Le vrai pou­voir de Google en France

Com­ment le géant amé­ri­cain dé­ploie son in­fluence

L'Obs - - La Une - DOMINIQUE NORA

Cham­pagne ! Mer­cre­di 20 avril 2016, dans le vaste sous-sol du siège pa­ri­sien de Google, rue de Londres, un étrange évé­ne­ment réunit les tra­vailleurs so­ciaux d’Em­maüs et les geeks du ti­tan amé­ri­cain : l’ONG fon­dée par l’ab­bé Pierre an­nonce la créa­tion d’une start-up bap­ti­sée WeTe­chCare. La jeune pousse par­rai­née et fi­nan­cée par Google – 1 mil­lion d’eu­ros en ca­pi­tal – se pro­pose de lan­cer des pla­te­formes pour ac­com­pa­gner, d’ici à 2020, 1 mil­lion de Fran­çais cu­mu­lant pré­ca­ri­tés so­ciale et nu­mé­rique. Google et Em­maüs, même com­bat ? « Alors que les ser­vices pu­blics se dé­ma­té­ria­lisent, l’in­com­pé­tence nu­mé­rique est de­ve­nue l’illet­trisme d’au­jourd’hui. Un grand mer­ci à Google et aux “Goo­glers” de nous ai­der à le com­battre », dé­clare Jean Dey­dier, di­rec­teur d’Em­maüs Con­nect. « Nous met­tons l’in­no­va­tion nu­mé­rique au ser­vice des dé­fis so­ciaux : c’est un puis­sant le­vier d’in­ser­tion pour les pu­blics les plus dé­mu­nis », pour­suit Flo­rian Ma­gan­za, res­pon­sable eu­ro­péen de Google. org, la di­vi­sion phi­lan­thro­pique du groupe do­tée de 100 mil­lions de dol­lars par an, soit 1% des bé­né­fices mon­diaux du groupe amé­ri­cain.

Google a si bon coeur. Après avoir o ert 3,2 mil­lions d’eu­ros aux 10 as­so­cia­tions fi­na­listes du pre­mier Google Im­pact Chal­lenge, l’au­tomne der­nier, la fi­liale fran­çaise pré­pare une nou­velle ini­tia­tive pour les jeunes de­man­deurs d’em­ploi. Mais ces gé­né­reuses in­ten­tions – dou­blées de belles opé­ra­tions de com – ne doivent pas oc­cul­ter les ques­tions qui fâchent. Sur­puis­sante, om­ni­pré­sente, la firme de Moun­tain View est plus que ja­mais dans le vi­seur de la Com­mis­sion eu­ro­péenne. Op­ti­mi­sa­tion fis­cale, pra­tiques an­ti­con­cur­ren­tielles et ges­tion opaque des don­nées per­son­nelles… Les dos­siers qui concernent ce Lé­via­than nu­mé­rique comptent des mil­liers de pages (voir p. 40). Après sept ans d’en­quête, Bruxelles pour­rait bien­tôt lui in­fli­ger une amende re­cord d’en­vi­ron 3 mil­liards d’eu­ros pour « abus de po­si­tion do­mi­nante ». Et ce n’est qu’un dé­but. Une di­rec­tive adop­tée par les 28 pays membres de l’Union eu­ro­péenne va contraindre les mul­ti­na­tio­nales à payer des im­pôts dans les pays où elles réa­lisent leurs bé­né­fices. Fi­ni le ra­pa­trie­ment des bé­né­fices de Google vers l’Ir­lande? L’étau se res­serre. Le mi­nis­tère des Fi­nances fran­çais, qui au­rait dé­jà no­ti­fié au groupe un re­dres­se­ment de 1,6 mil­liard d’eu­ros, a per­qui­si­tion­né le siège pa­ri­sien du groupe le 24 avril…

LA STRA­TÉ­GIE DU “SOFT POWER”

