“LA FRA­TER­NI­TÉ, C’EST CE QUI PER­MET DE SE BATTRE”

L'Obs - - Débats -

Le grand écri­vain ita­lien parle de ses en­ga­ge­ments d’hier, de sa lutte contre le TGV Lyon-Tu­rin, des mi­grants, de l’Eu­rope… Et se sou­vient des an­nées où il était ou­vrier et fai­sait l’ex­pé­rience de la fra­ter­ni­té

PRO­POS RE­CUEILLIS PAR FRAN­ÇOIS ARMANET ET SA­RAH HALIFA-LEG­RAND ILLUS­TRA­TIONS : LAURINDO FE­LI­CIA­NO

Dans votre nou­veau livre « le Plus et le Moins », vous op­po­sez les an­nées 1970 « par­cou­rues d’une se­cousse, d’un es­saim sis­mique de luttes » à au­jourd’hui « où seul compte l’in­té­rêt in­di­vi­duel et où l’on est éva­lué en fonc­tion du pou­voir d’achat, me­su­rant la cre­vasse qui sé­pare une Ita­lie de l’autre ». Comment s’est opé­ré ce bas­cu­le­ment ?

Le siècle a été le siècle des ré­vo­lu­tions. Celles-ci ont chan­gé le vi­sage du monde, mais l’ou­til po­li­tique qu’elles re­pré--

sentent est de­ve­nu in­uti­li­sable. Le mot lui-même ne peut plus s’ap­pli­quer dans les temps ac­tuels. Les ré­vo­lu­tions d’hier ont ré­crit la géo­gra­phie du monde. Elles ont per­mis à des peuples de ga­gner leur in­dé­pen­dance, de se li­bé­rer d’em­pires co­lo­niaux, de ren­ver­ser des dic­ta­tures. Cette époque géante s’est ter­mi­née avec la fin des grands conflits mon­diaux. Je fais par­tie de la pre­mière gé­né­ra­tion à ne pas avoir été prise par la peau du cou et je­tée contre un peuple dé­cla­ré en­ne­mi, à avoir « pas­sé son tour ». C’est grâce à la construc­tion eu­ro­péenne que nous avons pu sor­tir de cette spi­rale des­truc­trice et éloi­gner le spectre de la guerre. Mais nous avons été aus­si la pre­mière gé­né­ra­tion à avoir ac­cès à la culture de masse. D’où le mé­lange ex­plo­sif entre notre nombre, notre savoir et l’état fié­vreux du monde. Au­jourd’hui le monde est un mar­ché unique, tan­dis qu’à cette époque-là c’était la jeu­nesse qui uni­fiait le monde. La jeu­nesse mon­diale par­ta­geait les mêmes ac­tions, les mêmes gestes, les mêmes mots, par­fois les mêmes pé­rils. Il y a quelques mois, je suis al­lé en Ar­gen­tine rendre vi­site à cette gé­né­ra­tion ré­vo­lu­tion­naire phy­si­que­ment éli­mi­née par la dic­ta­ture – pen­dant que la mienne était bâillon­née en Ita­lie. Je suis al­lé au parc de la Mé­moire, à l’Ecole de Mé­ca­nique de la Ma­rine, centre de tor­ture, et j’ai re­trou­vé en écho les mêmes noms, presque tous ita­liens. Quand je parle de cette se­cousse, je parle aus­si d’un ré­seau élec­trique qui nous re­liait d’un bout à l’autre du monde. C’est pour ce­la que je re­fuse d’ap­pe­ler cette époque les « an­nées de plomb », je pré­fère par­ler des « an­nées de cuivre », le meilleur conduc­teur de l’éner­gie élec­trique de cette gé­né­ra­tion qui avait un ordre – ou un désordre – du jour pour le monde. Au­jourd’hui, il n’y a au­cun ordre du jour pour le monde. Cette gé­né­ra­tion ré­vo­lu­tion­naire a-t-elle tra­hi ses idéaux ? Non, cette gé­né­ra­tion a consom­mé tous ses idéaux jus­qu’à la lie. Cer­tains ont tra­hi leur jeu­nesse, mais ça, ça les re­garde per­son­nel­le­ment. Notre gé­né­ra­tion s’est éteinte comme s’éteignent toutes les gé­né­ra­tions.

