“MON PÈRE AVAIT UNE PEN­SÉE ET UNE AC­TION LI­BER­TAIRES”

A l’oc­ca­sion de la pa­ru­tion des “Ecrits li­ber­taires” d’Al­bert Ca­mus, sa fille s’ex­prime pour la pre­mière fois sur cet as­pect es­sen­tiel de l’oeuvre de son père

L'Obs - - Débats - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR SYL­VIE CROSSMAN ILLUS­TRA­TION : THO­MAS EHRETSMANN

Pour­quoi, en France, s’in­té­res­set-on si peu aux textes que Ca­mus a pu­bliés dans les re­vues li­ber­taires de son temps ?

« Ca­mus li­ber­taire », on ne com­prend tou­jours pas ce que ça veut dire et on n’es­saie pas de le faire. Je connais­sais l’exis­tence des liens entre mon père et les li­ber­taires, je sa­vais qu’il avait une pen­sée li­ber­taire. Comme l’a dit un jour­na­liste ita­lien: « Ca­mus a in­ven­té un mou­ve­ment li­ber­taire qui a dis­pa­ru avec sa mort. » Dans les an­nées 1990, j’ai pro­po­sé à des uni­ver­si­taires fran­çais de tra­vailler sur la pen­sée li­ber­taire de Ca­mus mais je crois qu’ils ne com­pre­naient pas de quoi je par­lais. Les Ita­liens ont été les pre­miers à s’y in­té­res­ser, parce qu’ils sont beau­coup plus libres que nous, plus mé­di­ter­ra­néens, ils ne donnent pas de le­çons, sans cesse, con­trai­re­ment à nous. Leur so­cié­té est, comme ils disent, un « ca­si­no », un « joyeux bor­del » !

Alors, en oc­tobre 2008, nous avons dé­ci­dé, avec An­drée Fos­ty, la res­pon­sable de l’as­so­cia­tion Ren­contres mé­di­ter­ra­néennes Al­bert Ca­mus, d’or­ga­ni­ser un col­loque qui s’est te­nu les 10 et 11, à Lour­ma­rin : « Le Don de la li­ber­té: Al­bert Ca­mus et les li­ber­taires ». Et ça s’est su­per­be­ment bien pas­sé. Sauf quand Wal­ly Ro­sell, le pe­tit-fils de Mau­rice Joyeux, un ami de mon père, per­son­nage em­blé­ma­tique de deux re­vues de l’époque, « le Li­ber­taire » puis « le Monde li­ber­taire », a fait son « Eloge de la passe » comme « l’acte fon­da­teur du foot anar­cho­ca­mu­sien », au­tre­ment dit comme ini­tia­tion à la vie dans une so­cié­té anar­chiste, l’apprentissage de l’équi­libre entre ac­tion in­di­vi­duelle et sens du col­lec­tif : « Le bal­lon n’est pas l’at­tri­but d’un pou­voir. Le pas­seur n’est pas le pro­prié­taire de la balle, il la pos­sède (au sens prou­dho­nien du terme). Le pas­seur reste maître de son geste. Comme en so­cié­té li­ber­taire, il est libre de jouer seul. Mais seul, il n’existe pas, il ne peut pas pro­gres­ser et même tout sim­ple­ment sur­vivre. » Là, c’est par­ti dans tous les sens… car, bien sûr, il y a aus­si l’argent du foot, le do­page, la mar­chan­di­sa­tion du corps…

Comment ré­su­me­riez-vous l’ap­port de ces textes ?