Face à cette o en­sive ré­gu­la­trice, le moins que l’on puisse dire, c’est que Google a de la res­source. Dix-huit ans après sa créa­tion par Lar­ry Page et Ser­gey Brin, l’en­tre­prise ca­li­for­nienne pour­suit avec suc­cès sa mis­sion pro­mé­théenne d’« or­ga­ni­ser les in­for­ma­tions à l’échelle mon­diale, pour les rendre ac­ces­sibles et utiles à tous ». Pas un in­ter­naute n’échappe à ses pro­duits, qui do­minent l’éco­no­mie nu­mé­rique pla­né­taire (voir infographie p. 34). En France, sa marque a rem­por­té en 2016 les Tro­phées Via­voice de la ré­pu­ta­tion, de­vant De­cath­lon et Sam­sung. Très sou­cieux de sa ré­pu­ta­tion, le groupe de Moun­tain View construit de ma­nière prag­ma­tique une stra­té­gie d’in­fluence in­tel­li­gente et mo­derne. Google est adepte du soft power (voir p. 37). Le concept, for­gé par l’uni­ver­si­taire amé­ri­cain Jo­seph Nye au dé­but des an­nées 1990 pour qua­li­fier le rayon­ne­ment cultu­rel et di­plo­ma­tique des EtatsU­nis par op­po­si­tion au hard power mi­li­taire de l’après­guerre, s’ap­plique par­fai­te­ment à la do­mi­na­tion que

“EN NÉ­GO­CIA­TIONS, GOOGLE SAIT FAIRE PREUVE D’UNE GRANDE SÉDUCTION ET D’UNE BRU­TA­LI­TÉ INOUÏE.” Un édi­teur de presse

sou­haite exer­cer Google. Sa stra­té­gie de la « puis­sance douce » a une triple vo­ca­tion : soi­gner son image, faire taire les contes­ta­tions, et confor­ter sa main­mise sur nos don­nées.

Comme toute mul­ti­na­tio­nale, Google ma­nie les ou­tils clas­siques du lob­bying : pour la seule an­née 2014, le groupe y a consa­cré 17,4 mil­lions de dol­lars à Wa­shing­ton, et 4,5 mil­lions à Bruxelles (trois fois plus qu’en 2013). Il dé­ve­loppe des re­la­tions étroites avec les po­li­tiques. Et il crée aus­si ses propres évé­ne­ments de pres­tige : les fa­meux Zeit­geist (« l’es­prit du temps », en al­le­mand), du nom du concept ja­dis théo­ri­sé par He­gel et Hei­deg­ger. Dans ces som­mets dignes de Da­vos, gros clients et par­te­naires, triés sur le vo­let, cô­toient les meilleurs cer­veaux et ath­lètes de la pla­nète (voir p. 36). Pour Google, la France est un la­bo­ra­toire. Sa fi­liale y fi­nance des bourses d’étude ou de pro­jet (re­cherche en ma­thé­ma­tiques au CNRS et à l’In­ria, jour­na­lisme à Sciences-Po), des chaires uni­ver­si­taires (ma­na­ge­ment à HEC), des think tanks (dont Ter­ra No­va ou Re­nais­sance nu­mé­rique), des in­cu­ba­teurs de start-up (1 mil­lion d’eu­ros pour Nu­ma), ain­si que moult évé­ne­ments sur l’in­no­va­tion… Mais ces par­te­na­riats ins­ti­tu­tion­nels ne suf­fisent plus. Dé­sor­mais, Google lance ses propres pro­grammes de for­ma­tion, conçus pour sé­duire dif­fé­rents corps de mé­tier. En­tre­pre­neurs so­ciaux, di­rec­teurs de mu­sée, You­tu­beurs, édi­teurs de presse, cher­cheurs, pa­trons de start-up ou de PME, ma­na­gers de grand groupe : le géant amé­ri­cain se montre tou­jours prêt à ai­der et tisse sa toile grâce à des ini­tia­tives bien pen­sées, très ci­blées et re­dou­ta­ble­ment ef­fi­caces. « Avec tout l’ar­gent qu’il doit au fisc, Google peut fi­nan­cer beau­coup d’ini­tia­tives phi­lan­thro­piques ! » sou­rit un en­tre­pre­neur cri­tique.

