L’homme qui a dit non

L’ÉTRANGE VIC­TOIRE, PAR JEAN-LOUIS CRÉMIEUXBRILHAC, GAL­LI­MARD, 240 P., 19,90 EU­ROS.

L'Obs - - Critiques - LAURENT LEMIRE

Cer­tains des­tins semblent évi­dents. On se dit que rien ne pou­vait les éga­rer. C’est ce que l’on res­sent à la lec­ture de cet hom­mage à Jean-Louis Cré­mieux-Bril­hac (1917-2015). Il y a ce­lui de Fran­çois Hol­lande aux In­va­lides, puis ceux de son fils Mi­chel, de Jean-Pierre Azé­ma et de Pierre No­ra. Mais l’es­sen­tiel ré­side dans les deux ar­ticles qu’il avait si­gnés dans la re­vue « le Dé­bat », « la France libre et le “pro­blème juif” » et un plus ré­cent sur Vi­chy et les juifs, et sur­tout dans ce ré­cit in­ache­vé que Pierre No­ra a in­ti­tu­lé « l’Etrange Vic­toire », en écho à « l’Etrange Dé­faite » de Marc Bloch. Le ne­veu de Ben­ja­min Cré­mieux, cri­tique lit­té­raire à la NRF mort en dé­por­ta­tion à Bu­chen­wald, dé­crit son « par­cours » – c’est le titre pro­vi­soire qu’il avait don­né à ses sou­ve­nirs – du Front po­pu­laire à la Li­bé­ra­tion. Dans la tour­mente de la guerre, ce haut fonc­tion­naire proche de Men­dès France, qui se fe­ra his­to­rien la re­traite ve­nue avec deux grands ou­vrages : « les Fran­çais de l’an 40 » (1990) et « la France libre » (1996), re­noue avec son iden­ti­té juive, lui, le laïque qui se sou­ciait si peu des dieux. C’est en fait l’an­ti­sé­mi­tisme qui l’in­cite à se re­trou­ver juif. Mo­des­te­ment, il évoque l’« ai­guillage d’une vie ». Il vient de s’éva­der d’un oflag, en Po­mé­ra­nie. Dans une gare, un o cier al­le­mand contrôle les pa­piers. Avec son com­pa­gnon de fuite, ils tendent deux billets de train. C’est bon ! Les voi­là par­tis pour la Li­tua­nie, puis l’URSS, où ils se­ront dé­te­nus dans les geôles de la Lou­bian­ka, à Mos­cou, jus­qu’à la rup­ture par Hit­ler du pacte ger­ma­no-so­vié­tique. Jean-Louis Cré­mieux se donne alors Bril­hac pour nom de guerre – c’est le nom de la rue où il ha­bi­tait à Rennes avec sa femme, Mo­nique – et re­joint la pe­tite com­mu­nau­té de la France libre, à Londres. Il dé­crit fort bien ce groupe qui a dit non à la dé­bâcle, à Vi­chy, aux na­zis et montre qu’au-de­là des dis­sen­sions, des ori­gines et des ma­ni­gances quelque chose qui s’ap­pa­ren­tait à la France et à la Ré­pu­blique main­te­nait la co­hé­sion au­tour du gé­né­ral de Gaulle. C’est cette idée-là qu’il dé­fen­dra coûte que coûte du­rant une vie qu’il n’au­rait pour­tant pas ai­mé que l’on qua­li­fie d’exem­plaire.

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