Le reve ca­na­dien

VOYAGE AU PAYS DE JUS­TIN TRU­DEAU UN NOU­VEAU MO­DÈLE POUR LA FRANCE ? ÉTUDES, TRA­VAIL... COM­MENT S’EX­PA­TRIER

L'Obs - - La Une - DE NOTRE EN­VOYÉ SPÉ­CIAL AU CA­NA­DA, FRAN­ÇOIS REY­NAERT

Pré­ve­nir d’ur­gence les di­ri­geants des grandes dé­mo­cra­ties mon­diales : il n’y a ja­mais de fa­ta­li­té en po­li­tique. Voyez à quoi ils en sont ren­dus au­jourd’hui, à peu près par­tout, qu’ils soient au pou­voir ou en cam­pagne, parce qu’ils pensent que c’est la seule de­mande d’un élec­to­rat té­ta­ni­sé par les pé­rils de l’époque : re­pli na­tio­na­liste, cris­pa­tion iden­ti­taire sur fond de re­jet pho­bique de l’is­lam et, maigre ce­rise sur ce gâ­teau amer, aus­té­ri­té bud­gé­taire pour na­vi­guer à vue à tra­vers une in­ter­mi­nable crise. Quel dom­mage qu’au­cun ne re­garde par­fois un peu au-de­là de ses fron­tières. Il consta­te­rait qu’il existe un pays qui contre­dit cette loi, un pays sur­réa­liste au re­gard des stan­dards du mo­ment : ce­lui qui le di­rige mène une po­li­tique d’ou­ver­ture tous azi­muts à l’égard des étran­gers et des mi­no­ri­tés, s’au­to­rise à ou­vrir grand les vannes bud­gé­taires, fait vo­ter des lois de so­cié­té avan­cées et, avec tout ça, reste, après sept mois de pou­voir, à un ni­veau in­so­lent de po­pu­la­ri­té.

Le di­ri­geant se nomme Jus­tin Tru­deau, le pays, le Ca­na­da, et la presse mon­diale a par­lé des deux quand le pre­mier est ar­ri­vé à la tête du se­cond, en oc­tobre der­nier. Il est vrai que le nou­veau Pre­mier mi­nistre avait ce qu’il faut pour at­ti­rer les ca­mé­ras : sa jeu­nesse – 43 ans au mo­ment de l’élec­tion – ; un nom cé­lèbre – son père, Pierre El­liott (1919-2000), a été chef du même Par­ti li­bé­ral et Pre­mier mi­nistre un de­mi-siècle avant lui (1) – ; une femme su­perbe – So­phie, an­cienne ve­dette de té­lé­vi­sion – ; et un phy­sique à concou­rir au prix No­bel du sexap­peal. Peu de temps après sa vic­toire, on a aus­si beau­coup vu cir­cu­ler la pho­to du gou­ver­ne­ment qu’il ve­nait de consti­tuer, parce qu’il n’est pas si fré­quent de voir un ca­bi­net res­pec­tant to­ta­le­ment la pa­ri­té hommes-femmes, ni, au poste de mi­nistre de la Dé­fense d’un pays oc­ci­den­tal, un ma­gni­fique sikh por­tant barbe et tur­ban. Puis, comme sou­vent, l’in­té­rêt est re­tom­bé, et « Jus­tin », comme on l’ap­pelle ici, a été as­si­gné au rôle de beau gosse de ser­vice de la pla­nète people, ce­lui qui ap­pa­raît par pe­tits flashs sur les écrans, quelque part entre les der­nières fa­cé­ties du prince Har­ry d’An­gle­terre et la nou­velle robe de Mi­chelle Oba­ma. C’est dom­mage. On rentre d’une longue pro­me­nade dans son pays et on le confirme, l’homme vaut mieux qu’un coin d’écran. Il tente une fa­çon de faire de la po­li­tique qui mé­rite qu’on la consi­dère.

