Start-up, ton uni­vers si pi­toyable

Dan Lyons, jour­na­liste au chô­mage, s’est fait em­bau­cher à 52 ans par une start-up de Bos­ton. Jeu­nisme, mé­dio­cri­té des pro­duits, har­cè­le­ment… Il ra­conte un monde pré­ten­tieux et su­per­fi­ciel. Ren­contre

L'Obs - - Grands Formats - DE NOTRE COR­RES­PON­DANT À NEW YORK PHI­LIPPE BOU­LET-GERCOURT GRETCHEN ERTL/AFP

La vie se ré­sume sou­vent à un choix cor­né­lien : hur­ler, ou hur­ler de rire ? Dan Lyons a fait son choix : les deux, mon gé­né­ral. Il faut avoir vu une ta­blée en­tière se gon­do­ler en l’écou­tant ra­con­ter ses dé­boires de sa­la­rié gri­son­nant dans une start-up de jeunes pour com­prendre qu’il n’y a pas un atome d’ai­greur chez ce jour­na­liste. « Dis­rup­ted » (« dé­sta­bi­li­sé par le nu­mé­rique »), il a été, « amu­sed » (« amu­sé ») il res­te­ra. Son livre (1) est une « Co­mé­die hu­maine » ver­sion 2016, il fait un car­ton aux Etats-Unis, où il a tou­ché un nerf sen­sible, de­ve­nant un best-sel­ler ins­tan­ta­né sur la liste du « New York Times ».

Une his­toire simple, sur le pa­pier: vi­ré par son ma­ga­zine, un jour­na­liste de 52 ans trouve un bou­lot dans une star­tup high-tech des environs de Bos­ton où la moyenne d’âge est de 26 ans. D’abord em­bal­lé par l’éner­gie am­biante, le vieux fos­sile ne tarde pas à dé­chan­ter et à tom­ber de dé­boires en hu­mi­lia­tions. L’aven­ture se ter­mine dix-neuf mois plus tard par une dé­mis­sion, sui­vie d’un livre ra­con­tant par le me­nu sa des­cente aux en­fers. Fin de l’his­toire? Pas du tout. Car Dan Lyons n’est pas n’im­porte quel jour­na­liste. D’abord pour « Forbes » puis « News­week », deux ma­ga­zines pres­ti­gieux, il a cou­vert la

tech­no­lo­gie et s’est trou­vé aux pre­mières loges de la Si­li­con Val­ley, la voyant gran­dir, en­fler, se cra­sher en 2000 puis se re­le­ver. Il connaît tel­le­ment bien ce monde qu’il se met en 2006 à écrire un blog ano­nyme hi­la­rant, le « Jour­nal in­time de Steve Jobs », où le faux pa­tron d’Apple, qui écrit à la pre­mière per­sonne, est aus­si ori­gi­nal et in­sup­por­table que le vrai. Gros suc­cès et com­pli­ment de Jobs, qui lit le blog et le trouve « as­sez drôle ».

Six ans plus tard, le même Dan Lyons se re­trou­ve­ra bru­ta­le­ment vi­ré de « News­week » par un simple coup de fil de son boss : « Je crois qu’ils veulent sim­ple­ment em­bau­cher des gens plus jeunes. Avec ton sa­laire, ils peuvent re­cru­ter cinq kids fraî­che­ment di­plô­més. » Deux se­maines de pré­avis, deux se­maines d’in­dem­ni­tés. Sa­sha, l’épouse de Dan, a quit­té son em­ploi quelques mois plus tôt pour rai­sons de san­té, et le couple a des ju­meaux de 7ans… Pa­nique! Le sa­lut vient quelques mois plus tard d’une start-up de Cam­bridge, fon­dée par deux an­ciens du Mas­sa­chu­setts Ins­ti­tute of Technology (MIT). HubS­pot vend des lo­gi­ciels de mar­ke­ting, elle ap­pâte le client avec des blogs et autres conte­nus gra­tuits. Dan est re­cru­té pour en­ri­chir ces conte­nus, sans que son rôle soit bien dé­fi­ni. Peu im­porte. « Je n’avais ja­mais tra­vaillé dans un monde où presque tout le monde avait le même âge, ex­plique-t-il. Mais, au dé­but, ce­la m’a plu, ça me rap­pe­lait mon pre­mier job après la fac. Et ils avaient de bonnes idées, ils re­gar­daient les choses d’un oeil dif­fé­rent. »

Mais, ra­pi­de­ment, il dé­couvre l’en­vers d’un monde high-tech qu’il avait pas­sé sa vie pro­fes­sion­nelle à dé­crire de l’ex­té­rieur. Cette boîte soi-di­sant co­ol pro­pose des pro­duits mé­diocres, est peu­plée d’in­com­pé­tents et car­bure au la­vage de cer­veau, ali­men­té par une nov­langue – le « HubS­peak » – bour­rée d’acro­nymes dé­biles et d’une in­vrai­sem­blable pré­ten­tion. On y parle de « conqué­rir la peur », d’être des « rock stars », des « su­per­stars mu­nies de su­per­pou­voirs », dont la mis­sion est d’« ins­pi­rer les gens » et d’« être des lea­ders ». Le tout as­sor­ti d’une hy­po­cri­sie sans nom. Ain­si, quand un sa­la­rié est vi­ré, l’en­tre­prise en­voie un e-mail col­lec­tif ex­pli­quant qu’il a été « di­plô­mé » ! Der­rière les belles pa­roles sur les pro­duits qui vont ré­vo­lu­tion­ner le monde et « faire ex­plo­ser l’in­ter­net » se cache une réa­li­té sor­dide de té­lé­ven­deurs en­tas­sés dans une pièce par dou­zaines, har­ce­lant les clients po­ten­tiels ré­cal­ci­trants.

