On ne peut pas ré­for­mer un pays cou­pé en deux

Pour Pierre Fer­rac­ci, qui conseille les co­mi­tés d’en­tre­prise CGT et CFE-CGC, la frac­ture syn­di­cale au­tour de la loi tra­vail n’est pas source de “cla­ri­fi­ca­tion” entre deux gauches, mais ga­ran­tie d’échec pour le pou­voir

L'Obs - - Grands Formats | Social - PRO­POS RECUEILLIS PAR DE­NIS DEMONPION ET SO­PHIE FAY

Com­ment ana­ly­sez-vous le bras de fer qui op­pose la CGT au gou­ver­ne­ment ? On a ten­dance à tout mettre sur le dos de la CGT, mais n’ou­blions pas que quatre syn­di­cats – la CGT, FO, So­li­daires, la FSU – sur huit sont au­jourd’hui dans la rue et qu’ils sont, pour l’instant, ma­jo­ri­taires. Dé­ve­lop­per la né­go­cia­tion d’en­tre­prise est né­ces­saire, mais il n’y a pas be­soin d’in­ver­ser la hié­rar­chie des normes. Celle­ci re­vient à don­ner aux ac­cords conclus dans les en­tre­prises la pri­mau­té sur les ac­cords si­gnés dans les branches pro­fes­sion­nelles, même s’ils sont moins fa­vo­rables, ce qui n’était pas le cas jus­qu’à pré­sent, sauf à de rares ex­cep­tions.

Dès le dé­part avec ce pro­jet de loi tra­vail, il au­rait fal­lu dé­fi­nir le pé­ri­mètre de la né­go­cia­tion, trou­ver un rap­port de force équi­li­bré entre les syn­di­cats et le pa­tro­nat. Cette loi, née dans la confu­sion, est de­ve­nue, pour beau­coup, illi­sible. Le gou­ver­ne­ment a fait