Bien sûr, l’épi­sode s’ins­crit dans un contexte na­tio­nal et connaît des spé­ci­fi­ci­tés qui ne sont pas for­cé­ment ex­por­tables. Si le Ca­na­da échappe au­jourd’hui à la vague de fri­lo­si­té et de conser­va­tisme qui a sai­si la pla­nète, c’est aus­si qu’il l’a connue un temps

avant les autres, avec les dix ans de man­dat du pré­dé­ces­seur de Tru­deau, le conser­va­teur Ste­phen Har­per. Pour le coup, on ne se sou­vient pas que ce­lui-là ait ja­mais été dans le vi­seur mé­dia­tique pla­né­taire. Ce­la se conçoit. Il re­pré­sen­tait la ca­ri­ca­ture de po­li­ti­cien terne comme on n’ose même plus en col­ler en fi­gu­ra­tion dans les sé­ries de HBO. Le quin­qua­gé­naire en cos­tume sombre et à che­veux blancs qu’on ne voit ja­mais que des­cen­dant d’une li­mou­sine noire pour en­trer dans une réu­nion de ca­bi­net. Riant comme un compte en banque, gai comme un puits de mine, ré­ac au der­nier de­gré sur le plan des moeurs, chré­tien à la li­mite du mo­dèle fon­da­men­ta­liste, cli­ma­tos­cep­tique, il était une sorte de George Bush Jr. en fade, à peu près seule­ment in­té­res­sé par ses amis du puis­sant lob­by pé­tro­lier qui s’oc­cupe des sables bi­tu­mi­neux de l’Al­ber­ta (2), où se trouve sa cir­cons­crip­tion. Pour le faire tom­ber, Tru­deau n’avait pas for­cé­ment be­soin d’un pro­gramme, sa per­son­na­li­té suf­fi­sait. « Con­trai­re­ment à son père, qui était un grand in­tel­lec­tuel, nous ex­plique une jour­na­liste d’Ot­ta­wa, ca­pi­tale fé­dé­rale et coeur po­li­tique du pays, Jus­tin n’est pas le plus in­tel­li­gent au­tour de la table », mais il a un sens du contact hu­main que tous ceux qui l’ont ren­con­tré jugent bluf­fant et qui le rend aus­si à l’aise avec la reine d’An­gle­terre – sou­ve­raine du Ca­na­da – qu’avec un san­sa­bri. Ce n’est pas une image. Notre jour­na­liste se sou­vient de la ren­contre in­opi­née au coin d’un trot­toir, lors d’une vi­site en ville, du jeune lea­der et d’un SDF. Pour n’im­porte quel po­li­tique, c’est un mo­ment gê­nant dont on n’ar­rive à se sor­tir qu’en fixant son re­gard très haut, là où on est sûr de ne pas croi­ser ce­lui de l’homme qui est as­sis. « Lui, il s’est age­nouillé et, tout na­tu­rel­le­ment, il a com­men­cé à dis­cu­ter. » On peut trou­ver le geste dé­gou­li­nant de dé­ma­go­gie. On peut no­ter aus­si qu’il re­quiert un art et un tact qui ne sont pas don­nés à tout le monde.

Jus­tin Tru­deau a me­né une cam­pagne avec un sens de la stra­té­gie qu’on ne lui soup­çon­nait pas. A la tête des li­bé­raux, le vieux par­ti cen­triste du pays, il avait à af­fron­ter les conser­va­teurs, ma­jo­ri­té sor­tante, mais aus­si un ri­val so­cial-dé­mo­crate (le Nou­veau Par­ti dé­mo­cra­tique, ou NPD), na­tu­rel­le­ment bien pla­cé pour ca­pi­ta­li­ser sur l’usure de la droite. Il a eu le flair de contour­ner les deux par la gauche. Il a sur­tout réus­si à les écra­ser en jouant la carte de­ve­nue si rare de l’op­ti­misme. « Mes amis, nous avons vain­cu la peur par l’es­poir » est la grande phrase roo­se­vel­tienne de son in­tro­ni­sa­tion. Plus ori­gi­nal en­core, dans le monde tel qu’il est, il a de­puis fon­dé sa po­li­tique là-des­sus.

