L’EN­FER QUO­TI­DIEN SOUS DAECH

Chasse aux che­veux courts, aux pan­ta­lons trop ser­rés, aux té­lé­phones, aux an­ti­qui­tés et à l’al­pha­bet la­tin... Ré­cit de la vie dé­li­rante que mènent au jour le jour les ha­bi­tants de Mos­soul, où les exé­cu­tions se mul­ti­plient

L'Obs - - La Une - DE NOTRE EN­VOYÉ SPÉ­CIAL CHRISTOPHE BOLTANSKI

U n bour­don­ne­ment vient trouer le si­lence mi­né­ral. Sur­gi de l’ouest, le chas­seur bom­bar­dier e ec­tue dans le ciel cou­chant des tours amples, puis de plus en plus ser­rés. D’abord loin­tain, le bruit sourd et mo­no­tone enfle, s’at­té­nue, re­vient, avec, à chaque fois, da­van­tage de force. Sou­dain, un boum re­ten­tit. Un coup sec, puis­sant. Pas de fu­mée vi­sible. L’ex­plo­sion se confond avec la pous­sière qui en­ve­loppe un pay­sage de terre sèche. La flé­chette grise dis­pa­raît par où elle est ve­nue en lais­sant der­rière elle un li­sé­ré lai­teux.

« C’est comme ça nuit et jour, pré­vient Mgr Thi­mo­thius Mous­sa alS­ha­mi, un évêque au vi­sage brous­sailleux et sou­riant en­ser­ré dans une ca­puche noire bro­dée pa­reille à la coi e d’un nour­ris­son. Par­fois, les bom­bar­de­ments font trem­bler nos murs. » Il en faut da­van­tage pour ébran­ler son mo­nas­tère, l’un des plus an­ciens du monde chré­tien. Sem­blable à un nid d’aigle avec ses rem­parts de pierres et ses fe­nêtres per­cées en meur­trières, il épouse le som­met cou­leur sienne du dje­bel Ma­q­loub, la « mon­tagne ren­ver­sée », ap­pe­lée ain­si à cause de sa tec­to­nique tour­men­tée. Si­tué aux confins des zones de peu­ple­ment kurde et arabe, l’édi­fice, bap­ti­sé Mar Mat­ta, du nom de son fon­da­teur, saint Matthieu, un er­mite sy­riaque du siècle, sur­plombe l’un des prin­ci­paux champs de ba­taille d’Irak. Au pied du mas­sif s’étend la val­lée de Ni­nive. Au mi­lieu, mas­quée par la brume, se trouve Mos­soul, ca­pi­tale de l’Etat is­la­mique (EI). « Quatre ki­lo­mètres nous sé­parent du front, mais Daech n’est ja­mais par­ve­nu jus­qu’ici, se fé­li­cite le pré­lat en égre­nant son cha­pe­let. Dieu et les pesh­mer­gas nous pro­tègent. »

A l’en­trée du sanc­tuaire, un com­bat­tant kurde, en treillis de l’US Ar­my, monte une garde non­cha­lante de­vant une bar­rière et un éle­vage de la­pins. Ré­duite à sept moines, cette com­mu­nau­té sy­riaque or­tho­doxe est sur­tout dé­fen­due par les avions de la coa­li­tion et une longue tran­chée qui court en contre­bas, flan­quée de rem­blais et de pro­jec­teurs. Les dji­ha­distes tirent, de temps à autre, des obus de mor­tier. Sur la route en la­cet qui mène à Mar Mat­ta, on capte leur radio, Al-Bayan. Une sta­tion FM qui di use de­puis Mos­soul des chants guer­riers en­ton­nés d’une voix guille­rette : « Oh ! Les ka­ti­bas, ter­ro­ri­sez l’en­ne­mi. Oh ! Les Lions d’Al­lah, ré­sis­tez ! Tout le monde doit en­tendre notre Al­la­hou ak­bar ! »