Elle n’a rien trans­mis ? On ne trans­met pas ces ex­pé­riences-là. C’est à la nou­velle gé­né­ra­tion de dé­ci­der de quoi elle veut s’em­pa­rer. La pré­cé­dente gé­né­ra­tion ne nous a pas trans­mis l’idée de ré­sis­tance, c’est nous qui avons choi­si quel se­rait notre com­bat. Etes-vous un ves­tige de cette gé­né­ra­tion ? Le der­nier des Mo­hi­cans ? Dire que c’étaient des an­nées de cuivre plu­tôt que des an­nées de plomb, ce n’est pas être le der­nier des Mo­hi­cans, c’est ma ver­sion contre les ver­sions o cielles. Face à l’au­to­ri­té, aux pou­voirs consti­tués, j’ai tou­jours un es­prit de contra­dic­tion préa­lable. Ce qui manque au­jourd’hui, c’est cet es­prit de contra­dic­tion de masse. Le der­nier exemple re­monte à 2003. Des cen­taines de villes du monde en­tier ont ma­ni­fes­té contre la guerre en Irak. A Rome, le nombre des ma­ni­fes­tants était tel que la ma­ni­fes­ta­tion était im­mo­bile : on ne pou­vait savoir où elle com­men­çait ni où elle se ter­mi­nait. Le mot d’ordre « Pas en notre nom » mar­quait non pas une vo­lon­té de par­ti­ci­per mais celle de se dis­so­cier. Notre gé­né­ra­tion, dans sa lutte contre la guerre du Viet­nam, s’est mo­bi­li­sée des an­nées, n’a ja­mais ces­sé d’être sur le ter­rain, avec les com­bat­tants, les ap­pe­lés, les vé­té­rans. Nous étions du cô­té des luttes de li­bé­ra­tion. « Je ne me prends pas pour un homme ré­vol­té », dites-vous dans le dia­logue sur la déso­béis­sance ci­vile que vous avez eu avec Jo­sé Bo­vé. Qu’êtes-vous alors ? Je suis sim­ple­ment un ci­toyen qui s’oc­cupe des ques­tions qui heurtent sa sen­si­bi­li­té, son sen­ti­ment ci­vique. Je pro­fite de ma si­tua­tion d’écri­vain pour don­ner plus d’écho à des luttes so­ciales que je par­tage mais que je n’ai pas contri­bué à amor­cer. Je ne suis pas pour au­tant un porte-pa­role. Car il n’y a pas de né­ga­tion de la pa­role au­jourd’hui, mais une né­ga­tion de l’écoute. La pa­role peut être am­pli­fiée par la voix de quel­qu’un qui es­saie de la por­ter plus loin. Mais c’est mon en­ga­ge­ment de ci­toyen et non d’écri­vain. L’écri­vain écrit des his­toires. Par exemple, j’ai écrit « le Plus et le Moins » pen­dant mes deux an­nées de pro­cès pour me dé­ta­cher, ne pas me faire sub­mer­ger par l’a aire ju­di­ciaire. Les textes y sont brefs, car j’étais conti­nuel­le­ment in­ter­rom­pu par le bruit au­tour du pro­cès. Y a-t-il de nou­velles formes de lutte au­jourd’hui ; les­quelles vous ins­pirent ? On as­siste à de nou­velles choses. Pre­nez le mou­ve­ment po­pu­laire du val de Suse. C’est toute une com­mu­nau­té qui se bat contre le pro­jet de la ligne de TGV Lyon-Tu­rin. Ce n’est plus le com­bat du pro­lé­ta­riat ou des op­pri­més, mais le maire, le ber­ger, le bour­geois qui exercent en­semble le droit à la lé­gi­time dé­fense pour sau­ver leur socle vi­tal me­na­cé : l’air, l’eau. Ils sont confron­tés à une agres­sion phy­sique. Leur san­té même est en jeu. Nous ab­sor­bons au­jourd’hui des poi­sons in­con­nus. Nous sommes une gé­né­ra­tion ex­pé­ri­men­tale qui risque de voir ses droits fon­da­men­taux ré­gres­ser de­vant ce ca­pi­ta­lisme ty­ran­nique. La nou­veau­té, ce sont l’am­pleur des pro­grès scien­ti­fiques et les règles tou­jours plus nom­breuses à être vio­lées. Mais chaque en­droit a son propre pro­blème. Vous pré­fé­rez les luttes lo­cales aux luttes plus uni­ver­selles que l’on a vues émer­ger ces der­nières an­nées comme les mou­ve­ments des « in­di­gnés » ? Je trouve le sen­ti­ment d’in­di­gna­tion in­sa­tis­fai­sant. C’est un sen­ti­ment éphé­mère sur le­quel on ne peut pas fon­der une ac­tion du­rable. La honte est un sen­ti­ment po­li­tique plus e cace. Car elle ne dis­pa­raît pas. Il n’y a qu’une ma­nière de la com­battre, c’est de ré­agir contre les causes de la honte. Au­jourd’hui, les mou­ve­ments les plus ac­tifs sont res­tés dans le lo­cal. Les luttes lo­cales ag­glo­mèrent des com­mu­nau­tés, des blocs so­ciaux. Di­riez-vous qu’on ne rêve plus au « ma­tin du Grand Soir » mais que l’on se bat pour des « pe­tits ma­tins » ? Il n’y a plus de grande cause. Nous en sommes ré­duits à la cause élé­men­taire de la lé­gi­time dé­fense de notre san­té, de notre Terre, de l’air, de l’eau et d’une com­mu­nau­té me­na­cée. Nous sommes agres­sés par des grands tra­vaux dits stra­té­giques, mais qui n’ont en réa­li­té rien de stra­té­gique. Il y a une vo­lon­té d’ex­ploi­ter jus­qu’à