Pre­nons ces his­toires d’iden­ti­té, d’im­mi­gra­tion, de rap­port à l’autre qui ta­raudent notre Vieux Monde et nour­rissent ces in­ter­mi­nables contro­verses dans les­quelles on se trouve en­glués comme des mouches dans la poix de­puis des dé­cen­nies. C’est vrai, là en­core, le contexte est par­ti­cu­lier. Le Ca­na­da est une terre construite par des im­mi­grants et, géant sous-peu­plé (35 mil­lions d’ha­bi­tants pour une su­per­fi­cie de 18 fois celle de la France), il conti­nue de faire ap­pel à l’im­mi­gra­tion. Tous les ans, il ac­cueille en­vi­ron 250000 per­sonnes, soi­gneu­se­ment sé­lec­tion­nées

en fonc­tion de leur for­ma­tion et des be­soins du pays. Et, con­trai­re­ment à l’Eu­rope, sa po­si­tion géo­gra­phique fait qu’il ne craint pas l’ar­ri­vée mas­sive et in­opi­née de ré­fu­giés ou de sans­pa­piers : la seule fron­tière ter­restre est avec les Etats-Unis. Sauf en cas d’élec­tion de Trump, on ima­gine mal des foules d’Amé­ri­cains déses­pé­rés se ruer en masse de ce cô­té-là.

Ça n’a pas pour­tant pas em­pê­ché un dé­bat em­poi­son­né très com­pa­rable à ce que l’on vit tou­jours de notre cô­té de l’At­lan­tique. Il a com­men­cé au Qué­bec, la grande pro­vince fran­co­phone de la fé­dé­ra­tion, de ma­nière la­tente dans les an­nées 1990, avant de s’en­flam­mer dans les an­nées 2000. La que­relle est par­tie d’une spé­ci­fi­ci­té ju­ri­dique lo­cale, les « ac­com­mo­de­ments rai­son­nables », c’est-à-dire l’au­to­ri­sa­tion don­née à un membre d’une mi­no­ri­té de de­man­der l’amé­na­ge­ment d’une loi faite pour la ma­jo­ri­té, s’il es­time que celle-ci viole ses droits ci­viques ou re­li­gieux. « L’im­mense ma­jo­ri­té de ces de­mandes, nous ex­plique Ha­roun Bouaz­zi, un in­tel­lec­tuel fran­co­tu­ni­sien de Mon­tréal de­ve­nu un des grands spé­cia­listes de ces ques­tions, concer­nait ty­pi­que­ment des per­sonnes han­di­ca­pées ré­cla­mant par exemple une rampe ou une nou­velle porte dans tel ou tel édi­fice pu­blic. » Quelques membres de mi­no­ri­tés re­li­gieuses s’y sont mis. Un des cas les plus mé­dia­ti­sés a été ce­lui d’un jeune sikh qui ré­cla­mait de pou­voir al­ler à l’école avec un poi­gnard, dont le port est re­quis par sa re­li­gion. Il a ob­te­nu de la jus­tice un ju­ge­ment qu’on pour­rait dire jé­sui­tique : le cou­teau a été au­to­ri­sé à condi­tion qu’il soit cou­su dans un four­reau dont on ne peut l’en­le­ver. Puis il y a eu des his­toires de voile, de prières et, sur fond de mon­tée mon­diale du ter­ro­risme, de peur dif­fuse de l’is­lam, d’an­goisse de perdre ses re­pères, le fos­sé s’est creu­sé comme par­tout entre deux camps de plus en plus ir­ré­con­ci­liables, ce­lui des laïques in­trai­tables et ce­lui des ou­verts. Faut-il ré­pé­ter les ar­gu­ments des uns et des autres ? On les connaît tel­le­ment. Al­lons voir Ber­nard Drain­ville, re­pré­sen­tant du pre­mier camp, dans sa per­ma­nence de dé­pu­té du par­ti in­dé­pen­dan­tiste, le Par­ti qué­bé­cois (PQ), si­tué dans une pe­tite ban­lieue po­pu­laire de Mon­tréal. Quand il a été mi­nistre pro­vin­cial, en 2012-2014, il a cher­ché à faire pas­ser une « charte des va­leurs qué­bé­coises », une sorte de loi de 1905 lo­cale, qui cher­chait en par­ti­cu­lier à in­ter­dire le port de signes re­li­gieux aux re­pré­sen­tants de l’Etat, à for­ma­li­ser l’éga­li­té des hommes et des femmes, et en­ten­dait seule­ment, nous dit-il, dé­fendre cette iden­ti­té qué­bé­coise qui a été si dif­fi­cile à construire du­rant l’his­toire, face aux An­glais : « On a mis à quatre cents ans à la construire, il faut com­prendre qu’on ne veuille pas la voir dis­pa­raître ! »