Com­ment ré­sis­ter à un par­te­naire aux poches si pro­fondes et si bien gar­nies? « Google n’a pas son pa­reil pour s’im­mis­cer dans les éco­sys­tèmes pro­fes­sion­nels », ré­sume un fa­mi­lier du groupe. Ce­la n’a pas tou­jours été le cas : au dé­but de son in­ter­na­tio­na­li­sa­tion, la jeune pousse ca­li­for­nienne cu­mu­lait ar­ro­gance et mal­adresse. « Née à Stan­ford, la start-up sem­blait igno­rer que le reste du monde ne fonc­tion­nait pas se­lon les codes de la Si­li­con Val­ley », note un ob­ser­va­teur. D’où une pre­mière po­lé­mique très mé­dia­ti­sée, à par­tir de 2005, avec Jean-Noël Jean­ne­ney, président de la Bi­blio­thèque na­tio­nale de France, por­tant sur la nu­mé­ri­sa­tion « sau­vage » par Google Print (de­ve­nu Google Books) de 15 mil­lions de livres is­sus des bi­blio­thèques amé­ri­caines.

MAIN BASSE SUR LA CUL­TURE

Plus rien de tel au­jourd’hui. Google a ap­pris de ses er­reurs. Quand une ré­sis­tance ap­pa­raît, il adapte sa conduite. Exemple : dès 2009, il est clair que le groupe mi­nore gra­ve­ment sa fac­ture fis­cale, en sous-dé­cla­rant ses re­ve­nus en­gen­drés en France : « Le chiffre d’af­faires de Google avait dé­jà dé­pas­sé le mil­liard d’eu­ros – da­van­tage que Pages jaunes – mais il ne dé­cla­rait qu’une cin­quan­taine de mil­lions », ra­conte un membre d’un ca­bi­net de l’époque. En mai 2010, le président Sar­ko­zy re­çoit Lar­ry Page. Ré­cit d’un té­moin : « Dans son lan­gage mus­clé, le président cha­pitre le fon­da­teur de Google : vous vous trom­pez! Sui­vez l’exemple de Dis­ney, Co­ca, McDo­nald’s… Vous ne réus­si­rez en France que si vous y in­ves­tis­sez sur votre coeur de mé­tier : l’in­gé­nie­rie, la re­cherche. »

No­toi­re­ment peu à l’aise dans les re­la­tions pu­bliques, Lar­ry Page est sous le choc. Pous­sé par les équipes de Google France, qui ré­clament un vé­ri­table an­crage lo­cal, le pa­tron opé­ra­tion­nel du groupe, Eric Sch­midt, an­nonce en sep­tembre un plan d’in­ves­tis­se­ment de quelque 100 mil­lions d’eu­ros et la créa­tion de 150 postes. Google s’offre un nou­veau siège, lo­ca­lise à Pa­ris son nou­veau centre eu­ro­péen de re­cherche et dé­ve­lop­pe­ment. Et il crée en France un ins­ti­tut cultu­rel à vo­ca­tion internationale, inau­gu­ré en grande pompe par Sar­ko­zy en dé­cembre 2011. Ses pro­grammes ? Par­te­na­riat avec les grands mu­sées, ar­tistes en ré­si­dence, prix on­line d’art contem­po­rain, sou­tien aux fes­ti­vals d’art nu­mé­rique… A tra­vers plus de mille par­te­naires de la terre en­tière, des di­zaines de mil­liers d’oeuvres sont vi­sibles sur le web, dont plus de 60 en très haute dé­fi­ni­tion. « L’ins­ti­tut cultu­rel, c’est aus­si un la­bo­ra­toire, où 25 in­gé­nieurs dé­ve­loppent des ou­tils et ser­vices pour le monde de l’art », ex­plique An­neGa­brielle Dau­ba-Pan­ta­nacce, porte-pa­role de Google France. « Ces pro­po­si­tions sont d’au­tant plus at­trayantes que les grands mu­sées ou ins­ti­tu­tions cultu­relles fran­çaises sont alors com­plè­te­ment dé­mu­nis sur le su­jet », ana­lyse Fleur Pel­le­rin, ex-mi­nistre du Nu­mé­rique

puis de la Cul­ture. Com­ment ré­sis­ter à une fi­liale fran­çaise qui compte à pré­sent 700 sa­la­riés, dont 130 in­gé­nieurs? A Pa­ris, 7 profs sont char­gés des af­faires pu­bliques, dont l’an­cien se­cré­taire gé­né­ral du Con­seil na­tio­nal du Nu­mé­rique Be­noît Ta­ba­ka. Pré­ci­sion qui en dit long : ces com­mu­ni­cants ne dé­pendent pas du pa­tron pour la France, Nick Lee­der, char­gé du bu­si­ness, mais du res­pon­sable eu­ro­péen des re­la­tions ins­ti­tu­tion­nelles, Car­lo d’Asa­ro Bion­do, qui lui-même prend ses ins­truc­tions à Moun­tain View.

