VI­NA­VER, PA­TRON DE CHOC

Le dra­ma­turge pro­gres­siste de “la De­mande d’em­ploi” fut d’abord un PDG qui, en 1976, en­voya des CRS contre ses ou­vriers en grève. L’his­to­rienne Irène Fa­vier ra­conte

L'Obs - - Culture - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR JACQUES NERSON

Mi­chel Vi­na­ver, qui au­ra 90 ans au dé­but de l’an­née pro­chaine, est sans conteste l’un des grands dra­ma­turges d’au­jourd’hui. Le plus grand par­mi les Fran­çais en tout cas. Les meilleurs met­teurs en scène de ce temps ont mon­té et montent en­core ses pièces : Ro­ger Plan­chon, Alain Fran­çon, An­toine Vi­tez, Jacques Las­salle, Ch­ris­tian Schia­ret­ti… Sa spé­cia­li­té ? Le monde du tra­vail. « Par-des­sus bord » dé­crit l’ab­sorp­tion d’une pe­tite usine fa­mi­liale fran­çaise par une grosse so­cié­té amé­ri­caine à la ma­nière d’une épo­pée sha­kes­pea­rienne. « La De­mande d’em­ploi », la dé­rive d’un cadre au chô­mage. « Les Tra­vaux et les Jours », la vie quo­ti­dienne des em­ployés du ser­vice après-vente d’une fa­brique de mou­lins à ca­fé élec­triques. « L’Or­di­naire », le com­por­te­ment des pas­sa­gers sur­vi­vants d’un avion qui s’est écra­sé dans la cor­dillère des Andes, tous membres d’une même en­tre­prise fran­çaise ve­nue pros­pec­ter l’Amé­rique du Sud et tous contraints au can­ni­ba­lisme pour ne pas mou­rir de faim. « King », l’aven­ture de King C. Gillette, l’in­ven­teur de la lame de ra­soir je­table, gros­sium ri­chis­sime qui prê­chait l’abro­ga­tion de l’argent.

Cette der­nière pièce, Vi­na­ver était bien pla­cé pour l’écrire puisque, pa­ral­lè­le­ment à son ac­ti­vi­té d’au­teur de théâtre, il a fait car­rière chez Gillette. Em­bau­ché sous son vé­ri­table nom, Mi­chel Grin­berg, comme cadre sta­giaire en 1953, il en de­vint le PDG pour la France, puis l’Eu­rope. Pa­tron au ser­vice d’une grosse firme amé­ri­caine et en même temps homme de théâtre dont l’oeuvre laisse trans­pa­raître une pen­sée de gauche, voi­là un dé­dou­ble­ment de per­son­na­li­té peu ba­nal. Au mo­ment où la Co­mé­die-Fran­çaise, qui a dé­jà ins­crit Vi­na­ver à son ré­per­toire avec « l’Or­di­naire » en 2009, met à l’a che « la De­mande d’em­ploi », nous avons ren­con­tré l’his­to­rienne Irène Fa­vier, au­teur du très éclai­rant « l’Usine, théâtre du pou­voir », livre consa­cré au conflit so­cial qui a écla­té dans l’en­tre­prise S.T. Du­pont en 1976. Quel rap­port entre cette fa­brique de bri­quets de luxe et Vi­na­ver ? Il se trouve qu’à l’époque il avait lui-même pi­lo­té l’ac­qui­si­tion de S.T. Du­pont par Gillette. Et qu’il en était de­ve­nu le PDG. Un gros pois­son amé­ri­cain qui mange un pe­tit pois­son fran­çais, c’était jus­te­ment le su­jet de « Par-des­sus bord », écrit quelques an­nées plus tôt. Dans quelles cir­cons­tances vous êtes­vous in­té­res­sée à cette a aire ? J’étais étu­diante et je tra­vaillais sur l’his­toire so­ciale de la France d’après 1945. Je m’in­té­res­sais alors aux conflits du tra­vail. Après mon agré­ga­tion, Pa­trick Fri­den­son, mon di­rec­teur, qui tra­vaille en sciences so­ciales à l’EHESS, m’a ap­pe­lée. Il m’a dit que Mi­chel Vi­na­ver, le père d’un de ses col­lègues, avait dé­ci­dé de dé­po­ser ses ar­chives. Ce qui est ex­trê­me­ment rare de la part d’un pa­tron. La plu­part du temps, on n’a que des sources ou­vrières. Là, j’al­lais dis­po­ser de do­cu­ments ex­cep­tion­nels ve­nant d’un pa­tron qui vou­lait qu’on tra­vaille sur un conflit. A ma mo­deste échelle, c’était du ja­mais-vu.