Faux, ré­pond Bouaz­zi, qui a for­mé à l’époque l’As­so­cia­tion des Mu­sul­mans et des Arabes pour la Laï­ci­té afin de dé­fendre le point de vue op­po­sé. Pour lui, « le Par­ti qué­bé­cois s’était juste ju­ré de ne man­quer au­cun vote ra­ciste », et toute l’opé­ra­tion qu’il avait mon­tée ne vi­sait qu’à stig­ma­ti­ser les femmes voi­lées et à jouer sur la haine des mu­sul­mans, éter­nels boucs émis­saires. La dé­faite du PQ aux élec­tions pro­vin­ciales de 2014 a en­ter­ré la charte et fait re­tom­ber la pres­sion pour un temps. Celle-ci est re­mon­tée d’un cran au plan fé­dé­ral, quand Har­per, lors des élec­tions de l’au­tomne der­nier, a dé­ci­dé de jouer à son tour la carte de l’iden­ti­té me­na­cée en mon­tant en épingle le cas – il est vrai sur­réa­liste – d’une femme qui exi­geait de ve­nir à sa cé­ré­mo­nie d’en­trée dans la ci­toyen­ne­té ca­na­dienne en voile in­té­gral. Re­prise des hos­ti­li­tés. Drain­ville s’en étrangle en­core : « Fran­che­ment ! est-il anor­mal de de­man­der à une per­sonne de mon­trer son vi­sage le jour où elle de­vient ci­toyenne du pays qui l’ac­cueille ? » « Pour­quoi ins­tru­men­ta­li­ser un cas qui est une ex­cep­tion, si­non pour ten­ter une fois de plus de tout jouer sur la peur de l’is­lam ? » note, de son cô­té, Bouaz­zi.

Ne ju­geons ni les uns ni les autres. Con­ten­tons-nous de consta­ter qu’on est, jusque-là, en pays connu. Et qu’on ne l’est plus du tout quand on re­garde com­ment Tru­deau a gé­ré l’af­faire. Lui a cam­pé sur une seule ligne, in­ex­plo­rée, à notre connais­sance, en Eu­rope, où elle se­rait consi­dé­rée comme dé­li­rante : li­ber­té tous azi­muts, on n’in­ter­dit rien à per­sonne, le ni­qab on s’en fiche, ce n’est pas une ques­tion, on va de l’avant. Et il est al­lé de l’avant sans

Le Pre­mier mi­nistre a son man­tra : “La di­ver­si­té est une bé­né­dic­tion.”

plus se pré­oc­cu­per du fa­meux dé­bat, au nom d’un mul­ti­cul­tu­ra­lisme to­ta­le­ment as­su­mé (et, entre pa­ren­thèses, in­ven­té ja­dis par son père) : le Ca­na­da est un pays de toutes les cou­leurs, « la di­ver­si­té […] est une bé­né­dic­tion ». Tout le reste a sui­vi. Il y a eu la for­ma­tion du gou­ver­ne­ment le plus di­ver­si­fié de l’his­toire du pays (dont une Amé­rin­dienne, une an­cienne ré­fu­giée af­ghane, deux per­sonnes han­di­ca­pées et quatre si­khs – c’est-à-dire plus que dans le gou­ver­ne­ment in­dien, notent les connais­seurs). Il y a eu la dé­ci­sion, en dé­cembre, à peu près au mo­ment même où, de l’autre cô­té de la fron­tière, Trump vou­lait in­ter­dire le sol des Etats-Unis à tout mu­sul­man, de re­ce­voir 25 000 ré­fu­giés sy­riens, que le Pre­mier mi­nistre est al­lé ac­cueillir lui-même à l’aé­ro­port en ou­vrant les bras. Il y a eu toutes ces images que ce roi de la com adore don­ner de lui : « Jus­tin » avec un fou­lard sur la tête al­lant prier avec des si­khs ; « Jus­tin » po­sant pour des sel­fies avec des femmes voi­lées; et même « Jus­tin » en ka­mis, la longue tu­nique blanche tra­di­tion­nelle, priant dans une mos­quée au mi­lieu d’une foule de fi­dèles. L’image date du temps où il était dans l’op­po­si­tion, mais elle est res­sor­tie en jan­vier der­nier. On ima­gine l’ef­fet qu’elle au­rait pro­duit par­tout ailleurs dans le monde oc­ci­den­tal. Un néo­con­ser­va­teur amé­ri­cain ne s’est d’ailleurs pas pri­vé de la dif­fu­ser en po­sant cette ques­tion an­gois­sée : « Le jeune Tru­deau est-il mu­sul­man? » Au Ca­na­da, pas grand monde n’a re­le­vé, sauf quelques twit­tos far­ceurs qui ont ba­lan­cé sur le ré­seau une autre pho­to de leur Pre­mier mi­nistre, sor­tant d’un train cette fois, et as­sor­tie de cette lé­gende : « Se­rait-il aus­si se­crè­te­ment contrô­leur des che­mins de fer ? » Et de­puis le dé­bat, le fa­meux dé­bat qui nous hante en­core tant ici, est re­tom­bé comme un souf­flé, comme sou­dain da­té, d’un autre âge.

