Si­mon le ma­gni­fique

SI­MON NO­RA. MO­DER­NI­SER LA FRANCE, SOUS LA DIR. DE RO­BERT FRANK, JEAN-NOËL JEANNENEY, ÉRIC ROUS­SEL, CNRS ÉDI­TIONS, 360 P., 25 EU­ROS.

L'Obs - - Critiques - JÉ­RÔME GARCIN

Il ar­rive que la Ré­pu­blique, ex­pri­mant ain­si sa nos­tal­gie des ba­ron­nies, fa­vo­rise en son sein l’épa­nouis­se­ment de grands sei­gneurs. Si­mon No­ra en était un. D’une pres­tance athé­nienne et d’une élé­gance de lord, il avait d’au­tant plus de pou­voir qu’il ne l’a chait pas et n’en abu­sait ja­mais. De la Ré­sis­tance, où il s’en­ga­gea à 21 ans, il avait gar­dé, outre l’amour de la France libre, le goût des ac­tions in­vi­sibles et des stra­té­gies se­crètes. S’y ajou­tait ce­lui, exi­geant, de la lit­té­ra­ture de­puis que, en juillet 1944, dans la grotte des Fées, où il se ca­chait avec ses hommes, le ca­pi­taine Go­der­ville lui avait ré­vé­lé être l’écri­vain Jean Pré­vost et lui avait par­lé, une nuit en­tière, de Mon­taigne, Bau­de­laire et Sten­dhal. Au pied du Ver­cors, qui ve­nait de tom­ber sous les as­sauts de la Wehr­macht, Pré­vost al­lait être tué sau­va­ge­ment, le 1er août, par une pa­trouille al­le­mande, mais Si­mon No­ra, alias « Kim », réus­sit à s’échap­per. Il ne de­vait ja­mais ou­blier son chef de guerre et son pro­fes­seur de belles-lettres ni ces­ser, dans sa vie, de lui être fi­dèle.

Une vie dont on s’étonne qu’au­cun de ses amis, fût-ce Jorge Sem­prún, qui l’ap­pe­lait « Si­mon le ma­gni­fique », n’ait pen­sé à ti­rer un ro­man. Car le per­son­nage s’y prê­tait, ô com­bien. Dix ans après sa mort, voi­ci du moins son por­trait des­si­né par des ad­mi­ra­teurs de tous ho­ri­zons (de Jacques De­lors à Ni­co­las Ba­ve­rez, de Pierre Joxe à Alain Minc) et pré­fa­cé par son frère, Pierre No­ra, l’his­to­rien des « Lieux de mé­moire », dont ce gros livre pour­rait être le com­plé­ment d’ob­jet di­rect. Né en 1921, élève de la pre­mière pro­mo­tion de l’ENA (« France com­bat­tante »), ins­pec­teur gé­né­ral des Fi­nances, conseiller à Ma­ti­gnon de Pierre Men­dès France et de Jacques Cha­ban-Delmas, co­fon­da­teur de « l’Ex­press », où il in­vente la ru­brique éco­no­mique, et, vingt ans plus tard, du « Point », di­rec­teur du groupe Ha­chette et de l’ENA, Si­mon No­ra a si­gné des rap­ports qui font date : en 1967, sur les en­tre­prises pu­bliques, en 1976, sur la po­li­tique du lo­ge­ment, et sur­tout en 1978, sur l’in­for­ma­ti­sa­tion de la so­cié­té. Mais la car­rière exem­plaire de ce grand com­mis de l’Etat de centre gauche ne donne pas la me­sure de sa peu ba­nale li­ber­té de pen­ser. Ce­lui qui, ra­conte Pierre No­ra, rê­vait d’écrire la ver­sion ré­for­miste du « Ca­pi­tal » et n’a tra­vaillé qu’à la mo­der­ni­sa­tion, la ré­gé­né­ra­tion de la France était un oxy­more per­ma­nent. Es­prit in­do­cile et haut fonc­tion­naire, rap­por­teur et in­tel­lec­tuel, éta­tique et li­bé­ral, prag­ma­tique et ima­gi­na­tif, es­prit col­lec­tif et âme so­li­taire, en­ga­gé sans être par­ti­san, il in­car­na la belle de­vise de Jean Pré­vost : dé­fendre vio­lem­ment des idées mo­dé­rées. Un de ces hommes, dit ici Mi­chel Ro­card, « grâce à qui, de­puis des siècles, la France tient de­bout ».

97_Lé­gende Tung­sten Le Pre­mier mi­nistre Jacques Cha­ban-Delmas, en 1970, en­tou­ré de Si­mon No­ra (à droite) et de Jacques De­lors (à gauche).

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