DES MIL­LIONS POUR LA PRESSE

Cible de pre­mier choix : la presse. En 2011, Google France est par­ve­nu à désa­mor­cer une pro­po­si­tion de loi por­tée par les édi­teurs de presse fran­çais. L’en­jeu? A tra­vers son mo­teur de re­cherche et son ser­vice Google Ac­tua­li­tés qui re­pro­duit des ex­traits d’ar­ticles, le groupe amé­ri­cain en­voie de nom­breux in­ter­nautes vers les sites des jour­naux… Mais il si­phonne aus­si un vo­lume crois­sant de re­cettes pu­bli­ci­taires. Pour ré­cu­pé­rer une par­tie de cette « très im­por­tante cap­ta­tion de va­leur par cer­tains ac­teurs du monde de l’in­ter­net », les édi­teurs de presse fran­çais concoctent, à l’au­tomne 2012, un pro­jet de loi qui sou­met­trait Google à un « droit voi­sin du droit d’au­teur ». Pro­blème, les avis sont par­ta­gés, au sein même de l’Etat, sur la so­li­di­té ju­ri­dique et la fai­sa­bi­li­té de cette « taxe Google ». La mi­nistre de la Cul­ture, Au­ré­lie Fi­lip­pet­ti, sou­tient l’idée d’une loi, celle du Nu­mé­rique, Fleur Pel­le­rin, prône une conci­lia­tion. Es­ti­mant que la presse pâ­tit sur­tout de son in­ca­pa­ci­té à prendre le vi­rage nu­mé­rique, Google agite la me­nace « ato­mique » du dé­ré­fé­ren­ce­ment des jour­naux fran­çais. Ce n’est pas du bluff : il le fe­ra plus tard en Al­le­magne et en Es­pagne, où les édi­teurs de presse ont joué la carte de la confron­ta­tion...

Le bâ­ton n’est ja­mais loin de la ca­rotte : « Google sait faire preuve à la fois d’une grande séduction et d’une bru­ta­li­té inouïe en né­go­cia­tions », sou­ligne un édi­teur de presse. A la suite d’une vi­site d’Eric Sch­midt à l’Ely­sée, fin oc­tobre 2012, Fran­çois Hol­lande donne deux mois aux pro­ta­go­nistes pour trou­ver un ac­cord. « Les dis­cus­sions ont été très ten­dues jus­qu’au bout », ra­conte le mé­dia­teur du gou­ver­ne­ment, Marc Sch­wartz. Fi­na­le­ment, le PDG amé­ri­cain ac­cepte in ex­tre­mis la créa­tion d’un fonds Google de 60 mil­lions d’eu­ros sur trois ans pour fi­nan­cer les pro­jets in­no­vants de la presse fran­çaise (dont « le Nou­vel Ob­ser­va­teur » a bé­né­fi­cié).

Le 1er fé­vrier 2013 au soir, Hol­lande re­çoit Sch­midt en ma­jes­té à l’Ely­sée, et dé­clare : « C’est une fier­té pour la France que d’avoir réa­li­sé cet ac­cord avec Google. » Un cé­ré­mo­nial qui choque l’in­dus­trie mu­si­cale. Au même mo­ment, en ef­fet, la né­go­cia­tion d’un ac­cord sur la ré­mu­né­ra­tion des ar­tistes entre YouTube (la fi­liale vi­déo de Google) et la Sa­cem (So­cié­té des Au­teurs, Com­po­si­teurs et Edi­teurs de Mu­sique) est en pleine cris­pa­tion : pour ac­croître la pres­sion, YouTube France vient d’an­non­cer qu’il re­ti­rait la pu­bli­ci­té de toutes les vi­déos mu­si­cales fran­çaises! Mais pas un mot de ce chan­tage à l’Ely­sée…

L’ac­trice Cate Blan­chett évoque son tra­vail d’am­bas­sa­drice de l’ONU pour les ré­fu­giés lors du som­met Zeit­geist 2016, en Grande-Bre­tagne.