Est-ce pour au­tant que tout est ré­glé? di­ront les scep­tiques. Est-ce pour au­tant que les ten­sions iden­ti­taires ont dis­pa­ru, comme par mi­racle ? L’op­ti­misme béat du Pre­mier mi­nistre n’es­til pas plu­tôt le symp­tôme d’un dé­ni de réa­li­té et la preuve que son pays est de­ve­nu ce­lui des « Bi­sou­nours », comme a lâ­ché Mme Le Pen, très co­lère après une vi­site ca­na­dienne ca­la­mi­teuse du­rant la­quelle ab­so­lu­ment au­cun res­pon­sable de pre­mier plan n’a ac­cep­té de la ren­con­trer ? Tout ce que l’on peut dire, c’est que, lors de notre propre pé­ré­gri­na­tion, on n’a été frap­pé par au­cun tsu­na­mi de ni­qabs ni de sa­la­fistes hir­sutes dans les rues des villes, mais qu’on ne pou­vait croi­ser un im­mi­gré ve­nu de par­tout au monde qui ne chante les louanges de son pays d’adop­tion et de son nou­veau chef avec une ar­deur qui ti­re­rait des larmes à M. Fin­kiel­kraut. On a en­core dans l’oreille les hur­le­ments de joie pa­trio­tique de Ka­li, un chauf­feur de taxi, ori­gi­naire du Ma­roc, qui est ar­ri­vé au « pays de l’érable » il y a trois dé­cen­nies et n’en par­ti­rait pour rien au monde. « Mais en Eu­rope ? ose-t-on, pour ten­ter la contra­dic­tion, vous n’au­riez pas eu ça ? » Ça le fait hur­ler de plus belle : « Vous plai­san­tez? Mon frère est en Bel­gique de­puis qua­rante-cinq ans, ses en­fants et ses pe­tits-en­fants sont nés en Bel­gique, et on lui de­mande en­core ses pa­piers ! » Ici, la po­lice ne les lui a ja­mais de­man­dés, sauf une fois, mais elle s’est ex­cu­sée parce que c’était une er­reur.

Tru­deau is in­clu­sive », il est « in­cluant », disent les com­men­ta­teurs, c’est sa ligne de force. Il a l’art de faire en­trer dans la com­mu­nau­té ceux qui, pour une rai­son ou une autre, s’en sen­taient à l’écart et, par ailleurs, a l’art de le faire avec un chic qui n’est qu’à lui. Les fé­mi­nistes l’adorent parce qu’il a fait sau­ter les res­tric­tions à l’avor­te­ment mises en place par le gou­ver­ne­ment pré­cé­dent, parce qu’il a fait un gou­ver­ne­ment ab­so­lu­ment pa­ri­taire, mais aus­si pour l’im­pa­rable pe­tite for­mule avec la­quelle il l’a dé­fen­du. A une jour­na­liste qui lui de­man­dait quel be­soin il avait eu de mettre au­tant de femmes que d’hommes dans son ca­bi­net, il a sim­ple­ment ré­pon­du : « Be­cause we are in 2015 » (« parce que nous sommes en 2015 »).

Les dé­fen­seurs des droits LGBT l’adorent parce qu’il vient de faire pas­ser une loi pour pro­té­ger les trans­genres contre les agres­sions, et aus­si parce qu’il de­vrait être, en juillet pro­chain, le pre­mier chef de gou­ver­ne­ment du Ca­na­da à par­ti­ci­per à une Gay Pride.

