450 sol­dats. Des ber­sa­gliers et des forces spé­ciales. Cette aide suf­fi­ra-t-elle à sau­ver le bar­rage de Mos­soul? Du­rant leur oc­cu­pa­tion du pays, les Amé­ri­cains avaient en­glou­ti des mil­lions de dol­lars pour conso­li­der le sous-sol. En vain.

« Il n’y a au­cun dan­ger », af­firme Moh­sen Has­san, le di­rec­teur ad­joint du bar­rage. Un man­tra ré­pé­té in­las­sa­ble­ment par ses su­pé­rieurs ira­kiens afin de ne pas faire pa­ni­quer la po­pu­la­tion. A en­tendre ce fonc­tion­naire, les cen­taines d’ou­vriers et in­gé­nieurs ita­liens, ain­si que leurs pro­tec­teurs ar­més, ne vien­draient que pour « dis­pen­ser des stages de for­ma­tion » à son per­son­nel. Une as­sis­tance, à ses yeux, in­utile. « On peut conti­nuer à se dé­brouiller tout seuls pen­dant vingt ans », fan­fa­ronne-t-il, en si­gnant toutes sortes de pa­piers ap­por­tés dans des che­mises do­rées par des su­bal­ternes si­len­cieux. Les aver­tis­se­ments amé­ri­cains? De la pro­pa­gande. « Les bar­rages les plus dan­ge­reux se trouvent tous aux Etats-Unis. » Der­rière lui trône une pho­to­gra­phie cou­leur de son châ­teau de cartes quand de belles cas­cades jaillis­saient en­core de ses murs de bé­ton. Il s’agit d’un ca­len­drier da­tant de 2014, presque une éter­ni­té.

Le 12 mai, des sol­dats kurdes pa­trouillent de­vant le bar­rage an­cien­ne­ment bap­ti­sé Sad­dam Hus­sein.

Les pesh­mer­gas ont re­pris ce lieu stra­té­gique aux dji­ha­distes en août 2014.

Une ins­tal­la­tion qui in­jecte du mor­tier dans le sol. En trente ans, des cen­taines de tonnes ont été cou­lées en vain.

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