A la nuit tom­bante, une fois la nappe de cha­leur dis­si­pée, les pre­mières lueurs de la ci­té ap­pa­raissent. Ce sont d’abord quelques éclats dis­per­sés, puis des mil­liers d’épingles qui scin­tillent à l’ho­ri­zon. A la ju­melle, on aper­çoit même un feu pas­sant au vert au centre d’une ave­nue. Mos­soul forme un lo­sange lu­mi­neux éti­ré le long du Tigre. « Avant, elle était beau­coup plus éclai­rée », as­sure Elias Saa­doun, le chau eur du mo­nas­tère. Se­lon lui, des quar­tiers en­tiers de l’ag­glo­mé­ra­tion sont pri­vés d’élec­tri­ci­té. Il converse par­fois avec cer­tains de ses ha­bi­tants. « Des amis mu­sul­mans, pré­cise-t-il. On était en­semble à l’ar­mée. » L’Etat is­la­mique ayant cou­pé les ré­seaux de té­lé­pho­nie mo­bile, ils doivent se rendre sur une col­line proche d’ici pour l’ap­pe­ler. « Ils me disent que la si­tua­tion est très mau­vaise, qu’ils manquent de tout. Ils vou­draient par­tir, mais Daech les en em­pêche. »

PILLAGE ET BON­BONS

Voi­là main­te­nant deux ans, jour pour jour, que l’or­ga­ni­sa­tion is­la­miste contrôle la deuxième plus grande ville du pays après Bag­dad. Une conquête e ec­tuée presque sans coup fé­rir, le 10 juin 2014. Trois se­maines plus tard, c’est du haut de la chaire de la grande mos­quée que le lea­der Abou Ba­kr al-Bagh­da­di a pro­cla­mé son ca­li­fat de la ter­reur. Bâ­tie au­tour des ruines de l’an­tique Ni­nive, cette mé­tro­pole de 2 mil­lions d’ha­bi­tants comp­tait jusque-là une ma­jo­ri­té arabe sun­nite, mais aus­si de mul­tiples mi­no­ri­tés, chal­déenne, ar­mé­nienne, kurde, tur­co­mane, chiite…« C’était le coeur de la chré­tien­té en Irak », sou­pire Mgr Thi­mo­thius, qui dit igno­rer le sort ré­ser­vé à ses nom­breuses églises. As-Sa­ha, le couvent des do­mi­ni­cains, au­rait été dé­truit dé­but mai. D’autres lieux de culte chré­tiens ser­vi­raient de pri­son ou de com­mis­sa­riat.

Fa­rès You­nan Sar­man campe, avec sa mère im­po­tente et ses deux soeurs, dans une cel­lule de Mar Mat­ta. Au­pa­ra­vant, ce sy­riaque vi­vait à Mos­soul et sillon­nait le pays avec son ca­mion pour vendre ses olives. Les com­bat­tants de Daech, a rme-t-il, ont été ac­cueillis en li­bé­ra­teurs. Il se sou­vient de la joie de la po­pu­la­tion d’être dé­li­vrée d’une ar­mée iden­ti­fiée aux chiites, ma­jo­ri­taires dans le reste du pays, des ar­tères dé­bar­ras­sées à coups de pel­le­teuse de leurs murs an­ti­ex­plo­sion et de leurs blocs de bé­ton dis­po­sés en chi­cane, des ca­davres de po­li­ciers lais­sés dans les rues à titre d’exemple. « Les gens dan­saient de­vant les com­bat­tants de Daech, ils leur o raient des bon­bons ou tuaient le mou­ton en leur honneur. Ils se pré­pa­raient aus­si au pillage. »

Un ma­tin, il dé­couvre la lettre « N » peinte sur sa porte. « N » comme « Na­za­réen », un terme du Co­ran qui sert à dé­si­gner les chré­tiens. Il ap­prend que l’un de ses voi­sins, un em­ployé des pé­troles, convoite son lo­ge­ment. « Il vou­lait le don­ner à son fils qui ve­nait de se ma­rier. » Il as­siste à la des­truc­tion des croix et des sta­tues de la Vierge ju­chées au-des­sus des églises. Le 17 juillet 2014, l’EI an­nonce que les chré­tiens ont vingt-quatre heures pour se conver­tir à l’is­lam ou quit­ter la ville, sous peine de mort. Le len­de­main, Fa­rès prend la route avec sa mère et ses soeurs. Au der­nier bar­rage, ils sont dé­pouillés de leurs ob­jets de va­leur par les dji­ha­distes. « Ils ont même pris ma clé. Ils ont dit que ma mai­son ap­par­te­nait do­ré­na­vant à l’Etat is­la­mique. »