Et les jeunes, por­tés sur la fu­mette ici comme ailleurs, en at­tendent beau­coup parce qu’il a pro­mis une loi pour lé­ga­li­ser la consom­ma­tion de can­na­bis. Là en­core, no­tons, dans un sou­pir, le fos­sé creu­sé entre notre vieux pays et le sien. En France, les quelques mal­heu­reux res­pon­sables qui osent une phrase prô­nant une autre ap­proche d’une pra­tique pour­tant aus­si ré­pan­due que la consom­ma­tion de ba­guettes risquent le lyn­chage im­mé-

diat : com­ment oser pré­ci­pi­ter ain­si la jeu­nesse dans l’en­fer de la drogue ? Lui a pro­mis la loi avec un ar­gu­men­taire d’un prag­ma­tisme en bé­ton : il faut lé­ga­li­ser ce com­merce tout sim­ple­ment parce que « la pro­hi­bi­tion ne marche pas » et « en­gorge les tri­bu­naux », et aus­si pour évi­ter que les pro­fits de tra­fic ne « tombent dans les mains de cri­mi­nels ». On no­te­ra ce­pen­dant qu’il n’est pas le pre­mier sur le conti­nent à avan­cer dans cette voie : l’Uru­guay et plu­sieurs Etats des Etats-Unis l’y ont pré­cé­dé. On no­te­ra aus­si que le pro­jet n’en est qu’au stade de la pro­messe de cam­pagne et que sa concré­ti­sa­tion est en­core loin. Ce­la n’est pas si simple à mettre en oeuvre, la lé­ga­li­sa­tion d’une sub­stance jusque-là in­ter­dite. Qui se­ra au­to­ri­sé à la vendre? Qui pro­dui­ra ? Une ré­gie ca­na­dienne des ha­schichs? Des pro­duc­teurs pri­vés ? Pour l’heure l’exa­men de toutes ces ques­tions a été re­mis à une « com­mis­sion d’ex­perts », le genre d’ins­ti­tu­tion qui peut ou­vrir la voie à tout : un mon­tage am­bi­tieux ou un en­ter­re­ment de pre­mière classe.

C’est tout le pro­blème du per­son­nage. Son op­ti­misme char­meur ne se­ra-t-il qu’un beau mi­roir aux alouettes ? Un coup de com fu­gace qui ne dé­bou­che­ra sur rien? Tru­deau, on l’a dit, mise tout pour l’ins­tant sur l’« in­clu­sive ». Qu’en se­ra-t-il quand il fau­dra tran­cher, c’est-à-dire, par dé­fi­ni­tion, prendre un par­ti et donc en ex­clure un autre ?

Sur le plan éco­no­mique, il a joué la carte du dé­fi­cit. Ça lui a per­mis de bais­ser les im­pôts des classes moyennes, de sub­ven­tion­ner des tra­vaux d’in­fra­struc­tures. L’idée est évi­dem­ment, se­lon le vieux prin­cipe key­né­sien, de sti­mu­ler l’éco­no­mie et donc, in fine, d’at­tendre la crois­sance in­duite par l’ar­gent in­jec­té pour ren­flouer les caisses. Qu’en se­rat-il si cette re­lance échoue et qu’il faut com­bler les trous de plus en plus pro­fonds? Ne fau­dra-t-il pas prendre l’ar­gent quelque part, et donc mé­con­ten­ter, dé­ci­der, se fâ­cher ?