Ils donnent de l’oxy­gène, ils ap­portent de l’air frais, car le monde est un peu pu­tride, non? Je ci­te­rai ces points: dé­jà en 1948, mon père pressent le dan­ger qu’il y a dans l’ONU à cause du droit de ve­to et des Etats-na­tions. Il pré­fère un par­le­ment des « ci­toyens du monde », d’où son sou­tien à l’an­cien avia­teur de l’US Air Force Gar­ry Da­vis qui dé­fie à la fois le na­tio­na­lisme d’Etat et les pactes mi­li­taires éta­blis à l’Ouest et à l’Est. Il veut aus­si une Eu­rope fé­dé­rale, une Eu­rope des peuples, ca­pable de consti­tuer son uni­té sans pour au­tant gom­mer les di érences qui la com­posent. Tout le contraire de l’Eu­rope d’au­jourd’hui, qui meurt parce qu’elle s’est bâ­tie sur l’éco­no­mie, sur le « fric ». Dans ces textes, mon père aus­si ex­pose très pré­ci­sé­ment sa po­si­tion sur l’Al­gé­rie, ces an­nées 1930 où il mi­lite contre le co­lo­nia­lisme fran­çais avec Mes­sa­li Hadj, le fon­da­teur du Mou­ve­ment na­tio­nal al­gé­rien, un cou­rant an­ti­co­lo­nia­liste moins na­tio­na­liste et moins violent que le FLN, qu’il juge trop au­to­ri­taire et cen­tra­liste, voire to­ta­li­taire. Sur l’Al­gé­rie en­core, on ne veut pas connaître la po­si­tion de Ca­mus alors qu’il su t de lire ses « Chro­niques al­gé­riennes ». Il y a aus­si les Groupes de Liai­son in­ter­na­tio­nale, les GLI, une or­ga­ni­sa­tion d’aide aux pri­son­niers po­li tiques d’Es­pagne et d’Union so­vié­tique créée en 1948 par mon père et ses amis li­ber­taires. Ça n’a pas te­nu, mais ça an­non­çait Am­nes­ty International.

Per­son­nel­le­ment, vous sou­ve­nez­vous des amis li­ber­taires de votre père ?

Oui, je me sou­viens bien par exemple de Ni­co­las La­za­ré­vitch, cet anar­cho-syn­di­ca­liste d’ori­gine russe qui, avec sa com­pagne, Ida Mett, a four­ni à mon père des in­for­ma­tions sur les ré­vo­lu­tion­naires russes pour l’écri­ture de « l’Homme ré­vol­té ». C’était l’un des nom­breux li­ber­taires qui ve­naient à la mai­son. Nous étions abon­nés à leurs re­vues. Les seuls qui ont tou­jours été fi­dèles à mon père, ce sont eux, les anar­cho-syn­di­ca­listes. Il trou­vait chez eux, avec eux, une fra­ter­ni­té qui ne s’est ja­mais dé­men­tie, ni pen­dant sa vie ni après. Quand il est mort, je me rap­pelle que ma mère, Fran­cine, a dit : « Quoi qu’ils de­mandent, pour eux, c’est gra­tuit ! » Et eux, quand on leur de­man­dait quelque chose, ils ré­pon­daient : « C’est pour Ca­mus? Alors, c’est gra­tuit ! » Ma mère a conti­nué à en­tre­te­nir ce lien après son dé­cès, et moi aus­si. C’était une fi­dé­li­té pour ceux qui l’avaient tou­jours ai­dé. Et lui, c’était sa fi­dé­li­té à ses ori­gines – chez nous, la loyau­té et la fi­dé­li­té étaient des choses fon­da­men­tales. Pour être hon­nête, je dois dire aus­si que Jean Da­niel – pas for­cé­ment tou­jours li­ber­taire – a été d’une fi­dé­li­té in­ébran­lable à mon père, même si par­fois ça a dû être un peu com­pli­qué pour lui, et je lui en garde une re­con­nais­sance et une a ec­tion tout aus­si in­ébran­lables.

Que Ca­mus ait eu une pen­sée et une ac­tion li­ber­taires, de là où il ve­nait, ce mi­lieu très pauvre, c’était lo­gique, une lo­gique sau­vage, à l’al­gé­rienne. C’était aus­si lié à ma grand-mère. Il par­lait pour ceux qui n’avaient pas la pa­role. Il ne pou­vait pas avoir une pen­sée car­té­sienne comme on l’a en France, mais plu­tôt sen­suelle, de la Mé­di­ter­ra­née. C’était un sau­vage. Il es­sayait d’être « ci­vi­li­sé », mais il ai­mait vrai­ment la vie. Il avait un élan et une dé­ter­mi­na­tion phy­sique à re­fu­ser tout ce qu’il trou­vait moche, le men­songe par exemple. Il dé­tes­tait le men­songe. Il nous a ap­pris le res­pect des autres, et aus­si à être libres, et res­pon­sables. Tout ce que notre « gauche » au­jourd’hui ne fait pas, elle mé­prise ce qu’elle pré­tend dé­fendre ; elle ne veut que des as­ser­vis. Pour mon père, être de gauche, c’est à la fois exer­cer sa li­ber­té et sa res­pon­sa­bi­li­té. Quand on dé­res­pon­sa­bi­lise un homme, on lui en­lève son hu­ma­ni­té. C’est être fi­dèle à cette li­ber­té – même si je crois que la seule qu’on ait, c’est de choi­sir ses chaînes, ce qui est une forme d’éthique. Mon père vou­lait de la mo­rale en po­li­tique. Ce n’est pas très à la mode. Au­jourd’hui, on as­sas­sine pro­pre­ment les in­di­vi­dus et les di érences par l’in­ter­mé­diaire des mé­dias.