Vous connais­siez son oeuvre ? Oui. Là, l’His­toire croise mon his­toire per­son­nelle : mon père, pas­sion­né de théâtre, avait mon­té « la De­mande d’em­ploi » en ama­teur. Je crois que ça a été son meilleur spec­tacle. Dans la my­tho­lo­gie fa­mi­liale, Vi­na­ver, c’était un mo­nu­ment. Son théâtre est tel­le­ment en prise avec la vie quo­ti­dienne… Par la suite, j’ai vu la plu­part de ses pièces, mais au­cune mise en scène ne m’a au­tant tou­chée que celle de mon père. En di­sant ce­la, je crois être ob­jec­tive, car je n’ai pas ai­mé tout ce qu’il a fait. Pou­vez-vous si­tuer le conflit qui nous oc­cupe ? Il se dé­roule au cours de ce qu’on a ap­pe­lé « les longues an­nées 1968 », dans l’ar­riè­re­pays d’An­ne­cy, à Fa­verges, en Hau­teSa­voie, chez S.T. Du­pont, une fa­brique de bri­quets et de sty­los de luxe. A ce stade de tech­ni­ci­té, ça confine presque à l’or­fè­vre­rie. On y fa­bri­quait aus­si des pro­duits de ma­ro­qui­ne­rie, mais en ce temps-là sty­los et bri­quets étaient les pro­duits phares. Or l’en­tre­prise avait été ra­che­tée peu de temps au­pa­ra­vant par Gillette qui vou­lait ca­pi­ta­li­ser le savoir-faire in­dus­triel de S.T. Du­pont pour se lan­cer en­suite dans le bri­quet je­table. L’ac­qui­si­tion avait été en par­tie me­née par Vi­na­ver (une cin­quan­taine d’an­nées à l’époque), qui al­lait en de­ve­nir le pa­tron. Simple cadre pour Gillette mais PDG pour S.T. Du­pont, ce­la cor­res­pond bien à son goût de l’entre-deux.

BIO EX­PRESS Mi­chel Grin­berg, alias Mi­chel Vi­na­ver, est né en 1927 à Pa­ris. Au­teur de deux ro­mans, « La­taume » (1950) et « l'Ob­jec­teur » (1951), PDG de Gillette pour l’Eu­rope jus­qu’en 1980, il s’est im­po­sé comme l’un de nos plus grands dra­ma­turges avec « la De­mande d’em­ploi » (1971), « les Tra­vaux et les Jours » (1977) ou en­core « King » (1998).