On l’a dit, Har­per, le pré­dé­ces­seur, était l’ami des grands pé­tro­liers et pen­chait du cô­té du cli­ma­tos­cep­ti­cisme. Il avait car­ré­ment fait sor­tir le pays du pro­to­cole de Kyo­to. Tru­deau a dé­ci­dé de le re­peindre en vert. Si­tôt après son élec­tion, il a fait une ap­pa­ri­tion triom­phale à la COP21 de Pa­ris sur l’air de « Ca­na­da is back », l’ex-mau­vais élève est de re­tour. C’était ha­bile. Ça a ser­vi son image in­ter­na­tio­nale et ça lui a per­mis au pas­sage de né­go­cier des ob­jec­tifs de ré­duc­tion de gaz à ef­fet de serre très mo­destes. Peut-il lâ­cher le pé­trole pour au­tant, dans un pays qui vit aus­si de l’ex­ploi­ta­tion, par ailleurs par­ti­cu­liè­re­ment pol­luante, des sables bi­tu­mi­neux? Et com­ment avoir l’air de lais­ser tom­ber Fort McMur­ray, la ca­pi­tale de l’or noir, si­tuée dans l’Al­ber­ta, au mo­ment où la ville sort à peine d’un gi­gan­tesque in­cen­die de fo­rêt qui a failli la dé­truire? Di­lemme sha­kes­pea­rien mo­derne qui prend ces temps-ci la forme très pro­saïque d’un pi­pe­line. Il en faut un nou­veau pour sor­tir le pré­cieux li­quide de l’Al­ber­ta et le vendre à l’étran­ger. Par où le pas­ser? On a pen­sé au Sud, pour al­ler jus­qu’au Texas, mais Oba­ma a re­fu­sé. L’Ouest ? C’est la Co­lom­bie-Bri­tan­nique qui s’est dres­sée en co­lère parce que le mau­dit tuyau souille­rait des zones pro­té­gées et des ré­serves au­toch­tones. Alors l’Est, c’est-à-dire le Qué­bec? C’est en­vi­sa­geable, mais pas simple non plus : un des points de sor­tie ma­ri­time en­vi­sa­gés pour le fâ­cheux tube ar­rive juste à un en­droit qui sert de pou­pon­nière aux bé­bés bé­lu­gas, ce qui n’est pas ter­rible quand on fonde tout sur une image de gen­til. L’af­faire n’est pas neuve. Elle traîne de­puis des an­nées et tient de la pa­tate chaude, mais tout le monde se de­mande com­ment « Jus­tin » va la gé­rer, puis­qu’il l’a en main. Tout le monde se le de­mande d’ailleurs pour toutes les autres qui vont né­ces­sai­re­ment s’ac­cu­mu­ler. C’est le grand jeu du mo­ment. Jus­qu’à quand l’élé­gant équi­li­briste va-t-il te­nir sur son fil de chance ? Les conser­va­teurs rap­pellent que même Har­per était po­pu­laire au dé­but de son man­dat. La presse guette le faux pas (voir en­ca­dré ci-des­sus). Et la plu­part des Ca­na­diens qu’on in­ter­roge disent : « Pour l’ins­tant, on est tou­jours contents de lui. » Après sept mois au pou­voir, on en connaît beau­coup d’autres qui trou­ve­raient dé­jà ça pas si mal. (1) De 1968 à 1984, avec une in­ter­rup­tion de neuf mois en 1979-1980. (2) Pour com­prendre les en­jeux des sables bi­tu­mi­neux de l’Al­ber­ta : « Fort McMo­ney », le web-do­cu­men­taire réa­li­sé en 2013 par le jour­na­liste fran­çais Da­vid Du­fresne. A voir sur www.fortmc­mo­ney.com/#/fortmc­mo­ney

Le 4 no­vembre 2015, le nou­veau Pre­mier mi­nistre pré­sente son gou­ver­ne­ment : di­ver­si­té et res­pect strict de la pa­ri­té hommes-femmes.

En vi­site à la ré­serve des Tsuu T’ina le 4 mars 2016, le Pre­mier mi­nistre a été ho­no­ré d’une coiffe cé­ré­mo­nielle.

Avec la com­mu­nau­té sikh lors de la fête de Vai­sa­khi sur la col­line du Par­le­ment à Ot­ta­wa le 11 avril 2016.

Le can­di­dat Tru­deau ar­rive à Mon­tréal avec son équipe de cam­pagne, le 19 oc­tobre 2015, le jour des élec­tions lé­gis­la­tives.

Le Pre­mier mi­nistre à Fort McMur­ray le 13 mai 2016 en sou­tien à la po­pu­la­tion. Un violent feu de fo­rêt a dé­truit une par­tie de la ca­pi­tale pé­tro­lière de l’Al­ber­ta.

A la Gay Pride de To­ron­to le 28 juin 2015. En juillet 2016, Jus­tin Tru­deau de­vrait être le pre­mier chef de gou­ver­ne­ment à par­ti­ci­per à cet évé­ne­ment.

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