ER­RI DE LU­CA, né à Naples en 1950, a pu­blié une oeuvre im­por­tante dont « Mon­te­di­dio » (prix Fe­mi­na étran­ger, 2002), « le Poids du Pa­pillon » ou « le Tort du sol­dat ». Viennent de pa­raître chez Gal­li­mard « le Plus et le Moins », ma­gni­fique ro­man au­to­bio­gra­phique, la pièce de théâtre « le Der­nier Voyage de Sind­bad », ain­si qu’un dia­logue avec Pao­lo Sas­sone-Cor­si, « le Cas du Ha­sard. Es­car­mouches entre un écri­vain et un bio­lo­giste ». A si­gna­ler une conver­sa­tion avec Jo­sé Bo­vé, « Du sen­ti­ment de jus­tice et du de­voir de déso­béir » (ani­mée par Gilles Lu­neau, aux Edi­tions In­di­gène).

la der­nière res­source de la Terre en­ten­due comme un lieu d’es­cla­vage. Vous pré­fé­rez le réa­lisme à l’uto­pie ? Je ne connais pas d’uto­pie. C’est un mot qui m’a tou­jours ir­ri­té. Res­tons dans le to­pos, sau­vons la Terre de l’agres­sion. Etes-vous donc de­ve­nu éco­lo­giste ? Je suis de­ve­nu un ci­toyen qui dé­fend la ré­sis­tance ci­vile contre des agres­sions in­jus­ti­fiées. L’éco­lo­gie, c’est la sau­ve­garde de la pla­nète. Et la pla­nète, on sait qu’on est train de la rui­ner. Nos non d’au­jourd’hui sont des oui de de­main. Je veux seule­ment faire du­rer le fu­tur le plus long­temps pos­sible en es­sayant de ra­len­tir la des­truc­tion de la Terre. En mul­ti­pliant les grains de sable dans l’en­gre­nage. Vous avez été pour­sui­vi par la jus­tice ita­lienne pour « in­ci­ta­tion à la violence », as­si­gné pour avoir écrit que « les sa­bo­tages sont né­ces­saires pour faire com­prendre que le TGV [Lyon-Tu­rin] est une oeuvre nui­sible et in­utile », et en­fin re­laxé le 19 oc­tobre 2015. Où en êtes-vous ? Le pro­jet a été re­tar­dé mais il se pour­suit. Il s’ac­com­pagne d’une mi­li­ta­ri­sa­tion de la ré­gion et de la des­truc­tion de cer­tains sites pa­léo­li­thiques. On s’in­surge quand Daech dé­truit Pal­myre, mais nous, nous fai­sons la même chose sous le pré­texte d’un « pro­jet stra­té­gique ». Le per­ce­ment du tun­nel li­bère de la pous­sière d’amiante qui me­nace la po­pu­la­tion. Je sou­tiens tou­jours le com­bat contre cette ligne fer­ro­viaire. C’est en le conti­nuant sur la du­rée que