Il ne vi­vait pas sur place ? Non, le siège so­cial de Du­pont étant à Pa­ris, bou­le­vard du Mont­par­nasse, Vi­na­ver fai­sait de nom­breux va-et-vient. En 1975 entre en vi­gueur dans la mé­tal­lur­gie une nou­velle grille de clas­si­fi­ca­tion qui re­met en cause la hié­rar­chie ins­ti­tuée dans ce sec­teur, donc les co­di­fi­ca­tions sa­la­riales, donc tout ce qui dans cette branche re­lève du droit du tra­vail. Ce­la sus­cite des re­mous à l’échelle na­tio­nale. Tou­cher aux clas­si­fi­ca­tions, si aride que ce­la puisse pa­raître, touche au coeur du sta­tut ou­vrier et au rap­port des sa­la­riés à leur tra­vail. Tel est le contexte qui per­turbe le cli­mat so­cial. Si bien qu’en 1976, lors­qu’on tente d’ap­pli­quer cette co­di­fi­ca­tion chez S.T. Du­pont, com­mence une grève qui va du­rer près d’un mois, avec oc­cu­pa­tion de l’usine. Le conflit de Fa­verges du prin­temps 1976 se ter­mi­ne­ra par l’éva­cua­tion bru­tale des lo­caux par les CRS, ponc­tuée par de sub­tils (cer­tains di­raient per­vers) jeux syn­di­caux de la CGT lo­cale, créée pour contes­ter la CFDT, syn­di­cat alors do­mi­nant et plus contes­ta­taire, plus en pointe dans le com­bat. Ac­tuel­le­ment, en termes de ra­di­ca­li­sa­tion, c’est plu­tôt l’in­verse, mais du­rant cette fa­meuse dé­cen­nie, c’était par­tout le cas. Ce qui va don­ner un conflit érup­tif et pro­lon­gé. A vous lire, on a l’im­pres­sion que les ou­vriers de S.T. Du­pont n’ont eu au­cun avan­tage à se re­trou­ver face à un pa­tron de gauche. J’avais tel­le­ment peur d’être par­tiale que j’ai peut-être été trop gen­tille pour Vi­na­ver. Ça ne m’in­té­res­sait pas de condam­ner. J’avais pour ob­ses­sion de main­te­nir une es­pèce de neu­tra­li­té axio­lo­gique, comme on dit en sciences so­ciales, de m’abs­te­nir de tout ju­ge­ment de va­leur. Mais il est vrai que son po­si­tion­ne­ment, que ce soit dans le champ ar­tis­tique ou po­li­tique, n’a eu au­cun e et. Ce que j’ai dé­cou­vert au contraire, c’est que la di­rec­tion de Gillette, à Bos­ton, lui avait pro­po­sé de lâ­cher du lest, de cé­der aux re­ven­di­ca­tions des ou­vriers, et qu’il s’y est re­fu­sé, es­ti­mant que ce se­rait une re­mise en cause de son au­to­ri­té. Un pa­tron de droite se se­rait-il mon­tré plus cou­lant ? Pas sûr. Quand on re­garde ce qui s’est pas­sé non loin de là, chez Lip, où on avait a aire à la droite, on voit bien que là-bas aus­si on usait de la force. Mais ce qui est sûr, c’est que l’en­ga­ge­ment à gauche de Mi­chel Vi­na­ver ne se re­trouve ab­so­lu­ment pas dans l’ac­tion de Mi­chel Grin­berg. Ce­la dit, son théâtre ne prend pas spé­cia­le­ment la dé­fense des ou­vriers. Son centre de gra­vi­té, ce sont les cadres. Il est vrai que dans « Par-des­sus bord », on ne voit pas d’ou­vriers. Non, la fi­gure du cadre l’ob­sède. No­tez bien qu’elle re­vient sou­vent dans le théâtre de Falk Rich­ter ou de Ro­land Schim­melp­fen­nig. Sans doute parce que le cadre in­carne à lui seul la mon­dia­li­sa­tion, à la fois comme vic­time et comme bour­reau. En­core l’en­tre­deux. Du reste, quand on de­mande aux ou­vriers ce qu’ils pensent des pièces de Vi­na­ver, ils disent que c’est un théâtre pa­tro­nal dans le­quel ils ne se re­con­naissent pas du tout.

Vous l’avez ren­con­tré ? Plu­sieurs fois.

Comment a-t-il ré­agi à votre livre ? Il a as­sis­té à ma sou­te­nance de thèse. Il a re­lu le bou­quin, il était très content de sa pu­bli­ca­tion. On a gar­dé de bons contacts. Il m’a in­vi­tée à la lec­ture de sa pièce, « Bet­ten­court Bou­le­vard », au Conser­va­toire. En fait, il te­nait à ce que quel­qu’un écrive sur le conflit de Fa­verges. Mais je n’ai ja­mais bien com­pris le sta­tut qu’il m’ac­cor­dait. En tout cas, rien de ce que j’ai écrit n’a fait chan­ger une ligne à son po­si­tion­ne­ment. Ce n’était d’ailleurs pas le but. Il n’a pas bou­gé d’un mil­li­mètre. Je pense qu’il vou­lait sur­tout se construire une fi­gure et un par­cours, et que mon livre par­ti­cipe à l’édi­fi­ca­tion d’un mys­tère. J’ai pas­sé un été à le ré­di­ger en me de­man­dant à quoi Vi­na­ver jouait avec moi. Comme dans « le Li­mier » ou dans « House of Cards », quand Ke­vin Spa­cey fait ve­nir un jour­na­liste pour lui ra­con­ter sa dé­marche. Ce qu’il vou­lait ? D’abord, qu’on puisse s’in­ter­ro­ger long­temps sur sa double per­son­na­li­té, ce qui me dé­range. En­suite, ce que je com­prends mieux, en fi­nir avec cette his­toire. Je me sou­viens du jour où il m’a fait ve­nir chez lui, dans le 6e ar­ron­dis­se­ment, pour se dé­bar­ras­ser de ses ar­chives. Il m’a dit : « Pre­nez-les, gé­rez-les. » Je n’ai trou­vé per­sonne pour s’en oc­cu­per, du coup j’ai dû les lui rap­por­ter et j’ai sen­ti que c’était pour lui un far­deau.

En mai 1976, l’usine de S.T. Du­pont, pro­prié­té de Gillette, est tou­chée par un conflit qui va du­rer plus d’un mois.