La presse fran­çaise s’est-elle « ven­due pour un plat de len­tilles », comme l’af­firme ce cri­tique ? « C’était un ac­cord ga­gnant-ga­gnant », ré­torque Marc Sch­wartz, qui pointe l’échec de la « Google Lex » al­le­mande. Google, en tout cas, est si sa­tis­fait… qu’en avril 2015 il étend ce mé­ca­nisme à toute la presse eu­ro­péenne avec un nou­veau fonds de 150 mil­lions d’eu­ros sur trois ans. Lors de sa pre­mière vi­site en Eu­rope, le 24 fé­vrier 2016, le nou­veau pa­tron de Google, Sun­dar Pi­chai, an­nonce dans le grand am­phi bon­dé de Sciences-Po Pa­ris que sa Di­gi­tal News Ini­tia­tive, des­ti­née à « bâ­tir un éco­sys­tème du­rable pour le jour­na­lisme d’in­for­ma­tion », a dé­jà sé­lec­tion­né 128 pro­jets, dans 23 pays d’Eu­rope. En at­ten­dant, le pro­blème du par­tage de la va­leur reste en­tier : le groupe News Corp de Ru­pert Mur­doch vient de dé­po­ser à Bruxelles une nou­velle plainte, ex­pli­quant que Google spo­liait la presse en pu­bliant as­sez de choses sur ses propres ser­vices de re­cherche, et d’ac­tua­li­tés, pour gar­der les in­ter­nautes sur ses pages. Comme l’écri­vait il y a deux ans Ma­thias Döpf­ner, le pa­tron du groupe al­le­mand Axel Sprin­ger, dans sa lettre ou­verte à Eric Sch­midt : « Nous avons peur de Google »… à cause de « l’ab­sence d’al­ter­na­tive ».

AMIS EN­TRE­PRE­NEURS…

Pas d’al­ter­na­tive non plus pour les com­mer­çants en ligne : « Google a un droit de vie et de mort sur l’e-com­merce mon­dial ! » s’ex­clame un en­tre­pre­neur ré­pu­té du sec­teur. « Pour être bien ré­fé­ren­cé sur leur mo­teur, je suis contraint de dé­pen­ser da­van­tage que ma masse sa­la­riale en mots-clés et liens payants », confie-t-il. Seuls échappent aux griffes de Google les com­mer­çants chi­nois parce que leur mar­ché est fer­mé, Ama­zon.com qui est une des­ti­na­tion en soi, ain­si qu’une poi­gnée de sites comme Ven­te­pri­vee.com, qui fonc­tionne comme un club avec sa propre liste de membres.

Pour ali­men­ter son vi­vier de clients-par­te­naires, Google France a ima­gi­né une gamme de pro­grammes d’« évan­gé­li­sa­tion » as­tu­cieu­se­ment bap­ti­sée Mo­teur de Réus­sites fran­çaises. Google ex­plique vou­loir ai­der la France à pros­pé­rer en ligne : « Se­lon une étude Ro­land Ber­ger, les en­tre­prises qui em­brassent plei­ne­ment la trans­for­ma­tion nu­mé­rique en­re­gistrent une crois­sance six fois plus forte que les autres, sou­ligne Anne-Ga­brielle Dau­ba-Pan­ta­nacce, de Google France. Or les en­tre­prises fran­çaises sont en re­tard dans la tran­si­tion nu­mé­rique : 59% des Fran­çais achètent en ligne, mais seule­ment 11% des en­tre­prises fran­çaises vendent en ligne.»

L’un des fers de lance de cette ini­tia­tive, c’est « Google pour les Pros », lan­cé en 2012 et dé­ployé dans plus de 100 villes : en par­te­na­riat avec les chambres de com­merce et d’in­dus­trie (CCI), des étu­diants for­més par Google aident gra­cieu­se­ment les com­mer­çants, ar­ti­sans et pa­trons de PME à aug­men­ter leur vi­si­bi­li­té et leur ac­ti­vi­té sur le web. « Le par­te­na­riat avec Google nous per­met de dé­mul­ti­plier nos forces, a té­moi­gné Phi­lippe Hour­dain, président de la CCI Grand Lille. Sans eux, nous n’au­rions pas réus­si à dé­clen­cher une im­pul­sion de masse. » Le 30 mai 2016, le pa­tron de Google France, Nick Lee­der, vient prê­cher la bonne pa­role aux cô­tés du président de la CCI Lyon Mé­tro­pole.

