Les femmes ali­bis

Dans un es­sai consa­cré aux épouses d’ho­mo­sexuels cé­lèbres, Mi­chel La­ri­vière montre qu’elles n’ont pas eu la vie conju­gale fa­cile

L'Obs - - Culture - DA­VID CAVIGLIOLI

uvrant son livre sur les « Femmes d’ho­mo­sexuels cé­lèbres », Mi­chel La­ri­vière dit : « Du temps de la per­sé­cu­tion, […] les ho­mo­sexuels, pour la plu­part, ont vé­cu éga­le­ment une pra­tique hé­té­ro­sexuelle, pour ne pas ris­quer l’op­probre. » On a peu écrit sur ces femmes ali­bis. La­ri­vière, dont presque tous les livres portent sur les amours mas­cu­lines, ré­pare cet ou­bli his­to­rique. Ces com­pagnes d’af­fi­chage n’ont pas eu la vie conju­gale fa­cile. Par­mi les seize évo­quées, la seule qui semble heu­reuse est Ch­ris­tiane Vul­pius, l’épouse de Goethe. Sa « grâce équi­voque, her­ma­phro­dite », plaît au poète, qui écrit dans « Poé­sie et Vé­ri­té » : « C’est vrai que j’ai fait aus­si l’amour avec des gar­çons, mais je leur pré­fé­rais les filles, car quand elles me las­saient en tant que filles, je pou­vais en­core m’en ser­vir en tant que gar­çons. »

Il y a des ma­riages d’argent. Jules Verne de­mande à sa mère « une jeune fille bien éle­vée, et bien riche ». Pierre Lo­ti en ré­clame une « riche, pro­tes­tante et plus pe­tite que [lui] ». L’épouse est la pro­messe d’une vie confor­table et nor­mée, mais ces ar­ran­ge­ments tournent sou­vent au sor­dide. By­ron, qui lorgne les 1 000 livres de rente d’Anne Isa­bel­la Mil­banke, ar­rive en re­tard au ma­riage et lui crache dans la voi­ture qu’il ne l’épouse que « par conven­tion ». Le soir, la jeune femme entre dans une « de­meure si­nistre et vide ». On lui sert un sou­per froid. By­ron monte se cou­cher seul en di­sant : « Je dé­teste dor­mir avec une femme. »

Il y a des amours heu­reux. Wilde, Ver­laine, Ara­gon ou Gide sont un temps épris de leurs femmes, qui se rendent compte qu’elles ne sont pas dé­si­rées. Ara­gon, de son propre aveu, n’a « que des érec­tions in­com­plètes » – plus vieux, ou­ver­te­ment gay, il re­trou­ve­ra sa vi­gueur. Gide reste flasque pen­dant sa nuit de noces, ce qui convient à Ma­de­leine, qui a le sexe en hor­reur. L’har­mo­nie flanche gé­né­ra­le­ment quand vient l’amant. Tom­bé sur Rim­baud et dans l’ab­sinthe, Ver­laine in­sulte Mathilde, l’étrangle et jette son bé­bé de trois mois contre le mur.

La­ri­vière montre sur­tout l’in­croyable cé­ci­té de ces femmes. Mathilde a beau lire dans la presse que Ver­laine s’af­fiche au bras de Rim­baud, il fau­dra sa condam­na­tion à Bruxelles, après le coup de re­vol­ver, pour qu’elle com­prenne. Chez Gide, les pe­tits amants dé­filent. En 1899, dans un train en Al­gé­rie, Ma­de­leine le voit sur­ex­ci­té par « la du­ve­teuse chair am­brée » de trois éco­liers. Ar­ri­vée en gare, elle lui dit : « Tu avais l’air d’un cri­mi­nel ou d’un fou. » Mais elle tom­be­ra des nues, en 1916, en ou­vrant une lettre adres­sée à son ma­ri, où ses aven­tures pé­do­philes sont évo­quées sans am­bi­guï­té.

Il y a des ven­geances, des des­truc­tions d’oeuvres. Ma­de­leine brûle vingt ans de cor­res­pon­dance de Gide. (Lui se dé­sole de cette « grande perte pour la lit­té­ra­ture ».) La plus pu­ni­tive est sans conteste Isa­belle de France, qui lève une ar­mée contre Edouard II, le fait exé­cu­ter par in­ser­tion « dans l’anus [d’]une barre de fer rou­gie au feu », et fait émas­cu­ler, éven­trer puis dé­ca­pi­ter (len­te­ment, au cou­teau) son amant. Le plus sou­vent, nulle vin­dicte anale. Les plus mau­vais ma­ris, après avoir fu­gué avec leurs amants, tentent de re­ve­nir au foyer, à grands coups de lettres contrites et de pro­messes vite rom­pues. Par amour et honte, les femmes de Ver­laine, de Wilde, de Verne, même au pic du scan­dale pu­blic, même au mo­ment de di­vor­cer, pro­tègent leurs ma­ris en tai­sant leur ho­mo­sexua­li­té ou en ca­viar­dant, comme Mme Verne, leurs jour­naux in­times. Les cas de Gide et d’Ara­gon sont les plus frap­pants, parce que l’amour, et même la pas­sion, existent par-de­là le fos­sé sexuel. Entre Ara­gon et El­sa Trio­let, res­tés in­sé­pa­rables, l’ad­mi­ra­tion mu­tuelle fait of­fice de sa­cre­ment. Gide et Ma­de­leine, qui sont cou­sins, en­tre­tiennent une com­pli­ci­té fra­ter­nelle et do­mes­tique, in­ces­tueuse sans être éro­tique.

Dans l’An­ti­qui­té, l’amour, le sexe et le ma­riage étaient trois idées dis­tinctes. Les ma­riages chré­tiens, puis bour­geois, puis d’amour, les au­ront amal­ga­mées. Le dé­sir ho­mo­sexuel ra­mène cette dés­union an­tique dans l’union mo­derne. La­ri­vière rap­pelle qu’entre les sen­ti­ments le dé­sir et l’ins­ti­tu­tion fa­mi­liale, toutes les com­bi­nai­sons existent, et qu’un couple est tou­jours plus com­plexe que le contrat ma­tri­mo­nial qui l’en­cadre. « Femmes d’ho­mo­sexuels cé­lèbres », par Mi­chel La­ri­vière, La Mu­sar­dine, 142 p., 18 eu­ros.

Louis Ara­gon et El­sa Trio­let en 1963.

Anne Isa­bel­la (1792-1860), épouse du poète By­ron.

Constance (1858-1898), la femme d’Os­car Wilde.

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