LE MU­SÉE EN TRI­BU­NAL

Lors d’une nou­velle pous­sée de Daech vers le nord, My­riam (1) prend la fuite trois se­maines plus tard, en même temps que tous les autres chré­tiens de son vil­lage de Ka­ram Leish. « On a tout lais­sé, ra­conte-t-elle. On est par­tis avec seule­ment nos ha­bits sur le dos. » Elle tra­vaillait comme conser­va­trice au mu­sée de Mos­soul. Un bâ­ti­ment sac­ca­gé. Des dé­mo­li­tions

fil­mées et mises en ligne comme au­tant de hauts faits. Les images di usées en fé­vrier 2015 montrent des bandes d’ico­no­clastes en che­mise af­ghane qui at­taquent à coups de masse et de mar­teau pi­queur des sta­tues et bas-re­liefs da­tant des pé­riodes as­sy­rienne ou hel­lé­nique. Beau­coup de co­pies en plâtre, la plu­part des ori­gi­naux ayant été trans­fé­rés à Bag­dad à par­tir de 2003. « Mais il res­tait 110 pièces mas­sives et in­trans­por­tables », se la­mente-t-elle.

Le mu­sée a été trans­for­mé en tri­bu­nal de la cha­ria. On y col­lec­tionne do­ré­na­vant les mises à mort, les am­pu­ta­tions et autres sé­vices. Les châ­ti­ments pleuvent. En pre­mier lieu contre les femmes. Sur­prises avec un hi­jab pas as­sez long ou des mains dé­nu­dées, elles en­courent la cra­vache. « Chaque par­celle du corps doit être re­cou­verte », in­dique My­riam. Même dis­si­mu­lées sous les trois couches de voile obli­ga­toires, elles doivent sur­veiller leur com­por­te­ment. « Si tu éclates de rire en pu­blic, c’est cent coups de fouet », rap­porte la conser­va­trice ré­fu­giée à Er­bil, la ca­pi­tale de la ré­gion du Kur­dis­tan.

Cette fu­reur dé­vas­ta­trice n’épargne pas les lieux saints mu­sul­mans. Au nom du re­fus de toute forme d’ido­lâ­trie, les mau­so­lées des pro­phètes Yu­nès (Jo­nas), Chîth (Seth) et Jir­gis (saint Georges) sont dy­na­mi­tés dès juillet 2014. En dé­cembre de la même an­née, c’est au tour de la bi­blio­thèque de l’uni­ver­si­té de par­tir en fu­mée. Maan al-Za­ka­riya, 72 ans, pleure la mort de sa ville, à la­quelle il a consa­cré un dic­tion­naire his­to­rique. « C’était le car­re­four de toutes les ci­vi­li­sa­tions, le ber­ceau de l’écri­ture ! » s’écrie cet in­tel­lec­tuel sun­nite. La veille de la chute de Mos­soul, il a fi­lé lui aus­si vers le nord. Il n’a pu em­por­ter qu’une poi­gnée d’ou­vrages. « Les ma­nus­crits très an­ciens de mon grand-père ont été brû­lés lors d’un au­to­da­fé pu­blic. »

Au­jourd’hui, rares sont ceux qui par­viennent à sortir de la nasse. Pour ses ha­bi­tants, Mos­soul est de­ve­nu une vaste pri­son. Après plu­sieurs ten­ta­tives avor­tées, Mo­ham­med, 21 ans, a réus­si à s’éva­der, il y a deux mois, ca­ché à l’ar­rière d’un ca­mion. Il lui a fal­lu vingt­deux jours pour re­joindre Er­bil, à l’is­sue d’un très long pé­riple, via la Sy­rie voi­sine. Par peur de re­pré­sailles contre les siens, il ne veut pas être pho­to­gra­phié ni don­ner son nom de fa­mille. Etu­diant en in­for­ma­tique, de confes­sion sun­nite, il ha­bi­tait le centre-ville, près de l’uni­ver­si­té. Il n’al­lait plus à ses cours et évi­tait de cir­cu­ler dans les rues. Il dé­crit un sys­tème de plus en plus ré­pres­sif, san­glant, jus­qu’à l’ab­surde, comme une ma­chine de­ve­nue folle.