l’on fi­ni­ra par rendre le pro­jet trop coû­teux et fi­na­le­ment in­fai­sable. Vous avez par­ti­ci­pé à la fon­da­tion de Lot­ta conti­nua et avez di­ri­gé le ser­vice d’ordre de l’or­ga­ni­sa­tion jus­qu’à sa dis­so­lu­tion en 1977… … C’est la seule fois que j’ai pu ap­pli­quer le mot « ordre » dans ma vie ! … mais pour vous qui avez re­fu­sé la dé­rive des « an­nées de plomb », la violence est-elle ja­mais lé­gi­time ? La lé­ga­li­té ne coïn­cide presque ja­mais avec la jus­tice. Mais j’étais contre cette dé­rive vers l’ac­tion mi­li­taire clan­des­tine car c’était un cul-de-sac. Ce qui ne contre­di­sait pas le sou­tien à la lutte ar­mée du peuple viet­na­mien contre l’im­pé­ria­lisme, d’abord fran­çais puis amé­ri­cain, ou aux com­bat­tants de la guerre d’Al­gé­rie. Sans al­ler jus­qu’à la lutte ar­mée, le sa­bo­tage n’est-il pas une forme de violence ? Sa­bo­ter est un mot noble. Le sa­bo­tage que j’ai connu en tant qu’ou­vrier consis­tait à ces­ser le tra­vail et ar­rê­ter la pro­duc­tion.

LA HONTE EST UN SEN­TI­MENT PO­LI­TIQUE EF­FI­CACE CAR ELLE NE DIS­PA­RAÎT PAS.

En 1980, je me suis re­trou­vé à blo­quer l’usine tu­ri­noise de Fiat, la plus grande d’Eu­rope, pen­dant trente-sept jours pour pro­tes­ter contre les li­cen­cie­ments mas­sifs. Nous avons mal­heu­reu­se­ment per­du.

Vous dé­tes­tiez l’Ita­lie de Ber­lus­co­ni, que pen­sez-vous de celle de Ren­zi ?

Ces der­nières dé­cen­nies, le ci­toyen a été ré­duit à n’être qu’un client, consi­dé­ré seule­ment du point de vue de son pou­voir d’achat. Des droits ba­siques comme la jus­tice, la san­té, l’édu­ca­tion sont de­ve­nus des ser­vices. L’Etat n’est plus le gou­ver­ne­ment d’une com­mu­nau­té mais une en­tre­prise qui vend des ser­vices. Savoir qui est le chef du gou­ver­ne­ment a peu d’im­por­tance. Les faits res­tent tê­tus. On ne peut bé­né­fi­cier d’une bonne édu­ca­tion, d’une bonne san­té, d’une bonne jus­tice que si on a de l’argent. Ren­zi n’a rien pu chan­ger, il est dans l’écume de cette en­tre­prise de dé­mo­li­tion de la col­lec­ti­vi­té, pierre par pierre, fibre par fibre. Le client pro­cède du cha­cun pour soi. C’est dans la lutte qu’on de­vient ci­toyen.

