Bri­tan­ni­cus, drame bour­geois ?

BRI­TAN­NI­CUS, DE JEAN RA­CINE. EN AL­TER­NANCE JUS­QU’AU 23 JUILLET. CO­MÉ­DIE-FRAN­ÇAISE, PA­RIS-1ER, RENS. : 01-44-58-15-15.

L'Obs - - Critiques - JACQUES NERSON

Di­rec­teur sor­tant du Théâtre de la Col­line, di­rec­teur en­trant de l’Odéon, Stéphane Braun­sch­weig a été in­vi­té cette sai­son à mon­ter « Bri­tan­ni­cus » à la Co­mé­die-Fran­çaise. Le spec­tacle est à son image : probe, ri­gou­reux, sans es­broufe, d’une par­faite li­si­bi­li­té. Si l’on veut ini­tier les jeunes à Ra­cine, on ne peut rêver mieux. On peut faire confiance à Do­mi­nique Blanc, Laurent Stocker, Stéphane Va­ru­penne, Her­vé Pierre, Ben­ja­min La­vernhe, Clo­tilde de Bay­ser et Geor­gia Scal­liet pour pro­non­cer l’alexan­drin à mi-che­min du na­tu­rel pré­co­ni­sé par Ro­ger Plan­chon et de la dé­cla­ma­tion re­mise en hon­neur par An­toine Vi­tez. Res­pec­ter le vers tout en veillant à res­ter concret, c’est ce que vou­lait Braun­sch­weig, les pro­ta­go­nistes de « Bri­tan­ni­cus » tou­chant des su­jets très terre à terre à tra­vers une langue su­bli­mée. D’ailleurs, il les prive de gran­deur. Le saint des saints du pa­lais im­pé­rial n’est qu’une salle neutre et ano­nyme, pour­vue d’une table de réunion pour con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion. Né­ron, Agrippine, Bur­rhus, les gardes, tous portent des cos­tumes d’au­jourd’hui, uni­for­mé­ment noirs. Ne croyez pas que les cui­rasses, ju­pettes et nu-pieds des Ro­mains d’As­té­rix nous manquent. De là à trans­for­mer l’em­pe­reur et sa cour en em­ployés de banque…

« Bri­tan­ni­cus » est la plus po­li­tique des tra­gé­dies de Ra­cine. La plus cor­né­lienne. Braun­sch­weig en chasse l’in­sis­tant par­fum d’un amour in­ces­tueux entre Né­ron et Agrippine. Il n’en veut re­te­nir que la prise de pou­voir par le jeune em­pe­reur. Qui n’aime ici pas plus sa mère qu’elle ne le porte dans son coeur. Ce n’est plus le « monstre nais­sant » dé­crit par Ra­cine, l’ado­les­cent dé­man­gé par des ap­pé­tits mal­sains qui se­coue le joug d’une mère abu­sive, mais un dé­ci­deur raisonnable et même rai­son­neur, lar­ge­ment adulte, froid comme l’acier. Moins lui im­porte de pi­quer Ju­nie à Bri­tan­ni­cus que d’ir­ri­ter la ja­lou­sie de ce ri­val pour avoir pré­texte à s’en dé­bar­ras­ser une fois pour toutes.

Cette vi­sion en vaut une autre. A ce­ci près que si l’on re­tire dé­sir et dé­rai­son aux hé­ros de Ra­cine, si on leur in­ter­dit la rage, la transe, l’ivresse du mal­heur, on conver­tit la pièce en drame bour­geois. Peut-être Braun­sch­weig a-t-il trop l’es­prit de sé­rieux pour Ra­cine. Il entre du ba­roque dans la tra­gé­die clas­sique.

Geor­gia Scal­liet et Stéphane Va­ru­penne (Ju­nie et Bri­tan­ni­cus).

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.