Il n’a été ar­rê­té qu’une seule fois. En oc­tobre der­nier. Par une pa­trouille de la His­bah, la po­lice re­li­gieuse. « Ma barbe n’était pas as­sez longue. Ils m’ont em­me­né dans une église qui leur sert de com­mis­sa­riat, près du vieux souk. » Verdict ? Qua­rante coups de fouet. Les ha­bi­tants doivent aus­si por­ter des che­veux longs, des pan­ta­lons larges et cou­pés à mi-mol­let, à l’ins­tar de leurs maîtres. « Afin d’échap­per aux drones, ils es­saient de se fondre dans la masse et obligent tout le monde à leur res­sem­bler », ex­pli­quet-il. Pour les mêmes rai­sons, les dji­ha­distes se dé­placent en taxi plu­tôt qu’avec leurs vé­hi­cules et changent ré­gu­liè­re­ment de do­mi­cile « car ils savent que la coa­li­tion met par­fois trois à quatre se­maines avant de va­li­der une cible ».

ÉPOUX DÉ­CLA­RÉS ADULTÈRES

Ces der­niers temps, l’avia­tion oc­ci­den­tale s’en prend aux dé­pôts d’ar­gent dans le but d’as­sé­cher les fi­nances du groupe ter­ro­riste. Plu­sieurs éta­blis­se­ments ont été dé­truits : la Banque cen­trale, l’agence Al-Ra­fi­dain 112, la Ra­chid Bank, la banque Wa­lid... Se­lon Mo­ham­med, ces raids aé­riens pro­voquent des dom­mages consi­dé­rables. No­tam­ment hu­mains. « A la mi-no­vembre 2015, un mis­sile a at­teint une mai­son où Daech en­tre­po­sait des ex­plo­sifs dans le quar­tier de Sab’atash Ta­mouze. Il y a eu une cin­quan­taine de morts. »

“Si tu éclates de rire en pu­blic, c’est cent coups de fouet.” My­riam, conser­va­trice du mu­sée

En mars, peu avant son dé­part, nou­velles frappes. Cette fois contre son uni­ver­si­té. Plu­sieurs dé­par­te­ments sont tou­chés, dont ce­lui du gé­nie ci­vil. « On y fa­bri­quait des armes », af­firme l’étu­diant. En­core des vic­times dites col­la­té­rales. « Quatre ou cinq », d’après lui. Dont le doyen de sa fa­cul­té et son épouse.

Plus les bom­bar­de­ments s’in­ten­si­fient, plus les par­ti­sans de Daech se montrent im­pla­cables. « Ils se cachent quand ils en­tendent un drone. Après, ils se vengent sur la po­pu­la­tion. » Les exé­cu­tions de­viennent rou­ti­nières. « Beau­coup de gens sont dé­ca­pi­tés sim­ple­ment parce qu’ils pos­sèdent un té­lé­phone por­table. On les ac­cuse de trans­mettre des ren­sei­gne­ments à la coa­li­tion. » Mo­ham­med évite d’as­sis­ter à ces shows ma­cabres. « La der­nière fois, c’était en jan­vier. Il s’agis­sait d’un couple ac­cu­sé d’adul­tère parce qu’ils avaient été ma­riés de­vant un cheikh tra­di­tion­nel, sans l’ac­cord de Daech. » L’homme et la femme ont été la­pi­dés au stade AlJa­zair, sur la rive gauche.

RÉ­SIS­TANTS DE L’IN­TÉ­RIEUR

La vie quo­ti­dienne se dé­grade ra­pi­de­ment. « Tout est très cher, et l’ar­gent manque », in­siste-t-il. Il n’y a au­cune ac­ti­vi­té éco­no­mique, et voi­là dix-huit mois que les fonc­tion­naires ne per­çoivent au­cun sa­laire de Bag­dad. Un tir contre un trans­for­ma­teur a en­traî­né une panne gé­né­rale. « De­puis, on n’a plus que deux heures d’élec­tri­ci­té par jour. » Dans le même temps, la liste des in­ter­dits ne cesse de s’al­lon­ger. Ré­cem­ment, pour mieux contrô­ler les es­prits, la po­lice re­li­gieuse a en­tre­pris de confis­quer les dé­co­deurs sa­tel­lite.