Mais Ber­lus­co­ni était beau­coup plus toxique pour la so­cié­té ita­lienne que Ren­zi…

Ber­lus­co­ni était toxique mais il ex­pri­mait bien l’air du temps. L’Ita­lie avait choi­si comme chef du gou­ver­ne­ment l’homme le plus riche. Elle vou­lait croire en cette idée qu’il in­car­nait : « En­ri­chis­sez-vous, faites ce que vous vou­lez. » La pre­mière ac­tion de Ber­lus­co­ni a été la dé­pé­na­li­sa­tion de la fal­si­fi­ca­tion des bi­lans éco­no­miques. Ce dé­voie­ment concer­nait le gou­ver­ne­ment comme l’op­po­si­tion me­née par Pro­di, lui-même éco­no­miste, tan­dis que l’on choi­sis­sait pour pré­sident de la Ré­pu­blique un ex-gou­ver­neur de la Banque d’Ita­lie. Cette pri­mau­té de l’éco­no­mie a ré­duit la po­li­tique à une ques­tion de bud­gets, de comptes. Et c’est tou­jours le cas au­jourd’hui. Sans comp­ter la cor­rup­tion ca­tas­tro­phique en Ita­lie qui a aus­si eu pour consé­quence de ré­tro­gra­der la li­ber­té d’in­for­ma­tion aux der­niers rangs eu­ro­péens.

C’est pour­quoi vous ne vo­tez pas ?

C’est une mu­ti­la­tion vo­lon­taire et per­son­nelle que je ne re­ven­dique pas. C’est mon acte d’iso­le­ment.

Dans « le Plus et le Moins », vous cé­lé­brez l’« odeur du cou­rage », « la di­gni­té d’ap­par­te­nir à une com­mu­nau­té », l’« éga­li­té fra­ter­nelle de ceux qui vendent leur force de tra­vail », et chan­tez un hymne au corps de l’ou­vrier « cour­bé sur le ciel et la mer ». Ne dres­sez-vous pas le tom­beau d’un pro­lé­ta­riat dis­pa­ru ?

En e et, le pro­lé­ta­riat a dis­pa­ru. A notre époque, nous étions très nom­breux, nous les ou­vriers. Nous avions une voix, une force, un poids qui est de­ve­nu de plus en plus lé­ger. J’aime cette tri­ni­té laïque in­tro­duite par votre ré­vo­lu­tion : la li­ber­té, l’éga­li­té, la fra­ter­ni­té. La li­ber­té et l’éga­li­té, on peut se battre pour les conqué­rir. La fra­ter­ni­té, non. La fra­ter­ni­té, c’est plu­tôt un ca­deau, une condi­tion sen­ti­men­tale qui per­met de se battre pour la li­ber­té et l’éga­li­té, et de rem­por­ter des ba­tailles. La fra­ter­ni­té n’a rien à voir avec les droits, c’est la condi­tion pour les ob­te­nir. Je parle sou­vent de cette fra­ter­ni­té dans mes his­toires. Lorsque j’étais ou­vrier ici en France, nous avions oc­cu­pé en 1982 l’en­tre­prise de bâ­ti­ment d’un pa­tron qui ne nous payait pas [Er­ri De Lu­ca avait à cette époque trou­vé re­fuge en France quand la jus­tice ita­lienne pour­sui­vait les mi­li­tants gau­chistes, et en re­vien­dra in­no­cen­té, NDLR]. Nous dor­mions à même le sol, nous par­ta­gions tout. La nuit de Noël, les cinq mu­sul­mans avec les­quels j’oc­cu­pais l’en­tre­prise ont ache­té trois pou­lets (un de­mi par per­sonne) pour cé­lé­brer une fête qui leur était étran­gère. Cinq hommes de l’is­lam avaient pré­pa­ré un fes­tin de Noël pour quel­qu’un sans cre­do. La fra­ter­ni­té à l’état pur, je l’ai connue. Je l’ai même goû­tée avec ce pou­let.