Pen­sez-vous qu’il a ten­té de vous ins­tru­men­ta­li­ser ? Non, les ar­chives étaient com­plètes et j’ai pu faire ce que je vou­lais. Il n’a pas ar­rê­té d’as­se­ner ses in­ter­pré­ta­tions mais ne me les a ja­mais im­po­sées. Il au­rait pu dis­si­mu­ler la preuve que les Amé­ri­cains lui avaient conseillé de cé­der aux ou­vriers, il ne l’a pas fait. Non, il n’a pas cher­ché à m’ins­tru­men­ta­li­ser. Sans doute le fait que son fils Ivan soit his­to­rien l’a-t-il ame­né à res­pec­ter mon tra­vail. Même si j’étais char­gée de net­toyer les écu­ries d’Au­gias… Au­jourd’hui les ci­ca­trices sont-elles re­fer­mées à Fa­verges ? Non. Si vous in­ter­ro­gez les syn­di­qués comme les non-syn­di­qués, les oc­cu­pants et les non-oc­cu­pants, tous se sou­viennent du mo­ment où les CRS ont dé­bou­lé. Leurs des­crip­tions cor­res­pondent point par point aux photos que j’ai re­trou­vées dans les ar­chives pri­vées. Ça reste à vif. Vi­na­ver de­meure per­so­na non gra­ta. Les gens ne veulent plus en en­tendre par­ler.

Ils at­ten­daient autre chose de lui ? Non, ils n’ont ja­mais ca­res­sé au­cun es­poir. Pour eux, Vi­na­ver et ses lieu­te­nants, c’était la bour­geoi­sie d’An­ne­cy qui dé­bar­quait pour ré­gen­ter l’usine, point barre. La mo­der­ni­té qui vient s’im­po­ser à des pouilleux. A savoir une po­pu­la­tion ou­vrière ma­jo­ri­tai­re­ment fé­mi­nine, ce qui est par­ti­cu­lier à ce bas­sin d’em­ploi, et très ca­tho­lique, ce qui est éga­le­ment ty­pique de cette ré­gion voi­sine de la Suisse pro­tes­tante, et du coup ju­gée conser­va­trice, voire ar­rié­rée. Sur­tout face au « dé­fi amé­ri­cain » alors exal­té par Jean-Jacques Ser­vanS­chrei­ber. Exac­te­ment, et ça leur reste en tra­vers de la gorge. Ce que de son cô­té Vi­na­ver ne com­prend tou­jours pas, c’est qu’il puisse exis­ter une mo­der­ni­té ou­vrière propre. En réa­li­té, ce conflit avec oc­cu­pa­tion d’usine était une sé­quelle de Mai-68, le gra­dient étant le temps de ré­ac­tion. L’an­cien DRH de Vi­na­ver dé­crit des or­gies à l’in­té­rieur de l’usine, il s’agis­sait de simples re­la­tions sexuelles, mais cette per­mis­si­vi­té, ba­nale au regard des pro­ces­sus qui af­fec­taient alors la so­cié­té fran­çaise, était très in­ha­bi­tuelle sur un lieu de tra­vail. Les évé­ne­ments de 68, Vi­na­ver les voit comme une crise d’ado­les­cence ou­vrière, un ren­ver­se­ment très pro­vi­soire. Alors que ça a ins­tau­ré au contraire une pro­fonde rup­ture dans le rap­port à l’ou­til de tra­vail, à la hié­rar­chie, à son propre corps. Vi­na­ver comme son DRH re­fusent l’his­to­ri­ci­té de ce mou­ve­ment, y com­pris à l’échelle lo­cale. Ce n’est se­lon eux qu’un sou­bre­saut ré­ac­tion­nel à une ten­ta­tive de mo­der­ni­sa­tion ca­pi­ta­liste. Ça ne peut pas s’ins­crire dans le temps moyen ou long d’une so­cié­té hu­maine. Si je de­vais ré­crire ma conclu­sion, c’est ce que je di­rais. A voir : « la De­mande d’em­ploi », par Mi­chel Vi­na­ver, mise en scène de Gilles Da­vid. Jus­qu’au 3 juillet. Stu­dio de la Co­mé­die-Fran­çaise, Pa­ris-1er, rens. : 01-44-58-15-15. A lire : « l’Usine, théâtre du pou­voir », par Irène Fa­vier, Presses uni­ver­si­taires Fran­çois-Ra­be­lais, 232 p., 23 eu­ros.

« La De­mande d’em­ploi » , de Mi­chel Vi­na­ver, dans une mise en scène de Re­né Loyon (2015).

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