Les Mos­sou­liotes sup­portent de plus en plus mal le joug is­la­miste. Sont-ils pour au­tant en­clins à la ré­volte ? Le jeune homme en doute : « Les gens sont ter­ri­fiés. » Mal­gré les pri­va­tions, les dji­ha­distes conservent aus­si dans cette ville très conser­va­trice de nom­breux par­ti­sans. « Ils se concentrent sur les jeunes et les pauvres. C’est du la­vage de cer­veau. » Ils jouent en par­ti­cu­lier sur la peur de l’après. Leur dé­par­te­ment mé­dias pro­jette dans les quar­tiers, sur des écrans géants, des images des exac­tions com­mises l’an der­nier par les mi­lices chiites lors de la re­prise de Ti­krit.

Athil al-Nu­jai­fi pa­rie quant à lui sur un sou­lè­ve­ment de la po­pu­la­tion. « Mos­soul ne peut être li­bé­ré que par ses ha­bi­tants », mar­tèle son ex-gou­ver­neur. Chas­sé du pou­voir par Daech, ce grand no­table arabe, long­temps baas­siste, a éta­bli son siège au En­glish Vil­lage, un luxueux com­plexe ré­si­den­tiel à Er­bil, avec ber­lines, gardes, por­tique mé­tal­lique et pu­pitre pour ses dis­cours de­vant la presse. De­puis son exil do­ré, il a le­vé une ar­mée pri­vée de quatre mille hommes et af­firme dis­po­ser de « cel­lules » à l’in­té­rieur de la ville prêtes à l’ac­tion et qui le ren­seignent ré­gu­liè­re­ment.

L’EI com­mence, se­lon lui, à être à court d’ar­gent. « Ses com­bat­tants ne touchent plus que 50 dol­lars par mois, dit-il. Au dé­but, ils étaient payés dix fois plus. » Pour le­ver des fonds, l’or­ga­ni­sa­tion re­court à toutes sortes de moyens. Elle loue les nom­breux lo­ge­ments in­oc­cu­pés aux cen­taines de mil­liers de ré­fu­giés sun­nites qui ont fui les com­bats à Ra­ma­di, Ti­krit et, main­te­nant, Fal­lou­ja. Elle re­vend aus­si aux en­chères sur les bords du Tigre, près des ponts Qa­dim et Jou­mou­riya, les biens vo­lés aux chré­tiens, po­li­ciers ou mi­li­taires. Der­niè­re­ment des graf­fi­tis se­raient ap­pa­rus sur les murs de la ville. Des « M », tra­cés fur­ti­ve­ment la nuit ve­nue, qui si­gni­fient mou­ka­wa­ma, « ré­sis­tance ». Athil al-Nu­jai­fi s’en dé­clare convain­cu : ses ex-ad­mi­nis­trés sont mûrs pour se re­bel­ler « à condi­tion d’avoir la ga­ran­tie qu’il n’y au­ra pas d’actes de ven­geance ou d’af­fron­te­ments sec­taires après la chute de leurs op­pres­seurs ».

Une le­vée de terre en tra­vers de la route, une ca­se­mate com­po­sée de par­paings et de sacs de sable, une poi­gnée de sol­dats écra­sés par la cha­leur. L’as­saut

“Ils ont sup­pri­mé le signe plus parce que c’est une croix !” Un ex-fonc­tion­naire

contre la ca­pi­tale de l’Etat is­la­mique par­ti­ra de ce poste avan­cé, si­tué à 50 ki­lo­mètres plus au sud, en­tou­ré de vil­lages fan­tômes et d’herbe rase. « Ça pren­dra du temps, pré­vient le ca­pi­taine Hay­dar de la 91e bri­gade de l’ar­mée ira­kienne. Car entre ici et Mos­soul, il y a beau­coup de lo­ca­li­tés. » Tout pa­raît calme, mais on ap­prend que près de là un obus chi­mique vient d’être ti­ré sur un autre point du front. Du chlore ou du gaz mou­tarde, des armes ar­ti­sa­nales de plus en plus uti­li­sées par Daech. L’en­ne­mi se ré­vèle d’au­tant plus dan­ge­reux qu’il est « très af­fai­bli », se­lon l’of­fi­cier. En deux ans, l’EI a cé­dé 45% du ter­rain qu’il oc­cu­pait en Irak.