l’er­reur d’en­tre­te­nir des re­la­tions pri­vi­lé­giées avec un syn­di­cat, la CFDT, sans cher­cher à dé­ve­lop­per une re­la­tion sy­mé­trique avec la CGT. Cette ten­dance n’était pas aus­si évi­dente avec Jean­Marc Ay­rault. Elle s’est ac­cen­tuée avec Ma­nuel Valls, au point que FO et CGT se re­trouvent main dans la main. J’avais pour­tant mis en garde Fran­çois Hol­lande contre ce risque pen­dant la pri­maire so­cia­liste. N’est-ce pas illu­soire de pen­ser que l’on peut ré­for­mer avec la CGT ? Ce conflit n’est-il pas l’oc­ca­sion d’une cla­ri­fi­ca­tion du pay­sage syn­di­cal, comme il y a une cla­ri­fi­ca­tion entre deux gauches, une gauche de gou­ver­ne­ment et une gauche ra­di­cale ? On a tort de faire ce pa­ral­lèle et de dire qu’il y au­rait une CFDT ca­pable d’ac­com­pa­gner le chan­ge­ment et une CGT com­plè­te­ment op­po­sée. C’est une lec­ture qui consterne même une par­tie du pa­tro­nat! On ne peut pas lire le mou­ve­ment syn­di­cal comme un mou­ve­ment po­li­tique. Chaque an­née, 36000 ac­cords d’en­tre­prise sont va­li­dés. La CGT en signe 85% là où elle est pré­sente, la CFDT, 94%, et FO, 90%. Sur le ter­rain, la CGT est donc beau­coup plus ou­verte à la né­go­cia­tion qu’on veut bien le dire. Il n’y a pas tant de dif­fé­rences entre un mi­li­tant CGT et un mi­li­tant CFDT confron­tés à un plan so­cial. Au ni­veau na­tio­nal, on peut avoir l’im­pres­sion que Jean­Claude Mailly et Phi­lippe Mar­ti­nez sont op­po­sés au gou­ver­ne­ment et à la CFDT, mais dans l’en­tre­prise, c’est très dif­fé­rent. De toute fa­çon, on ne peut pas ré­for­mer un pays cou­pé en deux, avec quatre syn­di­cats pour et quatre syn­di­cats contre. Ce conflit n’est-il pas l’oc­ca­sion pour Phi­lippe Mar­ti­nez, le se­cré­taire gé­né­ral de la CGT, de re­don­ner des cou­leurs à sa cen­trale, tra­ver­sée par une crise pro­fonde de­puis la suc­ces­sion ratée de Ber­nard Thi­bault, en 2013, puis la dé­mis­sion en cours de man­dat de Thier­ry Le­paon, l’an­née der­nière ? De ce point de vue, le Pre­mier mi­nistre est le meilleur agent élec­to­ral de la CGT. Il lui a dé­rou­lé le ta­pis rouge, en créant toutes les condi­tions pour que l’on en ar­rive là où l’on en est au­jourd’hui. Mais Phi­lippe Mar­ti­nez est confron­té à un grand nombre de dé­fis. Au congrès de la CGT, en avril der­nier à Mar­seille, qu’il a gé­ré ha­bi­le­ment après avoir pris le pouls de ses fé­dé­ra­tions, il a eu 30% d’op­po­si­tion et 9% à 10% d’abs­ten­tion. Un score his­to­rique. Une ra­di­ca­li­té s’est ex­pri­mée. Mais une par­tie de la CGT reste fa­vo­rable aux ré­formes et à la né­go­cia­tion. Il doit donc s’af­fir­mer, gé­rer une mi­no­ri­té im­por­tante et cla­ri­fier la ligne de la CGT. Doit­elle tra­vailler avec la CFDT, comme le pré­co­ni­saient Louis Vian­net [se­cré­taire gé­né­ral de la CGT de 1992 à 1999, NDLR] et son suc­ces­seur Ber­nard Thi­bault dans la lo­gique du « syn­di­ca­lisme ras­sem­blé » ? Il y a un vrai dé­bat au sein de la CGT sur cette ques­tion es­sen­tielle. Phi­lippe Mar­ti­nez se re­trouve face à une équa­tion stra­té­gique qu’il va de­voir cla­ri­fier le plus vite pos­sible, mais je pense qu’il sor­ti­ra ren­for­cé du conflit ac­tuel. Quelles so­lu­tions pré­co­ni­sez-vous pour sor­tir de ce conflit so­cial ? Il faut trou­ver un com­pro­mis équi­li­bré, pas un consen­sus mou. Il existe deux élé­ments de sortie de crise. Le pre­mier se­rait de ré­gé­né­rer le compte per­son­nel d’ac­ti­vi­té (CPA), ins­crit dans la loi tra­vail, des­ti­né à sé­cu­ri­ser le par­cours pro­fes­sion­nel des per­sonnes, no­tam­ment celles qui al­ternent pé­riodes d’ac­ti­vi­té et de re­cherche d’em­ploi, sans qu’elles perdent leurs droits. La CGT de­mande de­puis long­temps cette « sé­cu­ri­té so­ciale pro­fes­sion­nelle ». Il suf­fi­rait de re­don­ner un peu plus de vi­gueur à ce dis­po­si­tif qui en manque cruel­le­ment, en convain­quant le pa­tro­nat. Là n’est pas le moindre piège. Mais l’Etat peut jouer son rôle de ré­gu­la­teur.