Dan com­mence par ma­nier l’iro­nie gen­tillette. Par exemple, les HubS­pot­ters ont la ma­nie de ponc­tuer leurs mails de plu­sieurs points d’ex­cla­ma­tion. Dan y va à son tour de ses « Woo-hoo !!!!!!! Fé­li­ci­ta­tions !!!!!!! Tu dé­coiffes sa­cré­ment !!!!!!!!!!!! », jus­qu’à ce que son iro­nie soit dé­tec­tée (ce­la prend un mo­ment) et qu’on lui de­mande d’ar­rê­ter la plai­san­te­rie. Il réus­sit à ne pas sor­tir de ses gonds lors­qu’une jeune char­gée de la com sug­gère qu’il ra­conte son ex­pé­rience à HubS­pot dans un blog in­ti­tu­lé « Old Dog, New Tricks » (« Vieux Chien, Nou­veaux Tours »). Après tout, Mark Zu­cker­berg a don­né le ton en ex­pli­quant, à 22 ans, que « les jeunes sont tout sim­ple­ment plus in­tel­li­gents ». Mais, quand on le pla­carde dans un coin de la salle de té­lé­mar­ke­ting, la mau­vaise farce tourne au cau­che­mar. Son bou­lot change tout le temps, son boss le sou­met à une hu­mi­lia­tion psy­cho­lo­gique constante des­ti­née à le dé­goû­ter. « Quand j’ai évo­qué cette forme de har­cè­le­ment de­vant un co­pain, il m’a dit : “Tout le monde fait ce­la, moi-même je suis en train d’écoeu­rer un type pour le faire par­tir.” Six mois plus tard, c’est lui qui s’est fait éjec­ter de cette fa­çon », ra­conte Dan.

La réa­li­té dé­passe cette fic­tion que Lyons a écrite comme cos­cé­na­riste de la sé­rie té­lé « Si­li­con Val­ley », dont les pro­ta­go­nistes sont im­bu­vables, ra­paces, blancs et mâles pour l’es­sen­tiel et in­croya­ble­ment sexistes (« Toute la Val­lée adore la sé­rie, note Dan, ils pensent qu’elle dé­crit leurs concur­rents, pas eux »). En no­vembre 2014, il fi­nit par cra­quer et re­joindre Gaw­ker Me­dia, pour écrire sur la Si­li­con Val­ley. Mais il n’en a pas fi­ni avec HubS­pot. Un ami lui a sug­gé­ré d’écrire un livre, il est ten­té. Mais il ne sait pas par quel bout prendre le bou­quin. Un livre sur HubS­pot ? Per­sonne ne connaît la boîte. Sur la « ré­in­ven­tion » d’un quin­qua­gé­naire ? A bâiller d’en­nui. « Sou­dain, alors que je com­men­çais à écrire, tout cet uni­vers m’est ap­pa­ru clai­re­ment, ra­conte-t-il : les start-up qui ne gagnent pas d’argent mais en­ri­chissent les fon­da­teurs et les ven­ture ca­pi­ta­listes, la bulle des “li­cornes” [so­cié­tés non co­tées va­lo­ri­sées à plus d’un mil­liard de dol­lars] qui enfle de jour en jour, les sa­la­riés qui se re­trouvent gru­gés… Je me suis mis à in­ter­vie­wer des gens, j’ai par­lé à un PDG très en vue qui m’a dit : “On sait tous que l’on pro­tège les in­ves­tis­seurs. On ra­masse le pac­tole, après quoi on se re­trouve dans un face-à-face quo­ti­dien in­con­for­table avec nos sa­la­riés.” C’est ce­la que j’ai choi­si de ra­con­ter de l’in­té­rieur – comment cette in­dus­trie a fon­da­men­ta­le­ment chan­gé. »

L’his­toire ne s’ar­rête pas là. Fin juillet 2015, quelques mois avant la pu­bli­ca­tion du livre, le FBI ap­pelle Dan Lyons et l’in­ter­roge. Ap­pa­rem­ment, des res­pon­sables de HubS­pot, li­cen­ciés ou sanc­tion­nés de­puis, ont ten­té d’ob­te­nir frau­du­leu­se­ment le ma­nus­crit du livre et de faire chan­ter du monde dans la mai­son d’édi­tion! Scan­dale, et per­plexi­té de Lyons, qui au­rait vo­lon­tiers pro­cu­ré le ma­nus­crit à HubS­pot s’ils le lui avaient de­man­dé. Quant à dé­cou­ra­ger son édi­teur, Ha­chette… « C’était idiot. J’en au­rais im­mé­dia­te­ment trou­vé un autre. »

De­puis la sor­tie de « Dis­rup­ted », les pe­tits génies de HubS­pot font pro­fil bas. Ils ont quand même pro­mis une chose: dé­sor­mais, les sa­la­riés qu’ils virent ne se­ront plus « di­plô­més ». (1) « Dis­rup­ted. My Mi­sad­ven­ture in the Start-Up Bubble », Ha­chette Books.

Dans cette boîte soi-di­sant co­ol, on se voit en “su­per­stars mu­nies de su­per­pou­voirs”, dont la mis­sion est “d’ins­pi­rer les gens”.

De sa mésa­ven­ture, Dan Lyons a fait un livre…

… Un best-sel­ler que les Amé­ri­cains s’ar­rachent.

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