Ca­mus écrit: « Le pou­voir rend fou ce­lui qui le dé­tient. » Où se­rait-il au­jourd’hui sur l’échi­quier du monde contem­po­rain ?

Il se­rait, comme d’ha­bi­tude, nulle part ! Tou­jours à se dé­battre entre deux contra­dic­tions. Mais c’est très di cile de vivre avec ses contra­dic­tions… Quand on n’est pas dans les rails, on sus­cite une violence in­croyable. Si mon père au­jourd’hui pose tant pro­blème, c’est qu’il est ir­ré­cu­pé­rable. Il n’est ja­mais là où on pense qu’il de­vrait être. Tou­jours « le cul entre deux chaises », tou­jours dans sa « pen­sée de mi­di ». On se sert de lui uni­que­ment par ci­ta­tions, ce qui est une fa­çon de vi­der sa pen­sée. Quand on voit que Ma­rine Le Pen et Fran­çois Hol­lande citent Al­bert Ca­mus, on est un peu hal­lu­ci­né… On le cite beau­coup, mais l’a-t-on lu ?

A vous en­tendre, on se croi­rait en­core au temps de « l’Homme ré­vol­té », pa­ru en 1951, quand Sartre lance une omer­ta contre cet es­sai, ou­vrage qui a le tort – ou le mé­rite – d’em­prun­ter au « gé­nie li­ber­taire » – la for­mule est de Ca­mus lui-même…

Oui, c’est vrai. Mais je di­rais que c’est plus in­si­dieux que ça au­jourd’hui. Bien sûr, il y a tou­jours l’ou­kase de Sartre, on pré­fère se dé­bar­ras­ser de Ca­mus en le qua­li­fiant d’« écri­vain ré­gio­na­liste et co­lo­nia­liste » se­lon les mots d’Ed­ward Saïd. Mais, sur­tout, un type comme Ca­mus dé­range. Il vous force à re­pen­ser les choses et au­jourd’hui on n’en veut pas. On pré­fère du neuf, tou­jours des choses, des for­mules nou­velles. Je pense aus­si que, dans une ci­vi­li­sa­tion du pa­raître, on n’en a rien à faire de Ca­mus, qui pense l’être. « La Pen­sée de mi­di », qui baigne « l’Homme ré­vol­té », c’est co­los­sal, beau­coup trop exi­geant pour le monde d’au­jourd’hui. C’est vrai que c’est épui­sant, la me­sure au quo­ti­dien. Il s’agit, tous les jours, de tran­cher entre nos contra­dic­tions sans les nier, d’ac­cep­ter toutes les di érences et de s’en en­ri­chir sans les nier.

Ca­mus a dit: « Mal nom­mer les choses, c’est ajou­ter au mal­heur du monde. »

Quand il parle de quelque chose, il dit exac­te­ment ce que le mot re­couvre. On a cou­pé toute l’ima­gi­na­tion char­nelle des mots. Ma grand-mère, par exemple, n’est plus « femme de mé­nage », mais « tech­ni­cienne de sur­face »… Dans ces mots, on ne voit plus la peine, la sou rance, mais plu­tôt un as­pi­ra­teur qui glisse sur un sol lisse. Mon gendre n’est pas noir mais d’« une mi­no­ri­té vi­sible ». A force de glis­se­ment sé­man­tique, les mots n’ont plus de sens. Quel mal y a-t-il à être juif, arabe ou noir ? Mais on a peur, peur de dire, et la peur, c’est le ter­reau du fas­cisme. Et puis, Ca­mus était un ar­tiste, mais, lui, il tra­vaillait. Il tra­vaillait pour que ses écrits ne dé­pendent pas du fric. Quand on dit « li­ber­taire », on pense à « agi­té du bo­cal ». Mais pour lui, et pour moi, li­ber­taire, c’est plus simple: c’est être gé­né­reux, tour­né vers les autres. A une époque où tout le monde semble être dans un état de sur­vie, où l’argent règne par­tout, beau­coup de gens se sentent seuls, mais on ne les voit pas. A lire ces textes, peut-être se sen­ti­ront-ils moins seuls.

Di­riez-vous que Ca­mus est un pen­seur pour au­jourd’hui ?

Il est en­core un peu en avance… © Syl­vie Crossman

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