Ma­kh­mour, le chef-lieu voi­sin, est de­ve­nu « le QG des forces char­gées de li­bé­rer Mos­soul », pro­clame le gé­né­ral ira­kien Fi­ras Ba­shar. Aux 4 500 hommes dé­pê­chés par Bag­dad, équi­pés de Hum­mer ru­ti­lants, s’ajoutent des mil­liers de pesh­mer­gas, des tri­bus arabes or­ga­ni­sées en mi­lice et 200 ma­rines amé­ri­cains très dis­crets, re­grou­pés dans une base hé­ris­sée d’an­tennes, sur­nom­mée par dé­ri­sion « Co­ca-Co­la ». Une force qui a per­mis de re­con­qué­rir plu­sieurs vil­lages ces der­niers mois mais in­suf­fi­sante pour s’em­pa­rer d’une ci­té de 2 mil­lions d’ha­bi­tants, dé­fen­due par près de 10 000 dji­ha­distes. LES MATHS DE LA TER­REUR Plus au nord, le camp de Di­ba­ga ex­plose avec ses 4 000 Arabes sun­nites en­tas­sés dans des cases bâ­ties à l’iden­tique. Avec le temps, des car­rés de par­paings, re­cou­verts de tôle on­du­lée, ont rem­pla­cé les tentes en toile. Un don des Emi­rats arabes unis. A chaque avan­cée de la coa­li­tion, les dé­pla­cés ve­nus de la plaine af­fluent par cen­taines dans ce centre d’ac­cueil. Faute de place, les der­niers ar­ri­vants campent dans la mos­quée. Par­mi eux, Wad­bane et Mou­rad, 24 ans cha­cun. Pour échap­per à Daech, les deux amis ont, cinq jours plus tôt, quit­té leur ha­meau de Tel Nas­ser, aban­don­né leurs proches, tra­ver­sé le Tigre à la nage et fran­chi un champ de mines.

Le pre­mier a dé­ci­dé de par­tir après avoir re­çu dix coups de bâ­ton dans le dos. Son crime ? Un pan­ta­lon de jog­ging ju­gé trop ser­ré et un sigle im­pri­mé en lettres la­tines sur son tee-shirt. Un ha­bille­ment qu’il a te­nu à en­dos­ser pour son éva­sion. « On était pu­nis pour un rien. On n’avait pas le droit de fu­mer, s’in­surge-t-il. Et on mou­rait de faim. » Le se­cond, une cas­quette ka­ki vis­sée à l’en­vers, a dû s’ac­quit­ter d’une amende de 3 000 dol­lars pour se faire par­don­ner son pas­sé de sol­dat.

« Après mon dé­part, ils ont fouet­té mon frère et pris notre mai­son », ra­conte Mou­rad. Heu­reu­se­ment, il avait em­por­té son por­table. « Je le ca­chais dans le ta­bleau élec­trique. » A Tel Nas­ser, cinq ha­bi­tants ont été exé­cu­tés parce qu’ils avaient été trou­vés avec un té­lé­phone do­té d’une carte SIM. « Tout le vil­lage doit as­sis­ter à l’exé­cu­tion, même la fa­mille. Ils dé­ploient leur dra­peau, tirent une balle dans la tête du condam­né, puis lisent une sou­rate du Co­ran. Ils pré­tendent agir au nom de l’is­lam, mais ils n’y connaissent rien. » Mou­rad dit vou­loir ré­in­té­grer l’ar­mée na­tio­nale pour se « battre ».

Dans une des mai­sons du camp, sept gar­çons sont as­sis en tailleur au­tour d’un ta­pis en po­ly­pro­py­lène. Des pay­sans, pour la plu­part, is­sus de dif­fé­rents vil­lages, au­tour de Mos­soul. Pas de nom, par me­sure de sé­cu­ri­té. Ils fument clope sur clope, comme pour rat­tra­per le temps per­du. Ils portent tous des maillots de foot, aux cou­leurs du Bar­ça, de Man­ches­ter Uni­ted ou de la Juve – des te­nues for­mel­le­ment in­ter­dites sous Daech –, hor­mis le plus âgé, vê­tu d’une djel­la­ba grise. A l’ex­cep­tion de cet ex-em­ployé du mi­nis­tère du Com­merce, ils ar­borent la même coif­fure, une coupe dite hips­ter, bouf­fante au som­met, ra­sée sur les tempes. Al­lu­mer une ci­ga­rette, tailler leur barbe et leurs che­veux longs ont été leurs pre­miers gestes d’hommes libres.