Voyez-vous en­core des ex­pé­riences de fra­ter­ni­té dans le monde ac­tuel ?

Oui, et même beau­coup plus sou­vent. Car, au rez-de-chaus­sée de la so­cié­té, les mi­grants, ces nou­veaux voya­geurs, sont ac­cueillis sur l’île de Lam­pe­du­sa. Il y a beau­coup de fra­ter­ni­té dans la Mé­di­ter­ra­née et on pour­ra dres­ser tous les obs­tacles que ce­la n’y chan­ge­ra rien. Ce pro­jet de mur entre l’Ita­lie et l’Au­triche au col du Bren­ner pour em­pê­cher les mi­grants de pas­ser est ri­di­cule. Si on les ar­rête là, eh bien ils pas­se­ront par les mon­tagnes de part et d’autre du col, qui ont tou­jours été des points de pas­sage entre les deux pays. Les mon­tagnes ne sont pas des bar­rières, des fils bar­be­lés. Les mon­tagnes re­gorgent de pos­si­bi­li­tés, de va­riantes entre leurs deux ver­sants. Tous ces bar­rages sont in­utiles.

En 2002, vous avez écrit « le Der­nier Voyage de Sind­bad », une pièce sur les mi­grants et les nau­fra­gés, à par­tir d’un drame sur­ve­nu en 1997, quand un na­vire de guerre ita­lien épe­ronne sur l’Adria­tique un ba­teau al­ba­nais, cau­sant la mort de plus de quatre-vingts des pas­sa­gers. L’in­fa­mie, voi­là vingt ans que ce­la dure ?

Cette in­fa­mie dure, et ces ma­noeuvres pour les re­pous­ser n’ont au­cun e et. L’Ita­lie est pleine de mil­lions de nou­veaux ci­toyens qui sont ve­nus sans avoir été in­vi­tés. Beau­coup plus en­core sont ve­nus et re­par­tis ailleurs. Ces flux mi­gra­toires ne peuvent être contrô­lés par au­cune lé­gis­la­tion. Les Amé­ri­cains ont eu beau éri­ger un mur à la fron­tière mexi­caine, ils ont au­jourd’hui sur leur sol une très forte po­pu­la­tion his­pa­nique. Les mi­grants ont réus­si à tra­ver­ser. Et ce­la a-t-il pour au­tant conduit les Etats-Unis à la ruine ? Au contraire, ils ex­ploitent cette maind’oeuvre. Les flux mi­gra­toires sont tou­jours une ri­chesse.

Est-ce que le fait d’avoir été vous-même im­mi­gré mo­di­fie votre regard sur les mi­grants ?

Je fais par­tie de la queue de la vague de l’émi­gra­tion ita­lienne au siècle. Il faut bien quel­qu’un pour fer­mer la marche. Dans le zo­diaque, je suis du Tau­reau, et très exac­te­ment de la queue du Tau­reau ! Et, comme dit le bou­cher, la queue est la par­tie la plus di cile à écor­cher.

Vous nous rap­pe­lez « notre de­voir de don­ner l’asile », vous ci­tez la Bible : « L’étran­ger doit être ho­no­ré » et « Nous sommes tous des étran­gers. » Le pape Fran­çois est-il le seul à agir se­lon vos voeux ?