Le se­cond se­rait de cor­ri­ger l’ar­ticle 2 de la loi tra­vail, qui porte sur l’in­ver­sion de la hié­rar­chie des normes, sans désa­vouer la CFDT. Le texte consacre l’ac­cord d’en­tre­prise. Mais dans le mo­dèle al­le­mand, sou­vent ci­té en exemple, c’est l’ac­cord de branche qui est struc­tu­rant. Le vrai pro­blème, c’est qu’il y a en France 700 branches pro­fes­sion­nelles, contre une cin­quan­taine en Al­le­magne. Le pro­jet est d’en ré­duire le nombre à 200 sur trois ans. C’est pos­sible : on a bien ré­duit dras­ti­que­ment le nombre des or­ga­nismes de fi­nan­ce­ment de la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle (OPCA), su­jet hau­te­ment sen­sible. Alors net­toyons les branches, et vite, tout en dé­ve­lop­pant le dia­logue so­cial dans l’en­tre­prise, en pri­vi­lé­giant l’ac­cord ma­jo­ri­taire plu­tôt que la pra­tique du ré­fé­ren­dum. La désyn­di­ca­li­sa­tion des sa­la­riés n’est-elle pas un obs­tacle ? Se­lon une ré­cente étude de la Dares (1), 11% des sa­la­riés adhèrent à une or­ga­ni­sa­tion syn­di­cale, 8% dans le sec­teur pri­vé. Mais ils ne sont que 16% à 17% en Al­le­magne, sou­vent ci­tée en exemple, très loin der­rière les Belges, les Scan­di­naves et les Ita­liens où le taux de syn­di­ca­li­sa­tion at­teint 35%. Le gou­ver­ne­ment doit ré­flé­chir à la conduite du chan­ge­ment : soit il fait confiance aux syn­di­cats – et les élec­tions sont le juge de paix –, soit il ne leur fait pas confiance et il fa­ci­lite le re­cours au ré­fé­ren­dum dans l’en­tre­prise. Il faut al­ler au bout de la lo­gique de l’ac­cord ma­jo­ri­taire, même si cer­tains y voient une source de blo­cage.

Per­mettre à un syn­di­cat mi­no­ri­taire à hau­teur de 30% de re­cou­rir au ré­fé­ren­dum est per­çu comme un objet de contour­ne­ment des syn­di­cats ma­jo­ri­taires. Phi­lippe Mar­ti­nez, comme JeanC­laude Mailly, consi­dère que, par­fois, le rap­port de force est tel­le­ment dés­équi­li­bré dans l’en­tre­prise que les sa­la­riés peuvent se faire re­tour­ner par leur di­rec­tion. La droite veut al­ler en­core plus loin en au­to­ri­sant, dès le pre­mier tour des élec­tions dans l’en­tre­prise, d’autres can­di­dats que ceux is­sus des syn­di­cats re­pré­sen­ta­tifs, dont la lé­gi­ti­mi­té a été pour­tant ren­for­cée par la loi de 2008, sous Ni­co­las Sar­ko­zy. La sur­en­chère ver­bale entre Ma­nuel Valls et Phi­lippe Mar­ti­nez vous in­quiète-t-elle ? Le seul point com­mun qui de­meure entre eux, c’est qu’ils sont, l’un et l’autre, sup­por­ters du Bar­ça, le FC Bar­ce­lone! Il est donc urgent de re­nouer le dia­logue car l’Eu­ro ap­proche… Quels conseils don­ne­riez-vous à Fran­çois Hol­lande ? Un gou­ver­ne­ment qui se veut so­cial­dé­mo­crate a tout in­té­rêt à dis­po­ser d’un mou­ve­ment syn­di­cal ras­sem­blé. Il faut que le président de la Ré­pu­blique re­prenne la main. Dans les ins­ti­tu­tions de la Ve Ré­pu­blique, il est la clé de tout. Il se doit de prendre la pa­role, de s’adres­ser à tous, en es­sayant de ras­sem­bler. Ne pas cour­rou­cer la CFDT et ra­me­ner FO et la CGT à la table des né­go­cia­tions ne se­ra pas fa­cile. Mais Fran­çois Hol­lande peut se gran­dir s’il trouve une fa­çon de ré­pondre à la rue sans désa­vouer la CFDT. (1) « La Syn­di­ca­li­sa­tion en France », ana­lyses de mai 2016, Di­rec­tion de l’Ani­ma­tion de la Re­cherche, des Etudes et des Sta­tis­tiques (Dares), dé­pen­dant du mi­nis­tère du Tra­vail.

Ma­ni­fes­ta­tion de sa­la­riés, d’étu­diants et de ly­céens à Rennes, le 26 mai 2016.

PIERRE FER­RAC­CI di­rige le Groupe Al­pha, ca­bi­net de con­seil spé­cia­li­sé dans les re­la­tions so­ciales. Il est par ailleurs le président du Pa­ris Foot­ball Club.

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