« On ne pou­vait fu­mer qu’en ca­chette. S’ils sen­taient une odeur de ta­bac ou dé­cou­vraient un mé­got, tu de­vais payer 50 000 di­nars [près de 40 eu­ros] », dit l’un. « Quand ton pan­ta­lon n’avait pas la lon­gueur re­quise, ils le dé­cou­paient aux ci­seaux », ajoute un autre. « Tout était un pré­texte pour nous pres­su­rer », lance un troi­sième. Se­lon eux, l’EI mul­ti­plie les peines pé­cu­niaires afin de ren­flouer ses caisses et de for­cer la po­pu­la­tion à le re­joindre. Même moins ré­mu­né­rés, ses af­fi­dés conservent de mul­tiples avan­tages. « Ils re­çoivent des pro­duits de pre­mière né­ces­si­té et des bou­teilles de gaz gra­tui­te­ment, alors qu’on doit al­ler ra­mas­ser des brin­dilles pour cui­si­ner, pour­suit l’an­cien fonc­tion­naire. Tout leur est per­mis. Ils tuent et pillent comme ils veulent. »

Les vi­sages ne se dé­tendent qu’à l’évo­ca­tion du nou­veau cur­ri­cu­lum im­po­sé par l’Etat is­la­mique. Un ma­nuel sco­laire gra­vé sur CD que les pa­rents de­vaient eux-mêmes im­pri­mer. Ces vil­la­geois éclatent de rire au rap­pel des cours de maths. « Ils ont sup­pri­mé le signe plus parce que c’est une croix ! » s’es­claffe l’homme à la djel­la­ba. Sous Daech, la conjonc­tion wa, « et » en arabe, rem­place do­ré­na­vant le sym­bole cru­ci­forme. « A l’ad­di­tion de 2 et 2, il fal­lait ré­pondre “In­chal­lah 4” » s’amuse un jeune. Pas de ré­sul­tat dé­fi­ni­tif, sans doute parce qu’en ce bas monde il n’y a de cer­ti­tude que di­vine. Cha­cun y va de son exemple. « L’un des pro­blèmes à ré­soudre était : “Vous avez 10 balles de fu­sil et 5 apos­tats, si vous tuez les apos­tats, com­bien vous reste-t-il de balles ?” », dit l’un. « En trois cours, un élève de­vient ter­ro­riste ! » s’écrie un autre.

Toutes les per­sonnes in­ter­ro­gées pour cette en­quête l’af­firment : la plu­part des éta­blis­se­ments sco­laires sont fer­més. Les pa­rents re­fusent d’y en­voyer leurs en­fants par peur de les voir en­doc­tri­nés, mais aus­si en­rô­lés dans la mi­lice. Pe­tit, ef­flan­qué, flot­tant dans sa che­mise mauve, Mo­ham­med fai­sait le mé­nage à l’école Al-Qud­wa al-Has­san à Mos­soul : « Quand ils ont com­men­cé avec leur mé­thode d’une balle et d’une balle, cha­cun est ve­nu re­prendre son gosse. On était six em­ployés. Ils nous ont tous chas­sés à coups de pied, sauf un qu’ils ont gar­dé pour faire le thé. » (1) Le pré­nom a été chan­gé.

Après des frappes amé­ri­caines en août 2014, des fu­mées s’élèvent des fau­bourgs de Mos­soul. Des ré­fu­giés ve­nant du sud de la ville à Di­ba­ga, en zone kurde, le 14 mai 2016. 4 000 Arabes sun­nites sont en­tas­sés dans ce camp en dur.

En haut à gauche, un com­bat­tant d’une mi­lice tri­bale sun­nite qui af­fronte Daech au sud de Mos­soul. A droite, un poste avan­cé de l’ar­mée ira­kienne à Al-Bourj, à l’ouest de Ma­kh­mour. En bas, faute de place, les der­niers ar­ri­vants à Di­ba­ga trouvent re­fuge dans la mos­quée (mai 2016).

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