C’est une ré­vé­la­tion, le pape Fran­çois. C’est à Lam­pe­du­sa qu’il a fait son pre­mier voyage, sans être ac­com­pa­gné par au­cune au­to­ri­té ita­lienne. Il est en­suite al­lé à Les­bos. Mais c’est la proue… d’un ba­teau qui ne le suit pas. Une proue sans ba­teau qui avance seule dans la Mé­di­ter­ra­née.

« Le Der­nier Voyage de Sind­bad » se ter­mine par les tirs des gardes-côtes sur le ba­teau. Le ca­pi­taine ré­pond à un pas­sa­ger que c’est l’Eu­rope qui tire sur eux. C’est ça l’Eu­rope pour vous ?

L’Eu­rope est ce qui a per­mis que le corps hu­main soit la mar­chan­dise la plus ren­table à trans­por­ter sur la Mé­di­ter­ra­née. Et ce­la a pro­duit plus de vingt « Ti­ta­nic » nau­fra­gés dans les pro­fon­deurs de la mer. L’Eu­rope a réa­li­sé le pire trans­port ma­ri­time de l’his­toire de l’hu­ma­ni­té. En­core plus ignoble que ce­lui qui dé­por­tait les es­claves d’Afrique en Amé­rique. L’es­clave n’était ven­du qu’une fois ar­ri­vé de l’autre cô­té de l’océan, il était cen­sé ar­ri­ver vi­vant. Le mi­grant paie son voyage à l’avance, tout en sa­chant que la seule pos­ses­sion qu’il ait à vendre est sa force de tra­vail. Il peut donc être je­té à la mer. Ce qui se pro­duit ré­gu­liè­re­ment. L’iner­tie de l’Eu­rope de­vant tant de noyés est in­sup­por­table. Elle est comme un spec­ta­teur. Je suis un européiste ra­di­cal. J’ai be­soin d’une Eu­rope. Mais d’une autre Eu­rope, plus unie. Je pense que cette Eu­rope est trop large pour être unie. Il faut éle­ver le ni­veau d’exi­gence et non l’abais­ser. Une nou­velle fois, la France et l’Al­le­magne doivent faire le pre­mier pas. Et l’in­ten­dance sui­vra.

Vous vous êtes éga­le­ment ren­du à Lam­pe­du­sa et vous avez beau­coup écrit sur cette tra­gé­die. Qu’es­pé­rez-vous de votre en­ga­ge­ment ?

De ne pas être un spec­ta­teur. D’être un té­moin, de re­cueillir des his­toires, de les ra­con­ter, de trans­mettre quelques pa­roles.

C’est le rôle de l’écri­vain ?

C’est mon rôle de ci­toyen. Comme écri­vain, j’avais fait cette pièce de théâtre pour être sur ce ba­teau, avec eux.

Vous li­sez la Bible en hé­breu tous les ma­tins. Qu’y pui­sez­vous qui vous la rende si ré­vo­lu­tion­naire ?

Le mot. La di­vi­ni­té se ma­ni­feste phy­si­que­ment par cette pa­role : « Il dit. » Et, avec ce mot, les choses se pro­duisent, la lu­mière, la créa­tion. Le mot at­teint ce som­met de la res­pon­sa­bi­li­té et de l’im­mé­diate réa­li­sa­tion. Moi qui ai mis mes oeufs dans le vo­ca­bu­laire, je trouve une conso­la­tion à voir l’e ca­ci­té de cet ou­til. Le ma­tin, je me ré­veille avec le crâne com­plè­te­ment vide et donc bien dis­po­sé. J’y fais ren­trer et cir­cu­ler cette his­toire bi­blique mé­lan­gée à du ca­fé na­po­li­tain. Cette com­bi­nai­son me rend prêt pour la jour­née.

JE SUIS UN EUROPÉISTE RA­DI­CAL. MAIS J’AI BE­SOIN D’UNE AUTRE EU­ROPE, PLUS UNIE.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.