« “Google pour les Pros” a dé­jà for­mé 65000 per­sonnes, avec un ob­jec­tif de 200000 pour tous nos pro­grammes fin 2016 », ex­plique-t-on au siège pa­ri­sien de Google, dont le site dé­dié re­gorge de belles his­toires de PME. Exemples? « Le­gend Mo­tors dont le di­ri­geant, ama­teur de mo­tos de re­nom, a trou­vé un rayon­ne­ment in­ter­na­tio­nal qui lui a per­mis de dou­bler ses ventes et d’em­bau­cher deux per­sonnes. » Ou en­core Stores et Ri­deaux à Not­ton­ville, Uvea à Rou­baix, Flat à Pa­ris…

Evi­dem­ment, comme tout bon « dea­ler », Google donne gra­tui­te­ment les pre­mières doses, mon­trant au fleu­riste ou au char­cu­tier du quar­tier com­ment fi­gu­rer sur son an­nuaire Google My Bu­si­ness. Les meilleurs élèves passent en­suite aux pro­duits plus so­phis­ti­qués, qui, eux, sont payants : Google Dis­play Net­work et YouTube pour aug­men­ter sa no­to­rié­té

avec la vi­déo en ligne, Google AdWords pour dé­ve­lop­per sa clien­tèle sur le Net, l’ana­lyse d’au­dience pour éva­luer l’im­pact de ses ac­tions, ou Google Apps for Work pour ga­gner en pro­duc­ti­vi­té. Gé­né­reux, Google ? En va­leur ab­so­lue, oui. Mais pour la pre­mière ca­pi­ta­li­sa­tion bour­sière mon­diale (484 mil­liards de dol­lars), dis­po­sant de 73,1 mil­liards de dol­lars de cash (à 59% hors Etats-Unis), que pèsent quelques cen­taines de mil­lions in­ves­tis en soft power sur le conti­nent eu­ro­péen? C’est une ma­nière fi­na­le­ment peu coû­teuse de soi­gner sa ré­pu­ta­tion : un atout stra­té­gique dans une éco­no­mie de la gra­tui­té, où l’uti­li­sa­teur – vo­la­til – « est » le pro­duit. Voire de désa­mor­cer des conten­tieux qui pour­raient se tra­duire en mil­liards d’eu­ros d’amendes. Google ac­corde d’au­tant plus d’im­por­tance à sa ré­pu­ta­tion que, pa­ra­doxa­le­ment, il sait son em­pire fra­gile : à un clic de la concur­rence, à une vague tech­no­lo­gique du dé­clin. Pas ques­tion pour lui de su­bir le sort d’IBM ou de Mi­cro­soft ! Or l’ère du mo­bile et des ap­pli­ca­tions pour­rait éro­der sa très lu­cra­tive fonc­tion de re­cherche, et son frère en­ne­mi Fa­ce­book met le tur­bo sur les ou­tils tech­no­lo­giques de de­main : vi­déo, bots, in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle et réa­li­té vir­tuelle.

RENDRE LE MONDE MEILLEUR ?

Pour cha­cun de ses bé­né­fi­ciaires, les pro­po­si­tions de Google sont ir­ré­sis­tibles. La start-up so­ciale qui pei­ne­rait à le­ver 20000 eu­ros en fi­nan­ce­ment par­ti­ci­pa­tif en touche 500 000… plus les conseils d’in­gé­nieurs hors pair! Le jeune ar­tiste nu­mé­rique a l’op­por­tu­ni­té unique de sculp­ter en réa­li­té vir­tuelle. La PME en­cla­vée s’en­vole en ligne à la conquête du monde… Les em­ployés de Google, eux, sont fiers de s’im­pli­quer dans des pro­jets qui ont du sens. Mais voi­là : le ta­bleau d’en­semble des­sine une in­quié­tante dé­pen­dance qui va crois­sant. En gar­dant ses uti­li­sa­teurs le plus long­temps pos­sible dans son éco­sys­tème, Google fonc­tionne comme un as­pi­ra­teur uni­ver­sel de mé­ga­don­nées. Mou­li­nées dans la « boîte noire » de ses al­go­rithmes, ces « da­ta » lui per­mettent de rendre ses ser­vices tou­jours plus in­tel­li­gents, voire pré­dic­tifs. « Big da­ta » et in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle font pro­gres­si­ve­ment bas­cu­ler notre ci­vi­li­sa­tion dans un sys­tème de gou­ver­nance par les al­go­rithmes. Un mo­dèle qui étend son em­prise sur la pro­duc­tion et la dis­tri­bu­tion… mais aus­si la com­mu­ni­ca­tion, l’in­for­ma­tion, la cul­ture, la sé­cu­ri­té, la fi­nance, les trans­ports, l’édu­ca­tion, la san­té ! « Les ser­vices et les al­go­rithmes de Google ne sont pas un pro­gramme de gou­ver­ne­ment. En tout cas, ils ne de­vraient pas l’être », écrit Ma­thias Döpf­ner. Ce dé­fen­seur et par­te­naire de Google sou­ligne son ab­sence de cy­nisme ou de ma­chia­vé­lisme : « Ses em­ployés croient réel­le­ment qu’ils oeuvrent pour un monde meilleur ! » Jus­te­ment : le pro­blème est que le soft power de Google est po­li­tique, car il est, in fine, au ser­vice d’une vi­sion du monde « made in Si­li­con Val­ley », à mille lieues des va­leurs hu­ma­nistes de l’Eu­rope (1). Une ci­vi­li­sa­tion in­éga­li­taire, li­ber­ta­rienne et trans­hu­ma­niste, si l’on en croit les rares in­ter­views de fond de Lar­ry Page.

Le cre­do des fon­da­teurs de Google, « Ne faites pas le mal! », semble s’être mué en une foi uto­pique se­lon la­quelle le pro­grès ex­po­nen­tiel des tech­nos­ciences ré­sou­dra tous les grands pro­blèmes de l’hu­ma­ni­té : faim, pau­vre­té, ma­la­die, pol­lu­tion... Les sei­gneurs mon­diaux du nu­mé­rique tiennent tous le même dis­cours mes­sia­nique : « Je crois à l’ex­tra­or­di­naire e et d’éman­ci­pa­tion et de dé­mo­cra­ti­sa­tion de la mise du sa­voir à la por­tée de tout le monde, par­tout, a dé­cla­mé Sun­dar

Pi­chai lors de son ré­cent pas­sage à Pa­ris. Cette convic­tion est ce qui nous pousse à rem­plir notre mis­sion. »

L’éco­no­miste et es­sayiste Alain Minc, lui, voit en Google « un dé­fi de sou­ve­rai­ne­té sans pré­cé­dent, po­sé aux Etats dans leurs fonc­tions éco­no­miques, so­ciales et ré­ga­liennes ». Pour Ni­co­las Du­fourcq, président de la banque pu­blique Bpi­france, « sans nier la qua­li­té de l’in­no­va­tion tech­no­lo­gique créée, le monde en­tier à l’ex­cep­tion de la Chine est obli­gé de tra­vailler en se de­man­dant com­ment évi­ter de dé­plaire à Google ou Apple, car la dis­grâce peut être ra­pi­de­ment très lourde de consé­quences ». En France, beau­coup de per­son­na­li­tés par­tagent leur in­quié­tude, mais seule une poi­gnée ose l’ex­pri­mer pu­bli­que­ment (voir por­traits ci-des­sus).

Com­ment ré­gu­ler les hy­per­puis­sances du nu­mé­rique sans bri­der l’in­no­va­tion? L’Eu­rope peut-elle en­core ré­agir pour ne pas de­ve­nir, se­lon l’ex­pres­sion de la sé­na­trice Ca­the­rine Morin-Desailly, une « co­lo­nie nu­mé­rique » des grandes pla­te­formes amé­ri­caines… voire, de­main, chi­noises? Hé­las, au­cun can­di­dat à la pro­chaine élec­tion pré­si­den­tielle, de droite ni de gauche, n’aborde sé­rieu­se­ment ce su­jet. (1) Voir « Lettre à mes pa­rents sur le monde de de­main », Dominique Nora, Gras­set, avril 2015

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